Quelques précisions sur la guerre en cours en Palestine

Au vingt-septième jour de l’opération « Bordure Protectrice », plus de 1650 Palestiniens, largement des civils, sont morts sous les bombes israéliennes. Privée d’eau, d’électricité, et dans une large mesure d’accès au soin et à la nourriture, Gaza est au bord du gouffre. Loin d’une « guerre contre le Hamas », ce qui se déroule en ce moment est une attaque contre un peuple maintenu sous occupation.

Au vingt-septième jour de l’opération « Bordure Protectrice », plus de 1650 Palestiniens, largement des civils, sont morts sous les bombes israéliennes. Privée d’eau, d’électricité, et dans une large mesure d’accès au soin et à la nourriture, Gaza est au bord du gouffre. Loin d’une « guerre contre le Hamas », ce qui se déroule en ce moment est une attaque contre un peuple maintenu sous occupation. La tactique n’est pas nouvelle, pour autant toujours cruelle, lorsqu’Israël perd des points sur le plan politique, elle relance la machine militaire pour réduire la question palestinienne à un problème sécuritaire.


Au commencement, les éternelles répétitions

 Les négociations à l’agonie se meurent une nouvelle fois

Lorsqu’en juillet 2013, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et Israël se lancent dans un nouveau cycle de négociations sous égide américaine, les conditions préalables de cette relance diplomatique restent largement inconnues du public. On apprendra seulement qu’Israël s’est engagé à libérer 104 prisonniers (enfermés depuis l’avant Oslo, en 1993) en 4 contingents de 26. En échange de quoi, la partie palestinienne n’adhérerait pas, durant cette période, aux organisations internationales qu’elle pouvait légitimement rejoindre suite à son accession à l’ONU en qualité d’observateur non membre.

 Devant le refus israélien de tenir parole début avril, en libérant le quatrième et dernier contingent de prisonniers, l’OLP se tourne alors vers une quinzaine d’organisations internationales et procède à sa demande d’adhésion, une hantise pour Israël qui redoute que l’OLP porte ses crimes devant la justice internationale. Les Israéliens y voient un casus belli et refusent de revenir à la table des négociations. C’est avec un petit mois d’avance que les négociations prévues pour durer neuf mois meurent même si « le principal acte de sabotage des négociations de paix fut la poursuite des colonies », pour reprendre les mots de l’envoyé spécial américain pour les négociations Martin Indyk.

 

La paix des perdants. Fatah et Hamas face à leurs échecs se rapprochent

Dans la foulée de cet échec, Mahmoud Abbas (Fatah, Président de l’Autorité Palestinienne, maintenu au pouvoir malgré l’expiration de son mandat depuis janvier 2009) entame un processus de réconciliation avec le Hamas, le huitième en sept ans. Pour rappel, le Hamas sorti vainqueur des élections législatives de 2006 n’a jamais réussi à obtenir du Fatah une vraie passation de pouvoir sur l’ensemble des territoires de l’Autorité Palestinienne. Le Fatah, soutenu par ses bailleurs de fonds, accule et entraine dans une guerre fratricide le Hamas qui se replie sur la bande de Gaza. Depuis 2007, la division est actée et le Hamas gouverne Gaza, laissant au Fatah la gestion de la Cisjordanie. C’est ce dernier qui est reconnu comme gouvernement légitime, bien que non élu. 

Signé le 23 avril 2014, cet accord dit de Chati stipulait la formation d’un gouvernement unitaire, la tenue sous six mois d’élections, le paiement par l’Autorité Palestinienne des fonctionnaires du Hamas et le contrôle du point de passage de Rafah par la garde présidentielle de Mahmoud Abbas, pour permettre sa réouverture. À ce moment-là, le Hamas, en grande difficulté financière pour payer ses employés, doit faire face à l’intransigeance du nouveau gouvernement égyptien qui refuse d’ouvrir sa frontière pour laisser passer les marchandises et les personnes par Rafah et doit en assumer les conséquences face à population en proie à la pénurie. En déclarant le Hamas « mouvement terroriste », le nouveau gouvernement égyptien prend ainsi directement part au blocus de Gaza orchestré par Israël. Quant au Fatah, il doit se relever de l’échec des négociations et le lointain espoir d’une victoire diplomatique dans l’arène internationale ne suffit plus à contenir les critiques à son égard en Cisjordanie. Il est néanmoins en position de force dans cette réconciliation avec le Hamas, qui prend des airs de reddition pour ce dernier.

 

12 juin 2014, trois Israéliens disparaissent

Le 12 juin, trois Israéliens, étudiants d’une école située dans une colonie israélienne en Cisjordanie, sont portés disparus. Il n’en faut pas plus pour que le gouvernement israélien décide d’une opération militaire d’ampleur en Cisjordanie, déployant plusieurs dizaines de milliers de soldats, procédant à des centaines d’arrestations arbitraires et des destructions de maisons. De l’aveu même des dirigeants militaires israéliens, leur action n’a rien d’une opération de police en vue de retrouver les disparus, mais est une campagne militaire contre les supposées structures du Hamas en Cisjordanie, avec l’appui de la police de l’Autorité Palestinienne.

Pour renforcer cette campagne, le gouvernement israélien recourt à un « gag order », acte de censure qui interdit à ses journaux nationaux de mentionner un certain nombre d’informations en lien avec l’enquête. En l’espèce, l’enregistrement d’un appel effectué par l’un des disparus où l’on entend plusieurs coups de feu alors qu’il annonce être enlevé, et la découverte de trace de sang appartenant aux trois Israéliens dans une voiture. Ces informations feront dire plus tard à la police israélienne qu’elle se doutait de leur mort depuis le premier jour, contrairement à toutes leurs annonces durant les deux semaines de la campagne. C’est au moment du retrait israélien, deux semaines plus tard, que les corps sont retrouvés. À ce jour, on ne sait toujours pas dans quelles conditions ils furent tués, les autorités israéliennes ne divulguant aucune information sur l’enquête en cours.

 Les responsables israéliens qui ont accusé le Hamas, malgré les dénégations sans appel du mouvement palestinien et sans fournir la moindre preuve, redoublent alors d’une rhétorique haineuse appelant à la vengeance. S’en suit un déchainement de violence durant lequel des Palestiniens de Jérusalem et d’Israël seront molestés, battus, chassés des transports en commun aux cris de « mort aux Arabes ». Jusqu’à ce qu’un adolescent palestinien soit assassiné, brûlé vif après avoir été forcé à ingurgiter de l’essence. Partout des soulèvements populaires mettent alors la population palestinienne dans la rue. C’est à ce moment-là, et lorsque le monde entier a les yeux rivés sur la coupe du monde au Brésil, qu’Israël décide d’attaquer Gaza quotidiennement.

Dans un premier temps, le Hamas et les différentes factions palestiniennes de Gaza font pourtant le pari de l’émergence d’un mouvement populaire et n’envisagent pas une réponse militaire d’ampleur, même si les tirs de roquette reprennent. Leur imprécision et la nécessité de se débarrasser des charges explosives pour effectuer des tirs longue portée réduisent en effet leur portée létale (3 morts pour 3000 roquettes tirées en juillet 2014). Cependant, l’intensité de la répression policière israélienne et l’augmentation des bombardements contre Gaza tueront rapidement dans l’œuf l’espoir d’un mouvement civil, voient l’entrée dans le conflit des groupes armés palestiniens et conduisent au déclenchement par Israël de l’opération « Bordure Protectrice ».

 

Pourquoi une nouvelle guerre ?

En premier lieu, parce qu’il n’y a pas de paix. Ce n’est donc pas tant une nouvelle guerre que la manifestation, dans des proportions d’une violence inouïe, de l’occupation et de la colonisation israélienne en cours en Palestine. Détacher les récents évènements de leur contexte laisserait à croire qu’il y a une « normalité » du traitement des Palestiniens par Israël lorsqu’il ne s’exprime que par le blocus, les arrestations arbitraires, les procès illégaux, les destructions d’habitation, les déplacements forcés de population, les expulsions, les réquisitions de terres, les confiscations de ressources naturelles…

Alors qu’enfin la parole se libère, la police israélienne reconnaît que le Hamas n’a rien à voir avec l’enlèvement. Cette dernière raison invoquée, comme justification à l’opération en cours, s’effondre donc d’elle-même. Reste alors, si l’on s’en tient aux récents évènements, à penser qu’Israël voulait remettre la question sécuritaire (avec les tirs de roquette) au centre des débats après la débâcle diplomatique des négociations. Sans oublier son opposition à toute réunification palestinienne, la division territoriale doublée d’une division politique étant du pain bénit pour l’occupation. Ou bien qu’elle cherche à retrouver les responsables de la mort des trois Israéliens en mettant une population entière sous des tapis de bombes et en la plongeant dans une crise humanitaire qui continuera, longtemps après l’arrêt des combats, à faire des victimes. Faire siens ces arguments c’est reconnaître implicitement un droit à déployer une machine de mort militaire sur une population civile dès que les options diplomatiques ou policières semblent bouchées. Voire au contraire que ce mode de traitement n’a rien de nouveau, mais dure depuis 1948, c’est comprendre la place de la violence dans le traitement d’une population colonisée.

 

Déchiffrer l’horreur, quelques remarques sur la guerre en cours

Contre qui Israël se bat-il ? 

Contre le Hamas est la réponse qui vient en premier lieu. Parce que le Hamas est l’autorité politique compétente à Gaza, parce que c’est un ennemi facilement détestable (inscrit sur les listes terroristes de l’Union Européenne et des États-Unis). Parce qu’Israël le dit. En réalité, du côté palestinien, toutes les factions disposant d’un groupe armé sont engagées dans cette guerre. Le Hamas, le Jihad Islamique et les Comités Populaires mais aussi les groupes de l’OLP (Front Populaire de Libération de la Palestine, Front Démocratique de Libération de la Palestine, Fatah). C’est donc à minima une guerre israélo-palestinienne.

Mais si l’on s’attarde quelques instants sur le funeste décompte des victimes, c’est avant tout une guerre contre les civils. À ce jour (27 jours de conflit), plus de 1650 Palestiniens sont morts, sans compter les découvertes de corps à venir (on parle de 5000 maisons entièrement détruites, 25 000 partiellement, plusieurs centaines d’écoles, de crèches, d’hôpitaux, de moquées bombardées, et plus de 9500 blessés). Voilà le bilan, auquel on peut ajouter rapidement près d’un demi million de déplacés, donc 260 000 pour les seules personnes ayant trouvé refuge dans les bâtiments des Nations-Unies, par ailleurs régulièrement bombardés. C’est d’ailleurs la dernière attaque contre une école de l’ONU, qui aurait coûté la vie à au moins dix Palestiniens, qui a motivé les réactions diplomatiques les plus sévères et serait à l’origine de la « trêve humanitaire » décrété par Israël pour sept heures. Trêve durant les opérations militaires continueront, selon les déclaration de ses dirigeants. Selon l’ONU, plus de 65 % (dont 30 % d’enfants) des morts sont des civils, 13 % seraient des « militants » (sans que cela confirme qu’ils soient combattants), le statut des 22 % restant à déterminer.


Contre qui les factions palestiniennes se battent ?

Reprenons la même méthode. En ce qui concerne les Israéliens, les pertes s’élèvent à 66 personnes. 63 soldats, un travailleur thaïlandais et deux civils israéliens, dont un qui venait apporter, de son chef, à manger aux soldats sur le front. Allant à l’encontre de toute la communication militaire israélienne, ces chiffres soulignent un revirement stratégique dans la conduite des opérations militaires du côté palestinien. Bien qu’en infériorité numérique, technologique et devant opérer à partir d’un territoire de 360 km2 surpeuplé, les forces palestiniennes ont focalisé tous leurs efforts militaires sur les soldats, que ce soit en pénétrant en Israël par les tunnels, en attaquant par la mer ou en combat frontal.

 

Les Israéliens le reconnaissent, les tunnels émergent devant des bases militaires et non pas des lieux d’habitations civiles, pourtant situés à quelques centaines de mètres. Cette guerre est une démonstration de la doctrine annoncée par les forces palestiniennes de vouloir en premier lieu s’en prendre aux soldats israéliens. On est loin des attaques à l’AK-47 contre des chars d’assaut de 2008-2009, ou des attaques suicides de la dernière décennie. Un changement qui n’empêche pas les commentateurs d’accuser ces forces de s’en prendre aux civils, malgré cette vérité implacable : 95,5 % des morts israéliens sont des soldats.

 

Qu’en est-il du cessez-le-feu ?

Les revendications palestiniennes, portées par l’Autorité Palestinienne après trois semaines de quasi silence, sont constantes : cessez-le-feu et retrait des troupes israéliennes, fin du blocus, ouverture des points de passage pour permettre l’entrée dans Gaza des marchandises, libération de tous les prisonniers depuis le 12 juin et autorisation des transferts financiers pour payer ses employés. Celles d’Israël plus mouvantes et difficiles à saisir : détruire le Hamas, les capacités militaires palestiniennes, désarmer Gaza, attendre un soulèvement de la population (privée d’eau, d’électricité et de nourriture) contre le Hamas… Dans tous les cas, il semble que la partie palestinienne soit pour une fois dans une situation de refus vis-à-vis de l’intransigeance israélienne.

 La trêve qui devait prendre effet le vendredi 01 août à 08h heure locale pour 72 h, alors que les attaques israéliennes s’étaient intensifiées dans la bande de Gaza les heures précédentes, n’aura tenu qu’une poignée de minutes avant de voler en éclats. Continuant ses opérations de destruction des tunnels à l’intérieur du territoire palestinien, selon son interprétation des termes du cessez-le-feu qui l’autorisait à opérer « derrière ses lignes », l’armée israélienne a d’abord annoncé qu’un de ses soldats a été capturé durant des combats dans la zone de Rafah. Malgré les dénégations du Hamas et alors qu’en l’absence de toute preuve la communauté internationale a fait sienne la version israélienne, l’armée israélienne a repris des bombardements sur des zones civiles.

Dans une extraordinaire opération de communication militaire, qui ira jusqu’à imposer sa censure directe au New York Times, l’armée israélienne prendra prétexte de cette capture pour intensifier ses tirs dans une zone jusqu’alors relativement épargné, l’est de Rafah. Après deux jours de bombardements, des centaines de victimes supplémentaires et un soutien sans appel des alliés israéliens, américains et européens en tête, condamnant « l’acte monstrueux du Hamas » (qui aurait été de capturer un soldat ennemi durant une bataille, rappelons-le), l’armée a finalement reconnu que son soldat était mort dans les combats. Et que leur accusation contre la présence d’un kamikaze dans le tunnel était tout aussi fausse, l’éclatement du corps du combattant palestinien n’étant du qu’à la violence de leurs tirs. Alors qu’un soldat serait toujours porté disparu depuis le début juillet, cette affaire a relancé dans la presse israélienne (accès abonné sur Haaretz) le débat sur la doctrine Hannibal qui, selon certaines interprétations, autoriserait le tir sur un soldat capturé pour éviter d’avoir à le négocier. On se souvient que Gilad Shalit avait été échangé, après cinq ans de captivité, contre plus de mille prisonniers palestiniens. Ces faits viennent nous rappeler que la capture de prisonniers de guerre, qu’Israël s’évertue à qualifier de « kidnappé » alors qu’il s’agit de soldats enlevés en période de guerre par l’ennemi, est le seul moyen à disposition des Palestiniens pour arracher des concessions politiques à Israël, jamais obtenu par les négociations.

 

Le 02 août, la partie palestinienne, qui regroupe des émissaires de l’Autorité Palestinienne, du Hamas, du Jihad Islamique et d’autres factions, s’est rendue au Caire, comme prévu lors de la trêve, où devait être discutés les termes d’un cessez-le-feu, mais a trouvé porte close. Israël a en effet annoncé qu’il ne s’y rendrait pas et poursuivrait ses attaques. Son choix se porte visiblement sur un désengagement unilatéral selon son calendrier propre, amorcé par un redéploiement de ses troupes dans la zone de Rafah. C’est l’issue que privilégie le gouvernement israélien, alors que les Palestiniens ont réussi à se montrer unis dans la présentation de leurs conditions pour une trêve, permettant une nouvelle fois de faire l’économie d’une solution politique.

 

La situation en Cisjordanie

Les habitants n’ont pas célébré l’Aïd al-Fitr (qui marque la fin du mois de Ramadan) et participent régulièrement à des collectes de vêtements, de nourriture et de dons de sang. Malgré un regain des tensions lors de manifestations, et neuf Palestiniens abattus (plus d’une centaine blessés par balle) par les forces israéliennes, aucun mouvement de masse ne semble en mesure d’émerger. Le contrôle drastique de la population effectué par les services sécuritaires de l’Autorité Palestinienne se poursuit et se traduit même par une protection par ces derniers du quartier général de l’administration militaire israélienne à Beit El, en bordure de Ramallah.

En parallèle, aucune des factions opposées au Fatah ne semble vouloir s’engager dans le lancement d’opérations armées depuis la Cisjordanie pour alléger les attaques contre Gaza, en forçant Israël à y rapatrier quelques milliers de ces 86.000 soldats. Cependant, des manifestations de plus en plus importantes prennent place dans toutes les villes de Cisjordanie : Ramallah, Hébron, Naplouse, Jénine, Bethléem. Ironiquement, il semble plus normal pour nombre de Palestiniens de Cisjordanie de s’inquiéter d’une absence de réaction militaire du Hezbollah que de la leur, fruit d’une longue division interpalestinienne qui s’additionne à la division territoriale et au contrôle impitoyable de l’Autorité Palestinienne. Néanmoins, les élans de solidarité sont plus importants qu’en 2008 et en 2012, et Mahmoud Abbas et son Autorité ne disposent plus d’aucun crédit politique, sinon celui que la peur que ses forces de sécurité inspirent. 

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