Il faut beaucoup aimer la terre

Tu penses qu’elle trahit les humains depuis les premiers hommes. Ils ont toujours essayé de se protéger d'elle. Tu penses à ces hommes préhistoriques emmitouflés dans des peaux d’animaux, réfugiés au fond d'une grotte, qui s'éloignent des intempéries et des bêtes sauvages. La nature a toujours mis les hommes à l'épreuve. Alors comment peut-on ne pas s'en méfier ? Il faut beaucoup l’aimer.

« Il faut beaucoup aimer les hommes.

Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer.

Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter »

Marguerite Duras 

Tu n’as presque pas dormi. Tu as très envie d'aller vérifier mais tu as peur de découvrir la réalité. Tu es nerveux. Tu te dis qu'il ne fait pas encore assez jour. Tu attends ce moment où le ciel ressemble un peu moins au fond d’un océan. Tu décides d'y aller à pied. Le soleil va se lever. Le froid va te calmer. Le froid. C'est bien le froid qui t'a empêché de dormir. Tu as pourtant une maison bien chauffée. Tu te dis que ça doit être terrible de ne pas en avoir. Tu te dis que le froid a toujours existé. Il nous fait aimer un peu plus les beaux jours. 

 © Caroline Frey © Caroline Frey

Tu te dis que tu aurais dû faire comme les autres et planter des bougies ou des flambeaux dans les rangs et dans les contours de tes vignes pour faire légèrement augmenter la température. Certains ont brûlé des palettes et des bottes de paille pour enfumer et réchauffer les coteaux. Tu as assisté toute la nuit à cette bataille contre le froid, à cette lutte acharnée contre les éléments. Tu as même trouvé magnifiques les coteaux rendus oranges par les flammes, les ballets des vignerons se relayant pour alimenter les braseros. Tu avais l’impression de voir un tableau de Turner. Tu les comprends mais tu n’as jamais vraiment été un combattant. Tu ne sais pas lutter contre la nature. Tu penses que tout cela est vain et tu fais confiance à la terre.  

Quand tu arrives à proximité, ton sourire revient. Les bourgeons sont verts et roses. Tu te dis que c’est vraiment une très jolie combinaison. C’est presque plus beau que les jours précédents. C'est ce qui commence à t'inquiéter. Plus tu avances, plus ces couleurs t'angoissent. Tes vignes ne ressemblent pas à ça habituellement. Tu arrives à quelques mètres des ceps. Ton cœur explose ta poitrine à chaque battement. Ton estomac se contracte. Tu prends les bourgeons dans tes mains. Tes joues sont rouges. Tes yeux sont humides. Les bourgeons brillent dans leurs cercueils de glace. Tu n'auras pas de vin cette année. Il n'y aura ni cuvée, ni argent. Ça fait bien longtemps que les assurances ne couvrent plus cela. L’humidité coule sur tes joues. 

Les saisons ont changé. Tu es le premier touché par ces changements, parce que tu as choisi de vivre un peu plus à l'extérieur que les autres. Tu connais les petits changements de températures, les petits changements de climat. Tu sens bien que ça arrive. Bien sûr que les bourgeons n'auraient pas dû sortir aussi tôt. Tout le monde était heureux parce qu'il faisait presque 30 degrés début avril. Tu sentais que quelque chose ne tournait pas rond. Les chaînes info en parlent comme un continent étranger. Un truc bizarre et lointain. Toi, tu as la peau dedans. Elle te renseigne tous les jours. Elle subit ce que tes plantes subissent. Elle te prévient quand il y a un problème. Comme les chiens de la maison, elle était électrique depuis quelques jours. Tu savais ce qui allait se passer. Elle pouvait se tromper. Tu es optimiste. Tout de même, tout ce travail pour rien. Ce n'est pas possible. Même si tu ne crois pas beaucoup au ciel, tu penses que si tu fais bien les choses, sans trop polluer, sans trop imposer tes choix aux autres, sans trop t’asseoir quelque part, sans trop étendre le contour de tes vignes, la terre va te le rendre. Un peu au moins. 

Non, elle ne te l’a pas rendu cette nuit. Tu te sens comme un boursicoteur qui a misé sur le mauvais marché et qui a tout perdu d'un coup. Tu crois en la nature comme lui crois en l'argent. Elle t’a bien déglingué la tronche.

Alors comment continuer à l'aimer ? Comment ne plus avoir peur d'elle. À bien y réfléchir, elle te trahit souvent. Car il y a aussi le mildiou, les canicules et les chenilles. Il faut à chaque seconde se battre et se réconcilier avec elle. Il faut vivre au milieu d’elle sans jamais la laisser totalement libre. Tu penses à vos différents intérêts qui s’affrontent. Les images de la lutte qui s’est menée cette nuit te reviennent en tête. Tu sais que ça n’a servi à rien. Là encore, la nature a gagné. Tu aimes que la nature gagne mais tu es triste. 

Tu penses qu’elle trahit les humains depuis les premiers hommes. Ils ont toujours essayé de se protéger d'elle. Tu penses à ces hommes préhistoriques emmitouflés dans des peaux d’animaux, réfugiés au fond d'une grotte, qui s'éloignent des intempéries et des bêtes sauvages. La nature a toujours mis les hommes à l'épreuve. Alors comment peut-on ne pas s'en méfier ? Il faut beaucoup l’aimer. 

Tu m’as appris à beaucoup l’aimer. Tu m’as transmis ce respect des plantes et des êtres. Des saisons et des cycles. Tu m’as donné le goût du labeur, de l’ennui et du temps qui passe. Et j’ai grandi avec ces moments où il fallait s’en remettre aux cieux ou aux astres pour ne pas tout perdre en quelques heures. Ces moments pendant lesquels on se sent impuissant face aux incertitudes, face aux éléments. Ce moment où la vigne, après des mois de soin, ne porte que des bourgeons morts. J’ai gardé ce mal de ventre qui empêche de dormir. J’ai gardé en moi cette peur des matins glaciaux. 

Il faut que je te raconte, maintenant que plusieurs décennies se sont écoulées, ce que je faisais pendant ces périodes. Ce que le petit garçon que j’étais s’était fabriqué pour se sentir utile, pour résister aux tensions, pour appartenir aux mouvements qui l’entouraient soudainement.  

J’aurais pu allumer des cierges comme certains allument des torches dans les champs. Non. Pendant ces moments-là, j’avais un truc bien à moi, dont je n’ai jamais parlé à personne. J’ai commencé vers l'âge de 6 ans je crois. J’avais compris que ce serait terrible s’il faisait trop froid, que les vignes étaient menacées par le gel. Il y avait une anxiété palpable à la maison. Comme la nuit dernière, tu ne dormais pas, tu faisais les 100 pas dans la maison, hésitant entre l’attente et les flambeaux. Je ne savais pas prier mais je savais que le soleil réchauffait la terre alors je me réfugiais dans le grenier et je passais la journée à dessiner des petits soleils en papier. Ensuite je les suspendais à quelques ceps au milieu des rangs de vigne. Je me cachais car je savais que les adultes trouveraient ça ridicule et se moqueraient de moi, eux qui préféraient s’en remettre au progrès ou au feu de Prométhée. 

J’y croyais dur comme fer. Je passais la nuit à penser à eux, à les supplier de réchauffer tes vignes. C’était ma pensée magique, mon cadeau aux éléments, mon petit sacrifice. Je m’accrochais à ces dérisoires morceaux de papier que le vent emportait en quelques heures. C’était ma façon de contribuer, de me protéger, de découvrir ce que le monde me réservait. Oh, j’ai vite compris qu’il n’aimait pas mes offrandes et qu’il n’allait pas forcément prendre soin de moi. J’ai compris que l’on pouvait être déçu. Et j’ai grandi.  

Aujourd’hui, j’ai gardé cette peau électrique qui vient lorsque le grand froid ou les immenses chaleurs s’annoncent. Et même si je sais maintenant qu’il n’y a pas grand-chose à faire contre les intempéries, je dessine toujours des petits soleils. Il faut savoir vivre avec les tempêtes et les déceptions. Je sais aussi qu’il faut beaucoup aimer la terre pour la travailler et en faire son métier. Beaucoup l’aimer.

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