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Billet de blog 20 avr. 2009

Le temps des conséquences

On entend ici et là que le début de la fin de la crise est en train de se faire connaître. Il y a un un peu de Coluche dans cette paraphrase du «on s’autorise à penser dans les milieux informés». La litanie des mauvaises nouvelles devient lassante et on bouderait mal son plaisir à se mettre sous la dent une ou deux raisons de croire que tout cela va se finir. Espérer et croire sont des moteurs bien plus puissants que renoncer ou se lamenter. Et puis, croire que le désastre n’est qu’un incident nous économiserait le bilan douloureux d’un système global hors de contrôle. Bref, ça arrangerait tout le monde. Pourtant, tout ceci est complètement décalé.

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On entend ici et là que le début de la fin de la crise est en train de se faire connaître. Il y a un un peu de Coluche dans cette paraphrase du «on s’autorise à penser dans les milieux informés». La litanie des mauvaises nouvelles devient lassante et on bouderait mal son plaisir à se mettre sous la dent une ou deux raisons de croire que tout cela va se finir. Espérer et croire sont des moteurs bien plus puissants que renoncer ou se lamenter. Et puis, croire que le désastre n’est qu’un incident nous économiserait le bilan douloureux d’un système global hors de contrôle. Bref, ça arrangerait tout le monde. Pourtant, tout ceci est complètement décalé.

Le chômage, dans tous les pays développés, atteint des niveaux record et se dégrade à des vitesses jamais enregistrées. Depuis une année, le retournement de la croissance a induit presque 5 millions de chômeurs en plus aux Etats-Unis, 3 millions dans l’Union Européenne et 300 000 au Japon. Si le rythme d’inscription des derniers mois continuait, se serait presque le double de chômeurs supplémentaires à attendre à la fin de l’année 2009. La crise pourrait engendrer aux Etats-Unis plus de 15 millions de nouveaux chômeurs, presque 10 millions pour l’union européenne portant le taux de chômage à presque 15% de la population active dans les deux grandes économies développées du monde.

Derrière cette hausse spectaculaire du chômage se déroule un processus profondément destructeur : des entreprises font faillites en masse. Certes, ce sont les plus fragiles et principalement des entreprises petites ou moyennes, celles dont les résultats et la trésorerie ne permettent pas de faire face à une forte réduction de la demande. Mais, plus la récession est profonde, plus la notion d’entreprise fragile devient commune. Qui pouvait imaginer que les géants de l’automobile puissent être en danger, il y a de cela quelques mois encore ?

Alors, ici et là quelques signes encourageant se manifestent ? Ils ne sont que la contrepartie dérisoire d’un effondrement gigantesque. Lorsque qu’une entreprise fait faillite, ses clients se fournissent chez ses concurrents, qui retrouvent alors quelques couleurs. Lorsque les ventes de voiture s’effondrent, le chiffre d’affaire de la réparation et de l’entretien s’accroît, les ventes de vélos augmentent. Ou les ventes de petites voitures gagnent sur les ventes de voitures plus chères, d’autant que les primes à la casse y incitent. Mais alors, si les immatriculations paraissent retrouver une tendance à la croissance (une des hirondelles), les chiffres d’affaire et surtout les marges des constructeurs subissent le rouleau compresseur de la récession. Et puis, dans cette économie qui s’effondre, quand un ménage au chômage est forcé de vendre le logement qu’il a payé très cher à un prix fortement réduit, on pourrait se réjouir de la reprise des ventes immobilières, voire de la baisse des prix qui rend solvables plus de ménages. Bien sûr, mais cela n’effacera pas la ruine subie par les uns.

L’année 2009 sera abominable, une des pires jamais vues (voir par exemple notre prévision sur le site de l’OFCE). La synchronisation des conjonctures, la rapidité de transmission des turbulences économiques, l’insuffisance des réponses budgétaires conduiront à une croissance négative pour l’économie mondiale. Les pays développés devraient décroître de 3% après avoir stagné en 2008. Du coup, on peut espérer qu’après 2009, 2010 soit mieux. Mais mieux n’est pas ici synonyme de bien. Par rapport à une trajectoire de 2% de croissance, l’économie française accusera à la fin de l’année 2009 un déficit de production de 6 points cumulés. Ceci veut dire que pour revenir au niveau qui aurait été celui de l’économie française sans «l’incident», il faudrait une croissance de 8% en 2010 ! Et si l’année 2010 était par hasard marquée d’une croissance inférieure à 2% – personne ne pousse la pensée positive jusque là – ce déficit de production continuera à se creuser. Moins de croissance veut dire moins de CO2 mais cela veut surtout dire plus de chômage, car, pour l’économie française, 2% de croissance c’est le rythme nécessaire pour que le chômage n’augmente pas et que le marché du travail absorbe les nouveaux entrants.

Même lente, la reprise viendra. Comme une horloge arrêtée, certains commencent déjà à l’annoncer. Ils finiront par avoir raison et imagineront ainsi gagner leurs galons de gourou. D’autres nous disent que la psychologie et les boucles auto réalisatrices sont les bases de l’économie de marché. En appliquant le remède du pharmacien Coué, la vision du futur de chacun s’embellirait et, chaque anticipation renforçant les suivantes, s’enclencherait une reprise. Pensez par vous-même ce que je vous suggère, pour votre bien ! Malheureusement, pas plus qu’il ne suffit d’un battement de papillon à Londres pour faire la pluie et le beau temps à Noirmoutier, on ne peut manipuler les anticipations avec le concours responsable des leaders d’opinion pour faire la croissance.

D’autant que les stigmates du désastre persisteront. La fantastique richesse (immobilière, financière, boursière) évaporée depuis l’été 2007 ne reviendra pas. Il faudra faire le deuil des dizaines de milliers de milliards de dollars (un 1 suivi de 13 zéros), soit entre une demi et une année complète de production mondiale. Cette perte de richesse signifie, parfois, une fortune très conséquente réduite ce qui ne chagrinera personne. Elle signifie, souvent, une épargne modeste réduite à zéro, une retraite espérée disparue (dans les pays où l’on a pratiqué la folie de la retraite par capitalisation). Elle implique, aussi, un système financier insolvable, malgré les plans de soutien. Insolvable, parce que l’engagement de transformer une épargne sans risque en un placement risqué dans une entreprise est au-delà aujourd’hui du calcul financier et doit se confronter à ces dizaines de milliers de milliards de dollars perdus.

Nous ne sommes pas hors d’affaire et nous n’éviterons pas rendre les comptes des 1à dernières années de croissance mondiale. Pour paraphraser Churchill, le temps des demi-mesures et des expédients est terminé. Nous entrons dans l’ère des conséquences.

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