L'Europe en 2013: la véritable hiérarchie du pouvoir selon Emmanuel Todd

Dans un article de l'hebdomadaire Marianne paru cette semaine, Emmanuel Todd nous révèle le fonctionnement de l'Europe, cinq ans après la parution de son ouvrage Après la démocratie.

Dans un article de l'hebdomadaire Marianne paru cette semaine, Emmanuel Todd nous révèle le fonctionnement de l'Europe, cinq ans après la parution de son ouvrage Après la démocratie.

La prise du pouvoir par les banques

Le pouvoir financier, détenu à l'origine par de hauts fonctionnaires gaullistes, "honnêtes et patriotes", est passé dans le secteur privé dans les années 80. La seule chose qui ait été conservé, c'est le caractère hyperconcentré du système. Dans ce processus, les hauts fonctionnaires de l'Etat ont mené à bien la privatisation des banques, puis ont pris leur contrôle (Todd prend l'exemple de Michel Pébereau). Une véritable mafia de hauts fonctionnaires opportunistes se constitue, qui pénètre l'Inspection des Finances, la Cour des comptes, les cabinets ministériels et notamment le ministère des Finances. D'ailleurs, les ministres importants n'ont pas la liberté de choisir leur directeur de cabinet et vivent sous leur surveillance. Mais tous ces cadres de la haute fonction publique n'aspirent qu'à une chose : gagner le secteur privé, cooptés par leurs parrains. Par ce dispositif, on peut dire que les banques contrôlent l'appareil d'Etat.

 

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Les banques contre la démocratie, par l'intermédiaire de l'exécutif

La crise met aujourd'hui l'oligarchie à nu. La réponse de Hollande, suite à l'affaire Cahuzac, fut de désigner l'ensemble de la classe politique comme suspecte : c'est un acte antidémocratique majeur. Mais l'exécutif n'est pas seul à attaquer le Parlement en exigeant la "transparence" : le PS comprend ainsi une tendance bancaire qui s'oppose non seulement à la gauche du parti mais aussi à une majorité de parlementaires implantés dans les régions. C'est ainsi que la réforme bancaire a été neutralisée en particulier par la jeune députée Karine Berger et par son associée Valérie Rabault, issues des milieux des banques et des assurances.

Pour Emmanuel Todd, cette opération "mains propres" est donc un scandale. S'il n'est pas véritablement nécessaire de connaître le patrimoine des élus, en revanche, il faudrait connaître l'organigramme des interactions entre les banques et l'Inspection des Finances ou la Cour des comptes : ce sont les véritables lieux de pouvoir.

Todd soutient ainsi le point de vue de Patrick Weil, qui s'oppose au projet de suppression du cumul des mandats par le PS : le cumul des mandats assure en effet aux députés des bases régionales, ce qui les aide à résister aux pouvoirs exécutif et bancaire.

Le patronat allemand est à la tête du pouvoir

Tant qu'il ne s'émancipe pas de l'Euro, Hollande n'est qu'un président local dans une zone mark. Ce ne sont même plus les 200 familles qui contrôlent la Banque de France, comme dans les années Trente, c'est directement l'Allemagne. Mais attaquer Merkel est une illusion. Et attendre un changement de majorité politique est vain : les sociaux-démocrates allemands sont responsables des pires réformes néolibérales et de surcroît représentent la fraction la plus nationaliste de l'Allemagne.

En réalité, c'est le patronat allemand qui dirige les affaires. Il lui reste encore quatre ans pour détruire définitivement l'industrie française. La durée de la présidence Hollande. L'Allemagne est donc le problème. Les politiques français, si durs avec leur population et leurs PME, en sont au stade Bisounours sur l'amitié franco-allemande. Mais l'Allemagne, qui a déjà foutu en l'air par deux fois le continent, est l'un des hauts lieux de l’irrationalité humaine. Ses performances exceptionnelles sont la preuve de ce qu'elle est toujours exceptionnelle. L'Allemagne, c'est une culture immense, mais terrible parce que déséquilibrée, "perdant de vue la complexité de l'existence humaine". L'Europe ne serait-elle pas, depuis le début du XXème siècle, ce continent qui se suicide à intervalles réguliers sous direction allemande ? Un "principe de précaution" doit être appliqué à l'Allemagne ! D'autant que ce pays est entré à nouveau dans une logique de puissance. Il faut l'admettre, même si personne ne pensait jamais revoir ce genre de rapports de force en Europe.

La hiérarchie actuelle du pouvoir peut être schématisée avec, dans sa partie supérieure, le patronat allemand ; décalée, Merkel, préposée à la gestion des protectorats européens. Directement aux ordres du patronat allemand, la Banque centrale européenne (BCE). Aux ordres de la BCE : les banques françaises. Sous le contrôle des banques : les inspecteurs des finances de Bercy, avec comme attaché de presse Pierre Moscovici. Tout en bas, François Hollande, qui n'a aucune fonction identifiable dans ce système (RIEN).

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Epilogue : sur les partis politiques français

Hollande n'a pas voulu réunir une commission de réflexion sur la monnaie unique, qui aurait rassemblé des économistes de divers horizons. La seule existence de cette commission aurait intimidé les Allemands et fait baisser l'Euro. La preuve de l'insuffisance intellectuelle et morale des classes supérieures françaises est que personne n'ose, hors du Front national, poser la question de la viabilité de l'Euro. Même Mélenchon n'y arrive pas. La gauche du PS en est incapable et nous propose des politiques de relance impossibles en économie de libre-échange, qui n'aboutiraient qu'à renforcer encore l'industrie allemande.

Pour conclure, Emmanuel Todd ne compte plus que sur une révolte du Parlement ; une chambre dissoute par le Président qui refuserait de se séparer, en s'appuyant sur une société poussée à bout.

(Tiré et remanié de l'entretien publié dans Marianne n° 837 du 4 au 10 mai  2013)

Lien vers l'article sur Marianne.net : http://www.marianne.net/Goodbye-Hollande%C2%A0_a228622.html

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