Les outils du Maître

On s’énerve un peu. Vous sentez que ça peut partir en vrille, y a un truc qui commence à bouillir à l’intérieur de vous. Vous êtes au milieu d’une station que vous traversez souvent, avec des gens qui passent, des inconnus, des compagnons de voyage. Vous posez un pied contre le mur. On le rabat par terre à coup de cheville. Vous comprenez le minuscule moment par lequel l’humiliation commence.

« Les structures anciennes de l’oppression, les vieilles recettes de changement sont ancrées en nous,

c’est pourquoi nous devons, tout à la fois révolutionner ces structures

et transformer nos conditions de vie, elles-mêmes façonnées par ces structures.

Parce que les outils du Maître ne détruiront jamais la maison du Maître »

Audre Lorde

Tu reviens d’une soirée. T’es tranquille avec ton mec qui sourit tout l’alcool qu’il vient de boire. Tu marches lentement le long du canal St Martin, tu rêves un peu. Tu vois un squat d’éco-militant, alors tu fais un signe rapide de soutien. Tu te dis que t’aimerais bien les rejoindre pour essayer de changer deux ou trois trucs mais que t’as pas beaucoup de temps avec le boulot, ton mec, les sorties. Tu sais que c’est bientôt la conférence climatique, qu’ils ont interdit tout rassemblement, que tout ça c’est du cirque. Ça te rend triste. Tu rentres dans le métro Stalingrad. Tu passes les portillons. Tu entends « Police, contrôle d’identité, les mains contre le mur ». 

Vous êtes tous les deux plaqués contre le mur, les mains contre le carrelage, les pieds dans la merde. Vous devez décliner votre identité, vous devez la fermer. Vous avez des casquettes et des capuches, alors vous devriez regarder par terre plus que les autres. Vous avez une légère résistance dans chaque geste, dans chaque réponse, alors les poings et les voix des 4 gorilles se font plus durs quand ils vous fouillent. On vous demande 5 ou 6 fois si vous avez de la drogue sur vous. Vous vous demandez si ça va aider à lutter contre le terrorisme s’ils trouvent un paquet de weed. Vous n’avez rien alors vous dites que vous n’avez rien. On vous dit de dire que vous avez quelque chose. Mais vous n’avez rien alors on s’éloigne pour consulter les casiers. Vous ne savez pas s’ils ont le droit de vous emmener quelque part. Vous vous demandez pourquoi ça vous tombe dessus. Vous vous dites qu’en plus vous n’êtes ni noir, ni arabe, qu’il y a peut-être moyen de faire passer un message alors vous ne parlez plus, vous ne répondez à rien. On s’énerve un peu. Vous sentez que ça peut partir en vrille, y a un truc qui commence à bouillir à l’intérieur de vous. Vous êtes au milieu d’une station que vous traversez souvent, avec des gens qui passent, des inconnus, des compagnons de voyage. Vous posez un pied contre le mur. On le rabat par terre à coup de cheville. Vous comprenez le minuscule moment par lequel l’humiliation commence. 

Etats d'urgence © Xavier Prieur Etats d'urgence © Xavier Prieur

Tout ça ne devrait pas être grave mais c’est plus fort que vous, la rage des autres vous vient dessus. Vous avez l’impression d’être considérés comme des animaux, d’être tâtés, bagués, pucés, traits. Vous ne pouvez presque pas voir les cow-boys qui vous fouillent. Ça dure depuis 15 minutes et vous n’avez pas vraiment pu voir leur visage. Vous êtes noyés sous les grosses chaussures, les grosses mains, les grosses voix. Tout vous dépasse, vous ne connaissez personne avec de si grosses chaussures et de si grosse voix. Vous ne savez pas si vous voulez hurler de peur ou de fureur. On vous relâche, on vous regarde de haut.

Et toi, t’as la tête vers le sol, t’as rien dit, t’as rien fait, tu te fais de la peine. Tu regardes ton mec pour créer une petite connivence. Elle est là, dans le coin de sa bouche. Un rictus tremblant qui veut dire : « ils nous ont bien mis minables mais c’est pas grave ». Et toi, tu te sens obligé de formuler ça, tu te mets à leur hauteur, tu prends toute leur violence, tu lâches un « Font chier ces PD ! ». Tu sais même pas pourquoi t’as sorti ça, tu mates ton mec qui te regarde comme il regardait les keufs 5 minutes plus tôt. Tu te dis que t’es bien profond en train de nager dans une société virilo-centrée, que tu vaux pas beaucoup mieux, que t’as beau essayer d’être féministe, t’étais prêt à les traiter de chiennes ou de putes. Tu n’avais pas d’autres choix que de vouloir te mettre à la seule place disponible. La leur. Pour éviter d’être à la tienne.

Parce qu’il fallait bien les rabaisser et t’as pris ce qu’on t’a foutu dans la tronche depuis 30 piges, ce qu’on a posé dans l’air du temps depuis le début. Et c’est bien pourri d’être homo, d’être une meuf, de ne pas être blanc·he, gaulé·e, cisgenre et valide, parce que tout ça, ça ne se bat pas, ça n’avance pas, ça reste dans la grotte. On t’a dit que les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître… Ok, mais quand le maître rentre, quand il est dans la maison, quels outils te reste-t’il pour la détruire ?

Alors tu sens une rage immense t’envahir, encore plus large que celle que tu ressentais pendant le contrôle. Tu t’en veux de penser des trucs comme ça. Tu te sens tellement loin de ce que tu prônes. Toutes ces règles que tu voudrais changer. 

Elle reste à l’intérieur pendant que tu marches pour rentrer à l’abri. 

Elle reste des jours entiers à crépiter au fond de ton estomac. 

T’aimerais revenir en arrière, t’as pas renversé un gosse, t’as envie de gueuler que t’appartiens pas à toute cette merde. 

Tu mesures tout le chemin qu’il te reste à parcourir. 

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