Où va la CGT ?

Ancien responsable du département international de la CGT, Jean-Pierre Page s'entretient avec l’éditeur Aymeric Monville (PRCF) des évolutions de la Confédération à la veille du Congrès de Dijon. Parfois avec émotion, il rappelle vocation et principes de la CGT, décrit son virage dans les Années 1990, l’alignement sur le syndicalisme d'accompagnement et les politiques des pays occidentaux.

 

Aymeric Monville : Jean-Pierre Page, qui a une très longue expérience du secteur international à la CGT, a mis les pieds dans le plat sur ce qui ne va pas, dans un livre paru en juillet 2018 : CGT : pour que les choses soient dites, aux éditions Delga. Beaucoup de choses sont venues confirmer depuis le constat général de Jean-Pierre Page.

Sa démarche est surtout de prendre le syndicalisme par rapport aux grandes questions que sont celles de la FSM, de la CES c'est-à-dire des grandes organisations internationales dans laquelle la CGT s'inscrivait ou s'inscrit actuellement et qui expliquent certains positionnements actuels. Où en est la CGT, à la veille de son Congrès ? Pourquoi ce livre à ce moment-là ?

 

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JPP : l'objectif premier est d'être utile à quelque chose parce que si on écrit sur le syndicalisme pour des spécialistes ou des experts, l'intérêt est assez limité. L'objectif c'est d'aider les syndicalistes à voir les débats qui sont nécessaires pour que les décisions qui sont prises soient en conformité avec les intérêts, les fondamentaux, les valeurs qui sont celles de la CGT, du syndicalisme, des principes syndicaux que nous défendons mais évidemment et surtout avec les intérêts des travailleurs.

 

Rupture dans les orientations de la CGT

Il y a en ce domaine dans ces dernières années des évolutions importantes dans les orientations de la CGT, dans ses pratiques, dans son organisation y compris dans le domaine des relations internationales qui ont toujours été une dimension importante, significative, des activités de la CGT, comme organisation syndicale se référant aux principes de lutte de classe. Evidemment il y a les principes inaliénables de la solidarité internationale, de l'internationalisme et auxquels la CGT a pendant toute son existence contribuée à travers ses initiatives, ses orientations, ses activités, ses engagements.

Aujourd'hui, ce sont des sujets sur lesquels il faut bien admettre qu'il y a eu une rupture qui s'est surtout manifestée à partir du début des années 2000 mais que l'on peut situer déjà antérieurement et qui a conduit la CGT à rompre avec des orientations, des principes, des valeurs qui étaient les siennes, pour s'engager dans un type de syndicalisme qui est celui qui domine principalement en Europe ou dans les pays développés, qui est une conception syndicale de type réformiste, mais qui est surtout un syndicalisme de négociation, d'accompagnement et plus du tout un syndicalisme de rapport de force tel que celui que nous avions connu avec la CGT. Evidemment il subsiste encore parce que la CGT est aussi dépendante de ce que décident ses syndicats, ses militants et je pense qu'il faut souligner qu'il y a face à ces évolutions des résistances, des volontés de revenir à des principes qui ont été à la base de la crédibilité de la CGT comme organisation syndicale et en tous les cas qui en avait fait jusqu'à une période récente la première organisation syndicale française et une des organisations syndicales les plus importantes en Europe mais aussi dans le monde.

 

Ce que devrait être le rôle de la CGT

AM : on rend hommage aujourd'hui à la CGT. Beaucoup de gens voient la différence dans des mouvements comparables en termes de mobilisation puisque cinquante ans après, les Gilets jaunes nous confrontent peut-être à une nouvelle situation prérévolutionnaire. Il est vrai que si on regarde ce qu’a été le « constat de Grenelle », aussi limité qu’il fut avec 35 % d'augmentation du SMIC d'un coup c'était énorme et on voit aussi à quel point on manque non seulement d'une CGT mais d'une CGT combative comme elle l’était à cette époque et peut-être ce qui manque c'est un peu cette liaison entre Gilets jaunes et CGT. Mais encore faut-il que la CGT soit sûre d'elle-même, pour la base j'en suis absolument certain, mais qu'est ce qui se passe au niveau confédéral ? J'ai l'impression qu'ils ont complètement raté le coche au tout début et ce que tu dis sur les orientations générales notamment donc la sortie de la FSM tout ce que ça implique en terme de social démocratisation en lien avec la dérive du Parti communiste français depuis l'époque de la mutation qui était quand même un choc. Qu'est ce qui se passe exactement à l'intérieur de la direction confédérale ?

 

Le syndicalisme d’accompagnement conduit au recul social

JPP : au niveau confédéral, c'est une rupture avec les orientations de la CGT qui a conduit depuis une vingtaine d'années à un recul social significatif. Parce que le bilan du syndicalisme d'accompagnement, de négociation en fait s'est fait sur la base des propositions patronales : c'est ça qu'on a négocié, on n'a pas négocié à partir des revendications des travailleurs, on a négocié à partir des revendications des patrons et aussi des gouvernements qui se sont succédé et qui soutenaient une démarche identique.

C’est une expérience négative puisqu’aucun résultat probant n'a été obtenu, pire que ça, c'est le recul social dans tous les domaines qui a été enregistré et pas seulement chez nous en France mais à l'échelle européenne, sous la pression des conditionnalités imposées par la Commission de Bruxelles dans tous les domaines économiques et sociaux, en particulier en ce qui concerne le droit du travail.

La politique suivie en France actuellement comme précédemment d'ailleurs est le reflet des volontés imposées par les diktats des sociétés transnationales, des sociétés capitalistes et par les institutions supranationales, mais cette fois avec une volonté d'accélérer ce processus de casse, de recul social ; on pourrait même dire de recul de civilisation et cela peut se faire entre autres parce que le syndicalisme finalement a déserté une part de ses responsabilités, a déserté une partie de ses fonctions, du rôle qui était le sien. Evidemment il s'ensuit une perte de crédibilité de celui-ci, un affaiblissement significatif et qui concerne en tout premier lieu la CGT puisque comme on le sait elle n'est plus la première organisation syndicale française, elle s’est affaiblie dans tous les domaines, elle s'est affaiblie en terme de force organisée et déjà on sait que la syndicalisation dans le pays était déjà d’un niveau très faible ; mais elle s'est affaiblie électoralement, à travers les élections professionnelles et donc la confiance que les travailleurs témoignent dans leur vote pour les organisations syndicales, s’est affaiblie du point de vue de ses capacités militantes, et en particulier des principes qui ont toujours fondé l'engagement syndical, l'engagement du mouvement ouvrier, des principes de dévouement, de solidarité, de désintéressement.

Tout ça s'est affaibli au point qu’on peut se demander où en est aujourd'hui véritablement la CGT, car du point de vue des orientations, du point de vue des pratiques qui sont défendues par sa direction on voit si on se situe sur une plus longue période combien celles-ci ont évolué dans un sens extrêmement négatif est en tous les cas une évolution qui de plus en plus conduit la CGT à s'identifier aux conceptions syndicales du syndicalisme réformiste, qui domine aujourd'hui en Europe, qui s'identifie de plus en plus à une institutionnalisation du syndicalisme au détriment de l'activité militante, l'activité de terrain, l'activité de mobilisation et de solidarité et de solidarité interprofessionnelle.

 

La question internationale : transformation sur des bases supranationales et réalignement

J'insiste là-dessus parce qu'un des enjeux actuellement qui est en discussion dans la CGT et qui suscite beaucoup de préoccupations et d'interrogations de la part des militants c’est cette rupture qui est en train de s'opérer avec les principes qui sont ceux du fédéralisme et de la Confédération c'est-à-dire la solidarité interprofessionnelle qui existe entre les travailleurs de différentes professions mais aussi entre les travailleurs de différentes régions dans la façon dont ils organisent le combat revendicatif, le combat de classe dans le pays, dans les régions, dans les villes etc. Tout cela est en train de changer y compris au bénéfice de structures de caractère supranational sur le plan syndical tel que le veut la Confédération européenne des syndicats (CES). La CGT est en train de s'aligner sur cette vision.

AM :  ce qu'il faut bien comprendre c'est que la CGT est entrée dans la CES (Confédération européenne des syndicats) de même que le Parti communiste français (PCF) est entré dans le Parti de la gauche européenne (PGE), ce qui a entraîné une sorte de carcan européen, de mainmise sur ses institutions qui se sont « social démocratisées ». Ainsi la CGT a dû sortir de la FSM (Fédération syndicale mondiale) est entrée dans la CSI (Confédération syndicale internationale [ex-CISL]) qui était l'organisation liée à l’AFL-CIO, c'est-à-dire qui était pilotée par les Etats-Unis. Elle est passée « de l'autre côté » en termes de « Guerre froide ». Vous aviez l'Est et l'Ouest, elle était bien sûr dans le camp « pro soviétique » et elle est passée dans le groupe « pro américain » avec tout ce que ça implique en termes de liaison avec l’OTAN. Evidemment il y a d'autres facteurs, c’est multi causal et puis les effets ne sont pas absolument immédiats. On voit à quel point on souffre de ces institutions européennes et otanesques.

 

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La CSI est une reconfiguration de l'ancienne CISL, sous domination états-unienne à l'époque de la Guerre froide

 

Pour revenir à ce que tu disais sur les grèves interprofessionnelles, ce dont on manque actuellement, on voit bien que le pouvoir essaie de mettre le focus sur des violences de rues qui sont pas du tout représentatives du mouvement des Gilets jaunes, alors qu'en fait il y a une forme de pression réelle sur les ronds-points, sur les raffineries, sur la circulation. Au point de vue économique ça gêne et tu m'avais dit qu’il y a des camarades qui ne comprennent pas que quand on fait grève c’est pour nuire à son patron, c'est-à-dire que le pouvoir syndical c'est aussi faire pression sur l'économie et donc je crois que par exemple les Gilets jaunes devraient comprendre qu’on peut faire pression économiquement. C'est d'ailleurs parce qu'ils ont fait pression économiquement au début que ça a fait très peur. Est-ce que le rôle de la CGT ne serait pas d'accompagner le mouvement en lançant un certain nombre de grèves précises, comme tu dis « interprofessionnelles » ?

 

Le besoin de convergence des luttes

JPP : il y a dans la CGT un débat déjà depuis un certain temps et si on veut le dater depuis le gouvernement Hollande et les lois et El Kohmri-Macron visant à détruire ni plus ni moins le Code du travail et toute référence sociale permettant de garantir et protéger les droits des travailleurs. Ce débat est engagé parce que chacun comprend bien que si on n'est pas en mesure de construire un rapport de force qui puisse permettre de se faire entendre et de faire reculer les exigences du capital, il est totalement vain d'espérer obtenir quelque chose. Donc il y a un débat qui s'est engagé depuis un certain temps dans la CGT sur le besoin de convergences, c'est-à-dire de prendre des initiatives qui puissent permettre de faire de fédérer et de faire converger les luttes qui se développent dans différentes entreprises, dans différentes localités, départements, professions ; travailler à les fédérer à les faire converger ensemble. Ce que nous vivons actuellement, avec les Gilets jaunes, constitue pour le mouvement ouvrier, pour les travailleurs, pour le mouvement syndical, une opportunité absolument extraordinaire parce que des travailleurs qui souvent sont des travailleurs qui n'ont pas toujours été été impliqués dans des luttes sociales et qui font leur première expérience de la lutte des classes, ces travailleurs non seulement il faut être à leurs côtés pour organiser la lutte de la manière la plus efficace possible, mais justement il faut créer les conditions pour établir ces convergences avec les luttes qui se développent dans les entreprises et ça c'est le rôle d'une organisation syndicale, ça devrait être le rôle d'une Confédération. Or le problème c'est que cette volonté, si elle existe - il y a quelques instants je parlais au téléphone avec nos camarades de l'union départementale CGT du Cher puisque samedi prochain aura lieu une grande manifestation interrégionale des Gilets jaunes et cette manifestation importante qui doit avoir lieu à Bourges se fera en coordination, en convergence avec les travailleurs mobilisés par la CGT. Voilà ce que nous faisons à l'échelle de ce département est ce qui se fait fort heureusement dans d'autres départements. C'est ça que notre confédération CGT devrait travailler à élargir, à coordonner, à impulser, à encourager avec confiance. Parce que la lutte déterminée, mais une lutte qui s'inscrit dans la continuité comme celle des Gilets jaunes, a démontré qu'elle peut tenir en respect le pouvoir et même si les résultats qui ont été obtenus sont insuffisants et d'ailleurs jugés comme tels par les Gilets jaunes eux-mêmes au regard des exigences qu'ils manifestent dans le domaine du pouvoir d'achat, de la justice sociale, de la fiscalité, pour rétablir entre autres l'impôt sur la fortune, mais surtout y compris pour se faire respecter. Parce que les travailleurs aujourd'hui sont arrivés à un point où non seulement ils subissent de plein fouet les politiques rétrogrades et réactionnaires qui sont celles du capital, du gouvernement qui cherche à profiter de la situation dans lequel il était, mais ce qu'ils ne supportent plus ce sont ces atteintes à la dignité, ce manque de respect à leur égard, les comportements insultants et méprisants de cette caste, de cette oligarchie. Ça, ils ne le supportent plus. Aujourd'hui, ils entendent le manifester, parce que se manifester finalement, pour les travailleurs c’est aussi exister, c'est faire la démonstration que l'on existe et qu'on doit tenir compte de ce fait. La CGT a donc un rôle important à jouer en ce domaine.

Malheureusement, ce n'est pas le cas de la direction de la CGT qui est semble-t-il beaucoup plus préoccupée de « coller » à ce qui est la démarche d'accompagnement des autres organisations syndicales, tout particulièrement de la CFDT, au nom de ce que la direction de la CGT appelle le « syndicalisme rassemblé » et qui se fait au détriment de l'organisation de la lutte, de la mobilisation des travailleurs. Cette situation est préjudiciable et tant qu'elle perdure elle est préjudiciable à la lutte d'ensemble, à la convergence des luttes et donc aux possibilités qui devraient exister pour résoudre les problèmes qui sont soulevés par le mouvement social actuellement. C'est ce qui m'amène à la conclusion suivante au moins sur ce point c'est que dans la bataille dans laquelle les travailleurs, le mouvement social et les salariés, les chômeurs, les retraités, les femmes, les jeunes sont engagés aujourd'hui, il est préjudiciable qu'ils ne puissent pas compter comme ils devraient l'être, non pas sur les organisations syndicales locales comme la CGT mais sur ce que devrait être le rôle des confédérations syndicales et en particulier de la CGT.

AM : si je me fais un peu l'avocat du diable, on se demande si le fait même qu'il y a eu autant de concessions faites aux GJ, même si ça n'est qu'un début, n'était pas lié au fait que ce mouvement n’ayant pas de direction, le gouvernement n’espérait pas négocier et dieu sait qu'on pourrait reprocher à ce syndicalisme rassemblé d'avoir négocié. Donc pour avoir quand même une direction qui soit ferme à la CGT, qui ne se jette pas sur le stylo comme l'a toujours fait la CFDT dès qu'il s'agit de signer quoi que ce soit. Est-ce qu'il ne faut pas un énorme changement au prochain congrès de la CGT ? Ensuite ce que vous faites comme tu dis dans le Cher, les Bouches du Rhône, je suis aussi particulièrement le « front syndical de classe ». Est-ce que toutes ces forces-là ne peuvent pas peser suffisamment ? Comment est-ce que tu vois les choses même si ce n'est pas forcément décisif ? J'imagine qu'il y a aussi tout un mouvement de fond au sein des Fédés. Comment est-ce que vous comptez peser pour le prochain congrès et d'ailleurs comment ce livre peut servir d'outil militant ?

 

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"Dépassement" d'un vieux clivage (ici un ouvrage de 1909)

L'ouvrage de Challaye, dédié à Anatole France, concluait à la nécessité des deux courants du syndicalisme

 

Une contribution au prochain congrès : la volonté d’unité ne doit pas empêcher de débattre

JPP : le livre a été conçu dans ce but : apporter une contribution au prochain congrès de la CGT autour des questions qui font actuellement l'objet de débats. On a parlé du syndicalisme rassemblé, de la stratégie des luttes, de l'Europe, de l'international, de la vie interne de la CGT, des pratiques démocratiques de la CGT, la façon dont elle fonctionne.

Sur toutes ces questions il y a beaucoup d'interrogations, il y a des débats dans la CGT, mais il faut que ces débats soient menés à leur terme.  Et il faut que nos syndiqués, les travailleurs, puissent s'emparer de toutes ces questions et expriment leur point de vue et qu'ils puissent se donner les moyens de peser sur les décisions. Parce que, sans être naïf, il faut bien voir que ce type de congrès est organisé par une direction qui veille à tous les détails, en tous les cas qui cherchent toujours à se prévaloir d'une légitimité.

Evidemment, dans le mouvement syndical, dans le mouvement ouvrier, la division c'est quelque chose que l'on veut écarter, parce que la division a toujours été à l'origine d'un affaiblissement du mouvement du mouvement ouvrier, du mouvement syndical, en particulier dans un pays comme le nôtre. Donc il faut éviter ça, mais le fait que l'on veuille l'éviter ne doit pas nous empêcher d'exprimer un point de vue critique. Au contraire, c'est se donner les moyens de pouvoir donner du contenu aux débats et le livre que j'ai fait essaie d'apporter des réponses à partir d'un point de vue qui est le mien, qui n'est pas à prendre ou à laisser, mais d'amener des réponses avec y compris des références, des repères qui puisse permettre aux militants de la CGT, qui en sont dépourvus. Le rôle d'une direction dans la CGT c'est aussi d'apporter des éléments qui puissent permettre aux militants de se positionner, de comprendre pour mieux intervenir dans les débats. Ceci n'est pas fait à la hauteur de ce qui est nécessaire et quand c'est fait, le contenu est biaisé et souvent orienté dans une direction qui va à l'encontre des nécessités.

(…) Ce qui m'amène à dire d'ailleurs, pour donner une opinion rapide sur ce que tu disais précédemment sur l'international, je crois qu'il faut comprendre que la CGT dans ses principes a toujours défendu une position indépendante. Lorsqu'elle été affiliée à la FSM et après qu'elle ne l'était plus, elle a toujours…

AM : c’était un peu rapide quand j’ai dit qu’elle était à l’Est…

 

 

Une position internationale traditionnellement indépendante

JPP : effectivement, je pense qu’on ne peut pas dire les choses de cette façon parce que même si c'est vrai que les positionnements des organisations syndicales internationales ont été jusqu’à la fin de la Guerre froide jusqu'à la chute de l'Union soviétique, calqué où positionné à partir des prises de position politiques idéologiques qui étaient celles des deux camps en présence, il faut bien voir quand même que la CGT par exemple a toujours sur le plan international développé ses orientations non pas en fonction de la FSM mais en fonction de ce qu’elle décidait elle-même et dans tout un tas de domaines. Au point que la CGT avait une activité internationale propre depuis très longtemps et qui lui a d'ailleurs permis de gagner le prestige qui était le sien et qui est encore en partie le sien sur le plan international. Elle a apporté son point de vue dans la vie de la FSM - elle a participé à sa création - souvent de manière très critique. Donc il faut je crois prendre en compte les choses de cette manière. Et j'ajoute une chose : ce n'est pas parce que la CGT a quitté la FSM qu'automatiquement elle est venue sur les positions qui sont celles que nous connaissons actuellement.

 

Le changement d’orientation sur la construction européenne

La CGT a changé d'orientation d’un point de vue stratégique dans le milieu des années 90, sur ses rapports avec la CFDT, sur les questions de l'unité syndicale, sur la stratégie des luttes, sur le rôle d'une organisation syndicale.

Il ne faut quand même pas oublier que la CGT a renoncé à cette époque à un principe fondateur de notre organisation syndicale qui était la socialisation des moyens de production et d’échanges. Et sur l'Europe évidemment sa position a radicalement évolué depuis sa position extrêmement critique, en particulier contre le traité de Maastricht et contre le projet de constitution européenne. Mais à cette époque, la CGT a évolué dans sa vision de la construction européenne et c'est cette évolution qui a créé les conditions de son affiliation et de l'acceptation de son affiliation à la CES. Et dans la suite de cette démarche et après avoir quitté la FSM en 1995, la CGT en 2003 a adhéré à la Confédération syndicale internationale (CSI). C’est le résultat d'une évolution de caractère stratégique et rien d'autre qui a conduit la CGT à ses positionnements qui font qu’après avoir défendu l'idée qu’il fallait rentrer dans la Confédération européenne des syndicats pour en modifier les orientations…

AM :  mais c'est toujours l'argument, comme le PCF au PGE, le cheval de Troie…

JPP : et en réalité bien évidemment ce n'est pas la CGT qui a déteint sur la Confédération européenne des syndicats, c'est l’inverse. Et c'est le constat amer que font un nombre de plus en plus important d'organisations dans la CGT ; un nombre non négligeable d'entre elles l'expriment et puis aussi sur le plan international au point d'ailleurs que des fédérations, des organisations de la CGT ont fait le choix de revenir à la FSM ou de s'engager dans un processus d'affiliation à la Fédération syndicale mondiale qui elle, au cours de ces 10-15 dernières années, a beaucoup évolué.

AM : est-ce que tu peux donner des exemples de prises de position de la CGT à l'international qui sont liées justement à cette nouvelle affiliation à la CSI, l’aspect Guerre froide mais du mauvais côté ?

 

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Logo de la Fédé de la Chimie, qui a rejoint la FSM

Etrangement, cette fédération affiche une plus grande indépendance par rapport aux orientations de l'Union européenne

 

 

Des positions internationales de la CGT d’un extrême gravité, appuyant les politiques des pays occidentaux

JPP :  la première chose qui me vient à l'esprit, qui est d'une extrême gravité, sur laquelle d'ailleurs il y a beaucoup d'organisations de la CGT qui ont réagi à juste raison. La CGT et la CFDT ont produit un document il y a quelques mois avec le DGB allemand sur leur vision de la construction européenne et qui va dans le sens d'une plus grande et d'une accélération du processus d'intégration. C'est d'ailleurs à partir de cette démarche, qui fait le choix de structures supranationales, au détriment de notre souveraineté, que l'on essaye de calquer maintenant des structures syndicales au niveau européen. En particulier ce devrait être une des orientations qui sera proposée au prochain congrès de la CGT qui aboutirait à affaiblir considérablement les structures professionnelles, pour tout dire même pourrait conduire à la disparition de fédérations au bénéfice de structures régionales dans lesquelles seraient intégrés des professions dans une perspective donc supranationale autour de cette vision des grandes régions européennes, évidemment à plusieurs vitesses, envisagées sur le modèle allemand. C'est un exemple précis concret mais je pourrais en citer beaucoup d'autres.

Par exemple l'Afghanistan, la Syrie la Libye, ce sont des conflits qui ont entraîné les conséquences et les tragédies que nous connaissons, qui ont débouché, comme dans le cas de l'Irak ou de la Libye à la destruction de ces états. La CGT a toujours eu au Proche-Orient un réseau de relations extrêmement étendu avec tout le monde, avec toutes les forces syndicales, comme elle l'avait fait en d'autres temps avec la guerre en Yougoslavie où la CGT avait des relations avec toutes les organisations syndicales sans aucune exception et où elle avait pris des initiatives en faveur de règlements politiques et de la paix. Aujourd'hui, la CGT est incapable de le faire, tout simplement parce que la confédération, le département international de la CGT, privilégie l'accompagnement des politiques des pays occidentaux, en particulier de la France contre les régimes en particulier celui de l'Etat syrien, comme elle l'avait fait vis-à-vis de la Libye, au point de participer même à des manifestations aux côtés de forces qu'on a baptisé très abusivement « démocratiques » et qui en réalité ne sont que les sous-marins ou qui ne sont que les instruments des puissances occidentales, quand elles ne sont pas des forces y compris liées au terrorisme islamiste.

Sur l'Afghanistan c’est un cas presque caricatural parce que la CGT a l'année dernière en 2018 reçu en grande pompe une délégation des syndicats afghans, mais qui sont ni plus ni moins que des syndicats fantoches qui sont de véritables marionnettes, mis en place par les gouvernements afghans dont on connaît la complicité étroite avec les intérêts américains. Pour ne prendre que cet exemple de ces syndicats afghans qui sont d'ailleurs commandés par d'anciens commandants moudjahidines [AM : qui vitriolaient les femmes] qui ont fait la guerre contre le régime progressiste afghan et contre l'Union soviétique. Et je ne prendrai qu'un exemple dans le cas de ces syndicats reçus très officiellement à la CGT, d'autant qu'ils sont aussi eux membres de la Confédération syndicale internationale. Ces syndicats ont un hôtel à Kaboul qui s'appelle si je ne m'abuse l'hôtel Atlas. Et bien cet hôtel ils le louent à la CIA, voilà et ça leur rapporte quelque chose comme trente mille dollars par mois. Cette organisation fantoche [AM : reçue par Martinez] a affirmé lors d'une interview au journal de la CGT qu’elle fondait beaucoup d'espoirs sur la présidence de Donald Trump et dans sa capacité à offrir une une perspective à l’Afghanistan. Voilà avec quel genre d'organisation la direction de la CGT se retrouve aujourd'hui.

AM : et ce qu’a été faire Bernard Thibault au Qatar ?

JPP :  j'en parle dans le livre. Dans toute cette région, la CGT ne maintient de relations qu'avec une organisation palestinienne dont la corruption est bien connue, qui est adhérente à la Confédération syndicale internationale, avec la Histadrout qui est le syndicat israélien officiel dont l'ancien secrétaire général d'ailleurs a été Ministre de la Défense au moment de l'agression contre le Liban. Cette Histadrout qui évidemment accompagne, soutient sans aucune restriction la politique criminelle de Netanyahu.

Dans le cas du Qatar c'est assez significatif parce que l'Organisation internationale du travail, la Confédération syndicale internationale se prévalent d’une action efficace au Qatar et dans les pays du golfe en général où on pratique le système de la Kafala ; un système qu'on pourrait qualifier de criminel, en tous les cas et qui constitue une atteinte aux droits de l'homme caractérisée. C'est la pratique qui consiste, lorsqu’on emploie un travailleur immigré, à lui soutirer tous ses documents et dont il ne pourra plus disposer tant que l'employeur n'aura pas décidé de se libérer de ses services. Ce sont des pratiques que l'on peut qualifier de quasi esclavage, puisque l'essentiel de la force de travail dans ces pays est constitué de travailleurs immigrés avec évidemment une hiérarchisation selon les emplois, en fonction de l'origine de ces travailleurs. Ces travailleurs sous-payés travaillent dans des conditions absolument inhumaines. Au Qatar, dans la perspective des championnats du monde de football, les installations qui sont en construction ont déjà donné lieu, selon des rapports comme par exemple une étude qui a été faite par la BBC, la chaîne britannique révèle que plus de 2000 personnes sont déjà mortes d'accidents du travail. On les fait travailler sous 50 degrés, sans eau, souvent sous-payés des fois même pas payés, ils vivent dans une promiscuité qui fait qu' ils sont installés dans des dortoirs où les lits sont utilisés le jour et la nuit par des personnes différentes. On pourrait multiplier les exemples qui démontrent que dans ces pays-là et malgré les déclarations qui sont faites par certains représentants syndicaux sur le plan international, les conditions sont absolument inhumaines et qu'il faut dénoncer. Et plutôt que de les dénoncer on cherche à collaborer et à trouver des arrangements. On a même été jusqu'à parler « d'établissement de droit syndical ». Vous imaginez, le droit syndical, on en est très loin dans ces pays où les gens sont considérés comme des esclaves.

 

Réécrire l’histoire pour démontrer que la CGT a changé

AM : ça n’a pas l'air de gêner le confédéral ce genre de déclaration qui vise à blanchir le Qatar et par contre ils vont chercher des poux dans la tête de très bons militants y compris les militants syndicaux. Je pense à l’historienne de renom très appréciée des milieux progressistes qui s'appelle Annie Lacroix-Riz et qui vient d'être victime d'une attaque absolument dégueulasse. Excusez-moi, je n'ai pas le temps de trouver un euphémisme. C'est une note interne du confédéral qui a fini par être révélée où elle est jetée en pâture avec des noms de gens d'extrême droite, comme si elle était d'extrême droite, alors que tout le monde sait que c'est une historienne du fascisme, de l’arrivée du fascisme en France qu'elle a toujours combattu ce mouvement-là. Elle a montré dans son livre le plus important qui est le « Choix de la défaite » la compromission du patronat français avec les nazis. Qu'est-ce qui s'est passé – ce doit être des ragots provenant de milieux anarchisants plus ou moins interlopes -, comment cette littérature de caniveau, ces attaques ignominieuses ont pu être repris au niveau confédéral, contre cette historienne qu'on respecte au plus haut point et qu'on a tous lu ?

JPP : C'est d'autant plus scandaleux qu'il faut rappeler qu’il y a quelques années, à l'époque du gouvernement Hollande, la famille Renault a engagé une campagne qui visait à réhabiliter Louis Renault, dont on sait qu'il a collaboré étroitement avec l'industrie militaire allemande pendant la guerre. Ce qui avait provoqué une mobilisation importante des militants de la CGT chez Renault pour qu'on ne donne pas suite à cette ignominie qui était en préparation.

AM : d'ailleurs nous avons publié un livre d’Annie Lacroix Riz « l'histoire contemporaine toujours sous influence » où il y avait une grande partie de ce dossier Renault.

JPP : Annie Lacroix-Riz, aux côtés des militants de la CGT, a joué un rôle extrêmement important pour apporter des éléments d'archives, des références, qui ont permis de mener la bataille, y compris dans les tribunaux et qui ont permis de gagner voilà.

Alors je trouve quand même assez stupéfiant, pour ne pas dire plus, que la CGT prenne une position aussi scandaleuse alors même d'ailleurs que le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, est lui-même issu de chez Renault. Il ne peut pas ne pas connaître cette histoire. Cette affaire est très révélatrice d'une vision des choses et du point auquel certains dirigeants de la CGT sont aujourd'hui arrivés. Mais ce qui est confondant, je dirais affligeant vraiment, c'est cette volonté exprimée déjà depuis des années par certains dirigeants de la CGT, d'engager une espèce d'exorcisme où l'on veut prouver absolument que l'on a renoncé à notre histoire, à nos principes, à nos valeurs, au bénéfice d'un alignement, d'un accompagnement sur le mouvement syndical ou les idées hégémoniques actuelles.

 

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Rencontre de Louis Renault avec Adolf Hitler

Consulter ici le dossier réalisé par d'Annie Lacroix-Riz dans l'affaire Renault :

https://www.historiographie.info/renault.html

 

 

AM : Ce qu’on lui reproche sous le vocable de « rouge brunisme », c’est qu’elle est trop rouge pour eux. Parce qu’elle est particulièrement engagée.

JPP : Oui, parce qu’on veut absolument prouver que l'on a changé. Ca conduit inévitablement à réécrire l'histoire et essayer de se justifier ou de trouver là une espèce de fausse légitimité en accusant des personnalités aussi significatives du point de vue de leur combat, pas seulement de leur combat militant mais aussi de leur combat scientifique. Car Annie Lacroix-Riz, pour ceux qui connaissent son travail, son œuvre, sa recherche, se situe au tout premier rang des spécialistes de cette période. Pas seulement de la Deuxième guerre mondiale mais de la période de l'Occupation et surtout de la Collaboration.

Je me souviens pour l'avoir rencontrée aux Etats-Unis d'ailleurs, aux côtés de l'ancien secrétaire-général de la CGT Louis Viannet, nous avions eu une rencontre à l'Université Columbia à New York avec Paxton. C'est le spécialiste américain évidemment de cette période et aussi de grande réputation y compris internationale, tout comme l'est Annie Lacroix-Riz. Alors c'est une personne comme elle qui a joué un tel rôle dans la compréhension, ce qui suppose beaucoup de courage, parce qu’il ne faut pas avoir peur d'aller à contre-courant. Elle a fait preuve de ce courage pour faire comprendre jusqu'où a été la collaboration des classes dirigeantes, du capital, du patronat français pendant toute cette période [AM : et du Vatican].

Cette mise en cause dans une publication de la CGT est absolument intolérable. Il existe un Institut national d'histoire sociale de la CGT et qui existe aussi au niveau de nos fédérations des régions des départements. Je sais qu'elle y a apporté des contributions. Il y a beaucoup de nos camarades de la CGT des instituts d'histoire sociale au niveau des départements par exemple qui se réfèrent souvent aux travaux d’Annie Lacroix-Riz et j'ai eu l'occasion ces dernières 48 heures d’en discuter avec plusieurs d'entre eux ; ils sont absolument indignés. Et donc il faut non seulement exiger une correction de cette saloperie, des excuses et celles-ci je pense doivent être faites par le secrétaire général de la CGT qui assume s'il ne faisait rien une lourde responsabilité dans cette infamie.

AM : c'est lié aussi à une stratégie générale où on a vu aussi des directives pour éliminer des partisans du Frexit. Annie Lacroix-Riz est aussi membre du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) qui milite pour les quatre sorties, la sortie de l'UE, de l'euro, de l'OTAN, du capitalisme. Je pense que c'est ça aussi qui est visé, les partisans du Frexit contre la CES.

 

frexit

 

Des moyens matériels et humains engagés au service de la chasse aux sorcières pour affirmer les changements d’orientation de la CGT

JPP : j'ai eu l'occasion de m'exprimer là par rapport à Annie Lacroix-Riz. Il y a un rapport étroit avec cette interdiction qui a été formulée par la CGT voici quelques mois d'interdire l'entrée des manifestations aux gens qui défendent tout simplement la souveraineté nationale, qui se prononcent contre tout abandon de souveraineté, contre toute forme d'ingérence. Alors ça c'est évidemment extrêmement grave et il faut savoir que depuis maintenant quelques années a été mis en place un groupe de travail dans la CGT qui s'occupe de « traquer », je ne peux pas utiliser une autre expression que ça, de « traquer » les militants de la CGT qui auraient selon eux des sympathies pour les thèses de la sortie de l'Union européenne, de l'euro et qui sont évidemment amalgamées avec les thèses de l'extrême droite. C'est absolument inacceptable. Cette chasse aux sorcières est absolument inacceptable. Mais il faut dire qu'elle est organisée, avec des moyens matériels et humains. Il y a un groupe de travail, des publications. D'ailleurs la note qui fait référence à Annie Lacroix-Riz et aussi à Jean Bricmont, qui est un autre universitaire de grande réputation, professeur à la prestigieuse Université catholique de Louvain, c'est vraiment absolument insensé et bien cette note s’appelle numéro 17. Je suppose qu’il y en a eu beaucoup d’autres avant.

 

ddhc

Interdire l'entrée des manifestations aux gens qui défendent tout simplement la souveraineté nationale, qui se prononcent contre tout abandon de souveraineté, contre toute forme d'ingérence.

 

AM : Bricmont est un militant pro-chomskien, plutôt anarchiste et anti-impérialiste. Ça n’a rien à voir avec l’extrême droite. On pourrait conclure sur l’affaire SKF, dans les Années 80, qui montre avec le recul historique ce qu’était aussi la CGT au temps où elle fonctionnait. Tu pourrais peut-être terminer là-dessus parce que, pour l'anecdote, je crois que tu étais le dernier membre du comité central du Parti communiste français a avoir été arrêté par la police, sous un gouvernement socialiste, dans le cadre des luttes contre ses politiques d’abandon national sur le plan industriel (suivre le récit sur la version vidéo).

(…)

JPP : cette affaire a contribué à provoquer une certaine forme de prise de conscience et dans la foulée des événements de la SKF, il y a eu toute une série de luttes qui se sont développées en France en particulier les camarades de chez Renault, des luttes extrêmement vigoureuses et quand je dis vigoureuses c’est vigoureuses, musclées, dans plusieurs secteurs et qui ont contribué à redonner confiance car c'était aussi ça l'objectif, redonner confiance dans l'action collective dans le rôle du syndicat et compris évidemment au plan politique également.

(…)

AM : c'est important d'expliquer cette histoire des « luttes de classes en France » comme disait Marx, puisqu'on est le pays classique de la lutte des classes et même « jusqu'au bout ».

 

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CGT : pour que les choses soient dites (Jean-Pierre Page) © Aymeric Monville

 

Lien de l'éditeur vers l'ouvrage : https://editionsdelga.fr/portfolio/jean-pierre-page/

 

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