Il est banal de dire que le diable se niche dans les détails. Et il y en a un beau dans la dernière étude IPSOS consacrée aux "Fractures françaises". 1
Sans revenir sur le fond, il faut souligner que la question de la sortie de la zone euro n'est pas qu'une question de "dévaluation" monétaire. La politique monétaire est en effet un élément indispensable pour la conduite d'une politique souveraine. La monnaie est constitutive de l'Etat depuis des milliers d'années. Reconnaissons le talent des idéologues qui ont réussi à faire accepter le contraire à certaines populations européennes. Comme le relevait l'économiste libéral Milton Friedman 2, il est même aberrant que l'abandon d'une telle prérogative ait pu être prise à la majorité simple lors du référendum sur le Traité de Maastricht.
Une opinion impréparée en l'absence de débat démocratique
Comment comprendre qu'un mouvement d'opinion majoritaire n'apparaisse pas pour se dégager des contraintes actuelles et "libérer les énergies" ? L'état de l'opinion va certes dans le sens d'une prise de conscience : 33% des Français réclament la sortie de l'euro (+5% par rapport à l'étude de 2012). En fait, on retrouve l'opposition de classe qui apparaît systématiquement lors des consultations sur l'Europe : 6% des cadres sont pour une sortie de l'euro, 52 % des ouvriers. La divergence est spectaculaire.
On peut interpréter le sentiment des classes moyennes par le fait qu'il n'existe pas de débat démocratique sur le sujet. L'opinion n'est pas faite, sauf pour la partie de la population qui est la plus touchée par la désindustrialisation, les délocalisations intra-européennes. En revanche, les cadres et les fonctionnaires ne peuvent appréher la question monétaire que sous l'angle des taux de change, en vacances ou en déplacement professionnel.
Mais l'opinion est contradictoire dans la mesure où, selon la même étude, 70% des Français réclament un renforcement des pouvoirs à l'échelle nationale, au détriment des institutions européennes. 3 En 2006, une étude SOFRES 4 montrait déjà que 56% des Français considéraient que la mise en place de la monnaie unique était une "mauvaise chose".
Tous les partis évitent de parler de ce sujet : faire quelque chose pourrait ébranler le château de cartes dont ils ne savent pas bien eux-mêmes comment il est réellement bâti. Toucher à la question de l'euro, c'est prendre un risque. Les médias eux-mêmes évitent d'en parler : les articles de Libération, du Monde ou de l'Humanité n'ont abordé l'étude d'IPSOS que sous l'angle du FN et du "repli identitaire", révélant en creux le Front national comme un appui pour verrouiller le système.
Frilosité, contradictions ? Il y a de la part de l'opinion sans doute la peur de prendre le risque "de faire quelque chose" : les Français, dont le niveau de vie reste très élevé, ont encore des choses à perdre. Et il n'existe aucun relais politique sérieux pour proposer une autre politique économique. Ca ne vaut évidemment pas seulement pour la question de l'euro.
Le problème du Front de gauche
La radicalité affichée du Front de gauche est proportionnelle à son conformisme. Jean-Luc Mélenchon s'était appuyé sur un Parti communiste exsangue et sans plus aucune spécificité idéologique, ayant même renié ses engagements hostiles aux critères de Maastricht. Mais le réseau militant et la logistique de ce parti restent efficaces et c'est en s'appuyant sur ce réseau que Jean-Luc Mélenchon a tenté de reprendre en main la frange anticonformiste de l'électorat français, qui plafonne de manière structurelle autour de 10 % des voix aux élections nationales.
L'opération semble courageuse. A la différence que Jean-Luc Mélenchon fut l'ardent propagandiste du traité de Maastricht pour le compte du Parti socialiste, 5 où il utilisait déjà des expressions crues et drues pour promouvoir les critères de convergence et la monnaie unique, dans une approche conciliant lubies universalistes françaises et vision allemande d'une monnaie destinée à imposer un ordre social. 6 Le théoricien économique du Parti de gauche, Jacques Généreux, est quant à lui un homme plongé dans le coeur conformiste de la société, Sciences-Po.
C'est ainsi que, terrifié à l'idée qu'il puisse être pris pour ce qu'il n'est pas, Jean-Luc Mélenchon a déployé une énergie considérable à prouver qu'une critique sociale se voulant radicale pouvait être conciliable avec un engagement européiste : la lutte contre le Front national, via le "frittage" des élections à Hénin-Beaumont ou les affrontements lors de débats télévisés ne doivent pas être pris autrement que comme le moyen de prouver à la classe dirigeante son respect des engagements européens de la France en cas d'accession du Front de gauche au pouvoir. Une stratégie qui ne vise qu'à légitimer, aux yeux de la classe dirigeante, son ascendant personnel sur une opinion qu'il parviendrait ainsi à ramener au centre gauche en la faisant adhérer aux lubies fédéralistes des Etats-Unis d'Europe. C'est pourquoi les capacités d'innovation politique du Front de gauche, en dehors du cadre existant, sont très faibles.
Crise de l'euro et sursaut intégriste de l'électorat du Front de gauche et des cadres
La "crise" ne résout rien et n'est jamais une "chance". Elle ne détruira pas le capitalisme, qui en a vu d'autres. Mais les politiciens préfèrent toujours déclencher une guerre plutôt que d'avouer qu'il se sont trompés. En maintenant l'opinion dans l'impréparation intellectuelle, ils n'engendrent que la désorientation idéologique.
Comme on l'a vu, les ouvriers rejettent massivement l'Union européenne et en particulier son agent emblématique, l'euro. La divergence entre le monde ouvrier et le Front de gauche est tout à fait extraordinaire. Il n'y a pas si longtemps, la gauche incarnait le mouvement social. Marx, dans Le Manifeste du Parti communiste, évoque la construction d'une conscience de classe. En tout cas, on peut dire qu'il existe bel et bien un subconscient de classe, comme le montre l'étude déjà évoquée : 6% des cadres réclament la sortie de l'euro et 52% des ouvriers. Déjà, en 2005, 80% des ouvriers avaient voté Non au Traité contitutionnel européen.
La rupture entre la gauche et les classes populaires ne cesse de se creuser. En effet, l'étude d'IPSOS montre une réelle prise de conscience des Français au sujet de l'Union européenne et en particulier de l'euro : dans toutes les catégories sociales et dans tous les milieux politiques émerge une contestation de l'ordre social. Même au Modem, parti pro-européen par excellence, l'opinion contre l'euro progresse considérablement (passant de 6 à 19 % en un an). Et il en va ainsi de l'extrême gauche à l'extrême droite, mais à l'exception remarquable de l'électorat du Front de gauche, seule tendance politique où l'opinion en faveur d'une sortie de l'euro régresse - et de manière significative (-7) !
Ramenée aux catégories sociales, l'étude constate le même mouvement global : dans l'ensemble des catégories sociales émerge un rejet de l'euro qui culmine chez les employés (39 %) et chez les ouvriers, où le rejet est plus que majoritaire. Là encore survient une exception de taille, la catégorie des "cadres", où la demande d'une sortie de l'euro recule de 12 points par rapport à l'étude précédente !
Je ne vois pour interpréter cette curieuse évolution qu'une coupure brutale entre le Front de gauche et la classe ouvrière. A mettre en rapport avec l'évolution identique de la catégorie des "cadres", qui semblent se séparer du reste de la société. L'étude de l'IPSOS porte donc bien son nom ; des "fractures françaises" apparaissent même là où on ne les attend pas forcément. La réaction du Front de gauche et des cadres, qui semble excessive et en décalage à la fois avec le reste de la société, les réalités européennes, l'asservissement du sud de l'Europe au nom du sauvetage de l'euro serait-elle le igne d'un dernier sursaut avant effondrement de la croyance monétaire ?
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1 IPSOS/STERIA, Fractures françaises, vague 2, 2014.
2 Milton Friedman, Un entêtement suicidaire [1996] publié par Olivier Berruyer sur le blog lescrises.fr
3 Voir sur ce blog : Europe: le désaveu massif des Français (sondage IPSOS 2014).
4 TNS SOFRES, Les Français et l'euro, 2006.
5 Débat au Sénat sur le traité de Maastricht, Journal officiel, 10/06/1992.
6 Voir sur ce blog : L'utopie monétaire : l'euro et le dollar, deux représentations de la monnaie et de la société.