No kid no speak

Et tous les jours, tu te rends compte qu’on te crache dessus, qu’on te traite de paria, de sans-ventre, de danger, de terroriste. Toi, tu veux pas prendre plus de places que l’espace que ton corps occupe, tu veux tenir la main de personne, tu veux te faufiler, courir sans regarder s’il y a quelqu’un derrière, s’il y a quelque chose qui crée des attaches ou qui couine.

Tu vas à une rencontre d’anciens élèves de ton collège, tout près du village de ta naissance. Tu y vas seule, parce que tu veux être célibataire. Tu rentres dans le bar. Tu es la seule qui arrive sans que ça braille autour. Tu sens bien qu’il y a un truc qui ne colle plus. Tu respires l’odeur de tétine. Tu te demandes ce que tu fous là-dedans. Tu pensais être bien plus forte que cette merde de pensée unique qui vient d’envahir la pièce. Tu penses parler de tes sorties culturelles, de tes voyages. T’as pas de voiture, t’as pas de maison, t’as pas de landau, t’as pas de photos sur le frigo, tu discutes pas. On t’a jamais aussi mal considérée. Tu penses que c’est parce que tu as grandi avec ces gens que leur parole compte. Cette parole pleine de préjugés, de lieux communs, de « c’était le plus beau jour de ma vie » 10 fois de suite. Tu les écoutes s’éloigner de toi, si vite, si violemment. Tu y avais bien réfléchi à ce moment, tu avais vu les photos un peu partout. Tu savais que c’était pas pour toi. Mais t’as voulu y aller, t’as voulu te taper 8 heures de train, t’as voulu vérifier par toi-même.

Et quand tu rentres chez toi, ça te colle toujours aux oreilles, tu entends les gosses de ton immeuble encore plus fort que d’habitude. Tu traines ça comme un chewing-gum mal mâché, t’en fous partout, tu regardes plus le ciel de la même façon. Tu restes bloquée à Epinac.

Et quand t’es bloquée là-dedans, tu continues à trainer, tu continues, la tête en arrière, de marcher dehors, tu te prépares à prendre quelques murs dans la gueule mais rien ne parvient à te convaincre que tu dois accepter ces putains de regards, ces putains de petits doigts sur la braguette, cette putain de croissance dégueulassement collée au sens de l’histoire.

Tu y penses chaque jour, tu y penses quand tu vas bien et que tu veux embrasser les gens, les aimer, les faire durer. Que tu veux grimper avec eux sur les toits, découvrir les petits endroits abandonnés, en emprunter des morceaux, t’allonger sur le ciment verdâtre, le sentir dans ton crâne, dans ton dos, t’endormir en voulant te réveiller vite.

Tu y penses quand tu vas mal, quand tu veux te foutre en boule dans un pieu pas propre, que tu veux des bras qui ne parlent pas, des cuisses qui te serrent, te touchent, te caressent et te baisent doucement. Que tu veux crever tant tu ne penses jamais retrouver assez de force pour ouvrir la bouche quand tu vas vomir, que tu ne sais pas comment ils se collent des sourires sur la gueule même lorsqu’on leur rabote les ongles.

childfree © Xavier Prieur childfree © Xavier Prieur


Et tous les jours, tu te rends compte qu’on te crache dessus, qu’on te traite de paria, de sans-ventre, de danger, de terroriste. Toi, tu veux pas prendre plus de places que l’espace que ton corps occupe, tu veux tenir la main de personne, tu veux te faufiler, courir sans regarder s’il y a quelqu’un derrière, s’il y a quelque chose qui crée des attaches ou qui couine. Tu te fais emmerder un jour sur deux, tu vois plus d’ombre que de lumière, tu ne sais plus à qui parler, tu te sens seule.

Il y a tout un monde qui s’est donné le droit de t’insulter pour montrer qu’ils appartiennent au plus grand nombre. Il y a tout un monde qui abandonne ses enfants pour t’obliger à en avoir, qui prône la descendance, le respect des dieux, qui te parle comme un individu exclu du groupe. Oui, tu ne comptes plus, tu ne fais plus partie, tu dois souffrir, tu dois arrêter de déshonorer.

Et tu reçois la mandale de trop, celle qui casse plus de trucs à l’intérieur qu’à l’extérieur, elle te coule dans la gorge, elle te laisse suffisamment longtemps sans oxygène pour te faire comprendre ce que c’est de crever seule. Elle te pète dans la tête à te faire oublier tes combats, elle te fout du verre pilé dans le bide, elle te coupe la force et les jolis élans, tu te rends compte que seule, t’iras nul part, qu’ils ont surement raison, que tu n’es plus très jeune, qu’il faut accepter l’ordre des choses, que tu dois t’associer pour survivre, que tu laisseras un si petit vide, que si tu dois puer la mort, autant que ce soit le plus tard possible et avec un beau cadavre de grand-mère. Tu te rends compte que tu ne veux pas mourir et que ce serait plus facile de survivre dans une jungle. Tu te mets à rêver de douceur, de gestes tendres, de faiblesses. Tu te rends compte que tu seras jalouse, que tu veux t’approprier et qu’on garde ton temple.

Alors tu plies un genou, puis le dos, tu regardes le sol comme tu ne l’avais jamais vraiment vu, en pensant à toutes ces traces, à tous ces passages. Tu acceptes, tu vas les rencontrer, tu pleures de rage et tu te tiens bien droite quand tu franchis la porte, le corps presque nu, les crachats descendus sur les jambes.

Mais tu as toujours la même colère que tu comptes bien leur faire exploser à la gueule. Elle te tient encore plus droite, elle va se propager, elle va engendrer, elle va créer des tas de petits soldats du désordre. Tu la sens te remplir de force, tu te sens prête à buter tous ces zombies, à déglinguer une partie de l’histoire, à te mettre en mouvement. Tu apprends à hurler.


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