Du catholicisme zombie à la catho-laïcité : l'exemple du Québec

Le Québec, ancienne colonie abandonnée par la France, doit sa résistance à la conquête culturelle anglo-saxonne à la puissance de son catholicisme. Pendant longtemps, le Québec fut l'une des régions du monde où le catholicisme dominait l'ensemble de la société et y imposait ses valeurs hiérarchiques et obscurantistes. Allant jusqu'à soutenir le régime de Vichy.

La modernité aidant, le Québec s'est néanmoins déchristianisé, comme tout le monde :

Entre 1957 et 2000, le taux de fidèles allant à la messe le dimanche est tombé de 88 % à 20 %. Chez les jeunes, le phénomène est plus accentué encore: parmi les 18 à 34 ans, en 2000, il y avait 5 % de pratiquants seulement. Pratiquement dans tous les diocèses, l'âge moyen des prêtres dépasse les 70 ans. Dans l'archidiocèse de Québec, de 1997 à 2010, le nombre de curés et d'équipes pastorales est passé de 166 à 73. (1)

Cependant, les Québécois continuent à se dire Catholiques. La permanence culturelle du catholicisme en dépit de la quasi-disparition du culte est exprimée de manière beaucoup plus consciente qu'en France, où la religion fait l'objet d'un quasi-tabou voire d'un rejet à travers la stigmatisation de la minorité religieuse musulmane. En France, Emmanuel Todd a révélé à l'opinion l'existence d'un "catholicisme zombie" indicateur de permanences culturelles enfouies dans les consciences. Révéler ce qui est enfoui dans les consciences est la raison d'être du sociologue. Cet inconscient apparaît aujourd'hui à travers un phénomène intellectuel inédit, le "laïcisme radical", représenté par plusieurs voix portant la laïcité en étendard et un véritable mouvement d'opinion révélé lors de la manifestation du 11-janvier. Une laïcité néanmoins bien éloignée de celle imaginée par les Républicains en 1905. (2)

 

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Source :  Télérama (non crédité)

Le laïcisme "fondamental" du 11-janvier

 

Au Québec, où l'identification à un catholicisme culturel reste consciente, ce mouvement s'intitule "catho-laïcité". Il est aujourd'hui revendiqué par le Parti Québécois (PQ), parti longtemps identifié comme un parti socialiste. Phénomène typique du catholicisme zombie qu'on retrouve aujourd'hui dans la mouvance du Parti socialiste en France, les revendications sociales du PQ ont laissé la place à un combat identitaire, souvent islamophobe, au nom de la laïcité, les préoccupations linguistiques étant même reléguées au second plan. Le PQ l'affirme de manière consciente avec le concept de "catho-laïcité", défendant l'héritage du catholicisme au nom de la préservation de valeurs patrimoniales.

Ainsi cette polémique entre le Conseil du statut de la femme (CSF) défendant le concept initial de laïcité en faveur de la séparation entre l'Eglise et l'Etat et le Parti québécois : 

Sur le crucifix à l'Assemblée nationale, que le PQ (comme le Parti libéral et la Coalition avenir Québec) considère comme un symbole patrimonial (contrairement à l'Assemblée des évêques, qui le voit comme un signe religieux), le CSF écrivait ceci : "Aux yeux du Conseil, le crucifix de l'Assemblée nationale, en raison de son histoire et par sa position stratégique, manifeste clairement un lien entre le politique et le religieux". (3)

 

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Le crucifix de l'Assemblée nationale québécoise, symbole de la catho-laïcité

 

Le journaliste Patrick Lagacé souligne le deux poids deux mesures du concept de catho-laïcité proclamé par la Charte des valeurs québécoises, par rapport aux pratiques de la religion musulmane : elle n'a rien à dire sur les prières catholiques qui précèdent encore à ce jour certains conseils municipaux. Le PQ trouve qu'il n'y a aucun paradoxe à forcer la réceptionniste de l'hôtel de ville à larguer son hidjab pendant que le maire fera son Notre Père avant une réunion du conseil municipal.

La "Charte des valeurs" était un projet de loi sur la laïcité porté en 2013 par le Parti québécois pour s'opposer à la coutume anglo-saxonne dite "loi d'accomodement" en usage, soit l'équivalent de ce qu'on appelle le communautarisme, système de tolérance religieuse autorisant jusqu'à l'usage d'un droit communautaire distinct du droit commun.

Ainsi, à la différence de la laïcité telle qu'elle était reconnue au XXe siècle en France, à la fois basée sur la neutralité de l'Etat et sur le respect des pratiques religieuses mêmes publiques, à la différence également du droit communautaire anglo-saxon, la catho-laïcité souhaite imposer à toutes les communautés le respect des pratiques issues des traditions culturelles catholiques de la société québécoise.

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(1) Antoine Robitaille, Est-ce la fin de l'Église catholique au Québec?Le Devoir, 3 avril 2010.

(2) Voir par exemple Stéphane Lavignotte, Les aventures de la catho-facho-laïcité, club de Mediapart, octobre 2014.

(3) Patrick Lagacé, La catho-laïcité n'est pas la laïcité, Lapresse.ca, 26 septembre 2013.

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