Il nous faut apprendre à aimer les accidents, le hasard et les ruines

Tu luttes pour que ces images ne prennent pas autant de place dans ton esprit. Tu ne veux pas que cela devienne aussi grand qu’une forêt en feu, qu’un bateau qui s'échoue en mer, qu’un homme qui dort dans la rue. Tu ne veux pas que tout cela se transforme en panneau publicitaire ou en excuse pour avoir les poches vides lorsqu’il faut payer les hôpitaux et les écoles.

Tu te balades sur les quais, un casque collé aux oreilles, tu penses à tes yeux rouges et à ton épuisante allergie au pollen. Tu sens une odeur de cramé et d’encens. C’est pas désagréable. Ça chasse l’odeur des voitures, de l’eau sale, de la grande ville. Tu lèves la tête et tu vois cette immense charpente brûler. Tu te rapproches du brasier. Tu n’es pas le seul. Des milliers de personnes ont les yeux levés vers la fumée. Tu ne parviens pas à détourner le regard. Tu restes sidéré par ce que tu vois. Tu es devant l’irréel ; devant l’extraordinaire ; devant un accident de voiture. Tu as envie qu’il n’existe pas mais il existe, et comme il existe, tu veux voir jusqu’où il peut aller. Il y a même une légère excitation qui te gratte le ventre. Tu regardes ça comme un film ou une série. Tu t’imagines les dragons qui ont pu allumer ça, tu t’en persuades et tu attends l'intervention des super-héros. 

Tu te dis qu’on a besoin de dragons et de super-héros parce qu’on a besoin de croire que le reste du monde nous attaque. Tu penses que parfois les catastrophes nous donnent l’occasion de pleurer ensemble, de se coller les uns aux autres, de singer une humanité uniforme, un Léviathan contrefait. 

Mais tu luttes contre ces idées. Il n’y a ni terroriste, ni héros ; juste le hasard et l’organisation des hommes. 

Tu ressens même un choc esthétique face à la destruction. Ces flammes qui font rougeoyer les vitraux, ces bruits presque fantastiques du bois qui craque jusqu’à la cendre, cette fumée grise et épaisse comme la nuit qui assombrit le ciel. Tu trouves le feu magnifique, puissant, majestueux, tu sens la nature débarquer brutalement au milieu de la ville. Tu sens le vent attiser les braises. Tu es devant une lutte entre le construit et les éléments naturels. Tu ne sais pas vraiment quel camp choisir. Tu regardes les gens pleurer, jusqu’à la génuflexion parfois. Mais toi tu n’as pas envie de pleurer. Tu te sens un peu coupable de ne pas ressentir la même chose que des millions de gens à travers le monde. Mais tu as déjà les yeux rouges, alors tu es bien camouflé au milieu des autres. 

Tu te dis que peut-être, ces éléments nous envoient un message, qu’ils nous ramènent à notre insignifiance, qu’ils attaquent le palais idéal d’une France blanche et chrétienne, qu’ils mettent la lumière sur ce bâtiment que tu ne regardais presque jamais. Tu n’habites pas très loin, tu n’y as jamais mis les pieds parce que tu n’es ni touriste, ni croyant, ni aristocrate.

 © Romain Veillon © Romain Veillon

Alors d’un coup, tu la sens t’appartenir un peu. Il n’y a plus de cathédrale devant toi. Seulement la sensation que rien n’est éternel. Et ça te rassure un peu, ça te fait du bien de sentir le temps s'accélérer, de te sentir plus debout qu’un immeuble, de te sentir en vie. Tu entends les gens espérer qu’elle va être reconstruite… ils utilisent même le mot “sauver”. Ils parlent de deuil mais toi tu n’aperçois aucun mort. Juste des centaines de flammes comme il y en a tous les jours, partout dans le monde.  

Tu sens monter la contrition obligatoire, les voitures de ministres arriver, le terrain de la peine nécessaire se créer devant toi. “Tu ne comprends pas ou quoi ?! Il y a des morceaux de bois qui sont en train de brûler, il faut faire une immense ronde autour d’eux, les regarder pour qu’ils brûlent encore longtemps, pour qu’ils restent pendant des années dans nos télés, sur nos réseaux sociaux, dans nos conversations. Ces morceaux de bois brûlés vont remplacer, doivent remplacer les petites choses dans nos cerveaux, dans nos souvenirs”.

Mais toi, tu luttes pour que ces images ne prennent pas autant de place dans ton esprit, pour ne pas en faire un événement qui effacerait les autres. Tu ne veux pas que cela devienne aussi grand qu’une forêt en feu, qu’un bateau qui s'échoue en mer, qu’un homme qui dort dans la rue. Tu ne veux pas que tout cela se transforme en panneau publicitaire ou en excuse pour avoir les poches vides lorsqu’il faut payer les hôpitaux et les écoles. 

Tu sens venir la communion universelle qui occupe tout l’espace, refuse les pensées alternatives, anesthésie la pudeur, tu es terrifié par la dictature des émotions imposées et relayées par les médias, les gouvernants et les tenants du capitalisme. 

Tu penses qu’il y a dans cette mascarade une hiérarchisation organisée des douleurs et du spectaculaire. Tu penses qu’on n’en a pas fini avec les systèmes de domination qui créent des échelles de tristesse, donnent des formes à l’honneur. Tu penses que si peu de gens autour de toi à cet instant précis ont versé le millième de l’eau qui s’écoule de leurs yeux pour les migrants morts le matin-même dans le basculement de leur bateau ou pour l’embrasement des forêts primaires. Bien sûr, tu penses que le patrimoine doit être sauvegardé mais tu ne comprends pas pourquoi l’homme n’accepte pas de voir les pierres taillées périr alors qu’il participe, chaque jour, à l’extinction du vivant.

Tu penses que si tu croyais en Dieu, tu te dirais sûrement qu’il a peut-être voulu nous aider à tourner la page d’un millénaire qui aurait dû se terminer il y a plusieurs décennies. Tu te dis qu’on patauge encore dans les siècles qui nous précèdent.

Et tu penses que finalement il n’y a pas beaucoup de ruines dans les villes, que l’on pourrait oublier le toit de cet édifice, que l’on pourrait mettre de côté sa flèche qui perçait le ciel pour montrer au reste du monde la grandeur de notre pays et imposer sa ridicule virilité. Que l’on pourrait juste garder ces murs encore debout, transformer cette cathédrale en cabane, en terrain vague. 

 © Romain Veillon © Romain Veillon

Tu penses que l’on devrait garder les stigmates que les accidents laissent sur les bâtiments, sur les humains. Les gens viendraient y voir l’herbe pousser. Il n’y aurait rien à vendre, juste un constat de la lente extinction du passé. Tu penses qu’il faut s’en remettre aux souvenirs plutôt qu’aux cailloux pour retrouver nos chemins. Parce que ce sont bien ces temples mémoriels, cette mémoire matérielle qui nous fait trébucher lorsque l’on veut avancer. Tu te demandes pourquoi l’homme veut — toujours, tout le temps — marquer les événements d’une pierre blanche ou d’un fer rouge. 

Tu te prends à rêver de voir ce monument ressembler à ces maisons abandonnées au milieu des forêts qui se recouvrent lentement et doucement de lierre et d’orties. 

Après tout, tu te dis que cet incendie est peut-être le bûcher du dernier millénaire. Tu te dis aussi qu’il n’y a pas grand chose de plus beau que ce type d’accident. Parce que, qu’il crée un désert, un terrain vague ou une cabane, il nous rappelle que les colosses peuvent tomber et que ce sont de ces ruines qu’un monde nouveau pourra surgir.

Version audio © Xavier Prieur

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