Chaos en Ukraine : oppositions multiples et coup monté antidémocratique

Le point de vue pragmatique anglo-saxon est particulièrement intéressant face à la folie collective qui s'est emparée du système d'information dominé en France par les néoconservateurs.

L'auteur de l'article, le New yorkais Sean Collins, est écrivain et correspondant du magazine britannique Spiked.

(extraits)

"L'ingérence des États-Unis et de l'Union européenne n'a rien produit d'autre que le chaos. Le renversement d'un dirigeant corrompu ne fait pas pour autant de ses adversaires des démocrates. L'Ukraine est l'illustration de la fragilité d'une logique simpliste. Il n'y a donc rien à célébrer. Ianoukovitch était au pouvoir grâce à une élection démocratique. Les manifestants à Maidan de Kiev ne représentent pas une mobilisation des masses de l'Ukraine, mais principalement la région ouest du pays. Ce mouvement rencontre une opposition parfois virulente à l'est et dans le sud : il n'est donc absolument pas clair que le pays dans son ensemble aurait soutenu les manifestants. Et les mesures autoritaires prises par le gouvernement de M. Ianoukovitch ces dernières semaines n'en font pas pour autant un «dictateur».

 

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Lutte du Bien contre le Mal : la thématique bushiste ressuscitée par l'Union européenne

 

Nous ne devons pas être naïfs sur les manifestations, nulle part dans le monde. Ce n'est pas parce qu'un groupe proteste que ce groupe a des idées progressistes. A Kiev, les manifestants incluent néonazis, nationalistes et complotistes (en même temps que des libéraux authentiques). Les gens ont le droit de protester, de se réunir et de parler, mais ils n'ont pas le droit d'occuper un espace public sur une base continue et permanente. Un tel défi peut certes être parfois nécessaire, surtout si les occupants ont une masse de gens derrière eux et s'il n'y a pas d'alternative, mais ceux qui le font ne devraient pas être choqués quand ils sont finalement confrontés à la police ou à l'armée.

En l'occurrence, ces activistes savent très bien que parfois ils ne constituent qu'une minorité non représentative qui pousse le gouvernement à répondre d'une manière répressive afin de gagner la sympathie et le soutien qu'ils ne sont pas en mesure d'atteindre par le débat public ou par les urnes. En Ukraine, le renvoi d'un dirigeant démocratiquement élu et la suspension de la constitution par des manifestations de rue créent un précédent discutable. Cela peut jouer dans l'avenir, étant donné le manque d'unité entre les différentes factions qui composent les manifestants. Si le gouvernement ouvre le feu, il est géré par des "monstres". Mais si le gouvernement se laisse paralyser par des manifestants, alors comment peut-il s'acquitter de ses responsabilités constitutionnelles ?

Les Occidentaux se soucient très peu de l'opposition. Il semble que leur connaissance se résume au souvenir d'une femme blonde aux cheveux tressés qui a dirigé la Révolution orange en 2004. Ioulia Timochenko joue maintenant un rôle important dans le gouvernement intérimaire. Mais peu semblent se rendre compte que ni elle, ni son parti Patrie ne sont populaires. Patrie est arrivé au pouvoir après la Révolution orange de 2004, mais Mme Timochenko a perdu l'élection présidentielle en 2010 et son parti est resté minoritaire depuis. Selon les observateurs, Mme Timochenko est considérée avec suspicion par la plupart des Ukrainiens, chef de file d'une classe politique discréditée, largement considérée comme corrompue et oligarchique.

Désormais, les partis de l'opposition ont le contrôle du Parlement, ce qu'ils n'ont pas pu obtenir par la voie des élections. Et plutôt que de chercher à rallier les zones russophones du pays et à tenter d'unir l'Ukraine, l'un des premiers mouvements du parlement post-soulèvement est passé par une loi interdisant l'utilisation de langues autres que l'ukrainien (comme le russe). Cela semble confirmer les craintes de nombreux russophones en Ukraine opposés aux manifestants.

Une autre raison de douter de l'autorité démocratique de l'insurrection - un axe central pour comprendre les événements - c'est le rôle de l'Occident. Des forces extérieures, de l'Europe aux États-Unis, ont donné une légitimité, un encouragement et une aide pratique à l'opposition. Le renversement de M. Ianoukovitch n'est pas une révolution, mais le genre de changement de régime soutenu par l'Occident que nous avons vu depuis des décennies dans le Tiers-Monde.

L'Union européenne a été cette fois directement impliquée. Qu'est-ce qui a donné aux ministres des Affaires étrangères polonais, français et allemand le droit de négocier des accords qui ont conduit à la destitution d'un gouvernement élu en Ukraine? Ces puissances étrangères ont ignoré la Constitution de l'Ukraine et fait pression sur les Ukrainiens pour s'en écarter.

Une photo dans le New York Times de Catherine Ashton, la chef de la politique étrangère de l'UE, serrant la main à Mme Timochenko à Kiev résume vraiment les choses. Ashton est une fonctionnaire non élue qui a zéro soutien démocratique. La seule présence d'Ashton a vendu la mèche : c'était un coup monté antidémocratique.

 

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© REUTERS/ Alexander Prokopenko/Pool

Ioulia Timochenko à Kiev avec Catherine Ashton

 

Les manifestants et les politiciens de l'opposition qui ont placé leur foi dans Ashton et l'UE sont soumis à un réveil brutal. L'UE n'a pas vraiment les moyens d'aider l'Ukraine économiquement. La dernière estimation est que l'Ukraine a besoin d'une injection de 35 milliards de dollars d'ici à la fin de 2015. L'UE n'a déjà pas d'argent pour ses membres tels que la Grèce, l'Espagne et le Portugal, alors ne parlons pas de l'Ukraine. Et l'idée que l'Ukraine va rejoindre l'Union européenne est fantaisiste.

Après avoir bien chauffé les manifestants, Ashton est arrivée à Kiev les mains vides. Elle et ses collègues eurocrates sont en train de dire qu'ils doivent attendre de nouvelles élections en Mai avant de discuter de l'aide financière. Ce qui laisse l'Ukraine dans le pétrin. On dit maintenant que l'Union européenne et les États-Unis vont se laver les mains de l'Ukraine et confier la tâche de l'aide financière au Fonds monétaire international (FMI). Mais l'aide du FMI est soumise à des conditions dures, dont il n'est pas sûr qu'elles seront acceptées par le nouveau gouvernement ou le peuple ukrainien. L'Occident accuse Poutine d'ingérence mais n'hésite pas à dicter la nature des réformes qui doivent accompagner toute aide. Mais l'Union européenne et les États-Unis ne peuvent pas se distancier de l'Ukraine tout de suite, car ils sont "propriétaires" du chaos qu'ils ont semé. Il est même possible désormais que l'est et le sud (Crimée) se détachent pour rejoindre la Russie, laissant à l'Occident la gestion d'une Ukraine réduite et faible.

 

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Campagne de propagande pour les élections européennes 2014

 

A quoi jouent exactement l'UE et les États-Unis ? Comme indiqué précédemment, ils n'ont pas l'intention d'injecter l'argent nécessaire pour conjurer la crise économique. Ils sont allés contrarier la Russie, tout en sachant que si le pire arrivait et que la Russie décidait d'envoyer des troupes en Ukraine (comme il l'a fait en Géorgie en 2008), ils n'auraient pas la volonté d'appuyer leur engagement par une action militaire.

Les puissances occidentales ont adopté une posture sur les droits de l'homme en Ukraine au détriment de la population du pays. Certains aux États-Unis ont affirmé que l'administration Obama a été trop inactive, et a laissé aller les choses. En réalité, les États-Unis ont été trop actifs dans leur ingérence, agissant davantage en coulisses que l'UE. La responsable du Département d'Etat américain, Victoria Nuland, a été mise en cause après la fuite de l'enregistrement d'une conversation téléphonique avec l'ambassadeur américain en Ukraine où elle disait « Fuck the European Union ». Mais ce petit scandale cache un grand scandale :  durant cette communication téléphonique, Nuland désignait les membres de l'opposition ukrainienne qui étaient ou n'étaient pas acceptables pour diriger le gouvernement après la chute de M. Ianoukovitch.

Toute solution durable en Ukraine doit être l'affaire des gens eux-mêmes, pas de puissances extérieures. À l'heure actuelle, il est difficile de voir comment les choses pourront déboucher favorablement, mais les ingérences de l'UE et des États-Unis ne font qu'aggraver les choses. Les fanfaronnades et les promesses vides des Occidentaux ont donné de faux espoirs à la population de la partie occidentale de l'Ukraine et ont soulevé des craintes chez ceux de l'est et du sud de l'Ukraine. L'Union européenne et les États-Unis peuvent être des impérialistes incompétents, mais les impérialistes de toute nature ne sont pas les bienvenus de toute façon."

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D'après l'article de Sean Collins paru le 3 mars 2014.

http://www.leap2020.eu/notes/Incompetent-imperialists-reign-in-Ukraine_b6384308.html

http://www.spiked-online.com/newsite/article/incompetent-imperialists-reign-in-ukraine/14734#.UxbycmflUtB

 

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