Sociologie : le rôle central de l'extrême droite dans le mouvement EuroMaidan

Le sociologue ukrainien Volodymyr Ishchenko, du Centre de recherches sur le social et le travail à Kiev, est le premier à avoir réalisé l'étude sociologique des mouvements du Maidan.

Cette étude a été réalisée région par région (oblast), sur la base du recensement de quelque 25 000 manifestations plus ou moins violentes. Il montre le rôle central et directeur de l'extrême droite dans ce mouvement, préparé depuis les années 2010-2012 par un nombre croissant de coalitions entre Svoboda et les partis de droite "modérée", banalisant l'entrée en lice de ces mouvements dans la vie politique. La radicalisation du mouvement en février 2014 voit l'effacement de Svoboda au profit de Secteur Droit/Pravy Sektor, parti de réseaux qu'on peut considérer comme étant le premier parti d'extrême droite à avoir renversé un gouvernement élu démocratiquement en Europe depuis la Deuxième guerre mondiale. D'où l'admiration que Pravy Sektor suscite dans la fachosphère européenne. Enfin, la sur-représentativité de l'extrême droite dans les maidans du sud et de l'est a contribué au rejet de Kiev et précipité la partition du pays.

 

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Quelle était l'importance de la participation de l'extrême droite dans le mouvement du Maidan à Kiev ? Malgré les polémiques, il y a eu peu de tentatives d'évaluer systématiquement la participation de l'extrême droite. La plupart des données déjà connues relevaient de sondages effectués auprès des manifestants montrant que seule une infime minorité d'entre eux étaient membres d'un parti politique (3,9% en Décembre 2013, 7,7% en Janvier 2014) et les sondages électoraux et les résultats des élections présidentielles et parlementaires montraient le faible soutien électoral pour Svoboda [ex-parti national-socialiste, NDR], le parti Secteur Droit [Pravy Sektor] ou pour leurs dirigeants.

Le Centre de recherche sociale et du travail ( http://cslr.org.ua ) propose une meilleure estimation de la participation des partis d'extrême droite dans les organisations et les manifestations ukrainiennes, y compris sur le Maidan, au terme d'une collecte qui a duré cinq ans. Le but était de créer une base de données de toutes les manifestations qui ont eu lieu sur l'ensemble du territoire de l'Ukraine. L'analyse est basée sur le suivi de 200 sources issues des médias qui couvrent les nouvelles locales dans toutes les provinces ukrainiennes (oblasts), ainsi que dans certains grands médias nationaux ukrainiens et des sites Web militants représentant tous les principaux secteurs de la vie sociale et de l'activité politique. Plus de 80% des sources sont des nouvelles locales au niveau de l'oblast. Les données de chaque manifestation comprennent la date et le lieu des événements, de leurs agents et des objectifs, des formes de protestation et de répression, les questions de conflit, le nombre de manifestants et de l'état des forces en jeu, entre autres informations codées, ainsi que les compte-rendus des médias. La base de données se compose d'environ 25 000 événements couvrant la période d'octobre 2009 à février 2014 et d'août et septembre 2014 (après une pause). Cette base de données couvre donc l'ensemble des événements de protestation et de répression au cours de toute la période du mandat de Viktor Ianoukovitch.

A quoi ressemble le Maidan globalement et quelle était l'importance de la participation de l'extrême droite ? La "période Maidan" commence le 21 novembre 2013 (premier camp Euromaïdan installé en soirée) et se termine le 23 février 2014 - le dimanche de la dernière semaine d'exercice de Viktor Ianoukovitch. Comme prévu, on observe un énorme accroissement des événements dans cette période. Si pendant les près de 11 mois de 2013, du 1er janvier au 20 novembre, il a été rapporté 3428 événements de protestation, pendant les trois mois de la période Maidan, il en est rapporté 3949. En d'autres termes, il s'agit d'une augmentation relative de plus de quatre fois. Mais tous ces événements ne sont pas connectés au Maidan. Parmi eux, 3234 sont spécifiquement liés au Maidan, tandis que 365 peuvent être attribués à des mobilisations anti-Maidan. Au moins 350 manifestations pendant la période Maidan ne sont liées ni au Maidan ni aux anti-Maidan.

 

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Pour chaque événement, nous essayons de coder chaque participant à la manifestation mentionnée en rapport avec les médias le concernant. Dans de nombreux cas, les participants ne sont nommés que de façon générique : par exemple, les citoyens, les militants, les manifestants, des étudiants, des travailleurs, etc. Mais dans de nombreux cas, les rapports des médias mentionnent des partis politiques spécifiques, des organisations non-gouvernementales, des initiatives informelles ou de leurs membres qui ont organisé ou participé à la manifestation.

Parmi les organisations participant au Maidan, c'est le parti d'extrême droite Svoboda qui a été le plus fréquemment mentionné dans les médias. Sa participation a été mentionnée dans au moins 18% des événements de protestation à l'appui du Maidan. Les autres partis ont participé à un petit nombre de manifestations au Maidan. En particulier, le parti Batkivshchyna (Timochenko / Yatseniuk) a été signalé dans 13% des manifestations, le parti Oudar (Klychko) dans 10%, l'Alliance démocratique (un nouveau parti démocrate-chrétien) dans 3%, le parti radical (Lyashko) dans 1%. La participation des "partis de l'opposition" non spécifiés a été signalée dans 2% des manifestations du Maidan, ce qui pourrait inclure également les militants de Svoboda. Dans 5% des manifestations du Maidan seule la participation de politiciens non identifiés ou de fonctionnaires locaux a été signalée. Parmi les participants et les initiatives non-partisanes, Automaidan (6%), Secteur droit (6%) et Auto-défense du Maidan [Parubiy] (4%) sont les plus notables.

 

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Il est important de garder à l'esprit que ce sont les niveaux de participation qui ont été rapportés par les médias ukrainiens. Souvent, les participants ont été décrits en termes très généraux, par exemple, "les militants Euromaïdan." C'est la raison pour laquelle pour 50% des manifestations du Maidan nous ne disposons pas d'informations sur la participation des partis politiques, organisations formelles, initiatives syndicales ou idéologiques, leur participation n'ayant tout simplement pas été reconnue ou rapportée par les journalistes. Il est également important de noter que ces données concernent spécifiquement la participation à une manifestation. Les initiatives humanitaires qui n'étaient pas organisées avec le souci de protester ne sont, par conséquent, pas signalées dans les informations concernant les manifestations. Enfin, ces données ne font pas de distinction entre les différentes échelles et types de participation dans les manifestations. Nous ne pouvons pas dire le nombre de participants de chaque élément organisé ni précisément quel était leur rôle dans les manifestations. La façon la plus raisonnable de regarder ces chiffres serait de les considérer comme une estimation de la façon dont apparaît et peut être reconnue chaque participation selon les médias.

En général, la participation de l'extrême droite (y compris Svoboda, Secteur Droit et les autres partis ultranationalistes, organisations ou initiatives) a été mentionnée dans 25% des manifestations du Maidan. Ce pourcentage est plus élevé pour les manifestations du Maidan que pour les manifestations en 2013, avant le début de Maidan (principalement en raison de l'émergence de Secteur Droit). Cependant, la part des manifestations avec la participation de Svoboda n'a pas beaucoup augmenté au cours du Maidan. En fait Svoboda a été le parti politique le plus actif dans les manifestations à partir de 2010 et il a augmenté son activité d'une année sur l'autre en chiffres absolus et en part relative du nombre total de manifestations (de 12% en 2010 à 17% en 2013) .

 

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Nos données montrent également que la coalition de l'extrême droite avec les partis de l'opposition modérée a commencé à se former bien avant le début du Maidan. En fait, chaque année à partir de 2010, le nombre de manifestations dans lesquelles Svoboda côtoyait l'un des principaux partis d'opposition (Batkivshchyna ou Udar ou auparavant Zmin) a été de plus en plus important.

 

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En outre, la visibilité de Svoboda et de Secteur Droit était beaucoup plus élevée que celle d'autres organisations / initiatives identifiées lors des événements particulièrement violents au cours du Maidan. Par "événements violents" on entend des actions provoquant (ou menaçant de causer) des dommages directs à des personnes ou des biens.

Parmi les participants identifiés, ceux de Secteur droit étaient le plus visiblement à l'initiative dans les manifestations violentes du Maidan. Leur participation a été signalée dans plus de 16% des événements violents du Maidan. Ensuite, on trouve Svoboda avec une participation dans au moins 10% des manifestations violentes. La participation des initiatives d'auto-défense du Maidan a été signalée dans 7% des manifestations violentes ; d'autres partis et initiatives ont participé à moins de 3% des événements violents chacun. Les participants de la majorité des actes de violence ont été décrits de façon générique ou les actions ont été attribuées à des groupes inconnus.

 

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En général, les partis d'extrême droite et les groupes ont été mentionnés dans 26% des événements violents du Maidan, bien que la participation de l'extrême droite à des manifestations violentes avant le Maidan n'ait pas été beaucoup plus faible (20%).

Dans nos données, nous pouvons également relever quelques dynamiques importantes de la participation à des manifestations du Maidan. Les partis politiques (y compris Svoboda) perdaient clairement leur influence au fur et à mesure que le mouvement se radicalisait. Dans le même temps, la participation de Secteur Droit et d'Auto-défense du Maidan est devenue très visible, en particulier au cours de la dernière étape du Maidan, à partir du 18 février avec la rupture de la trêve avec Ianoukovitch suivie par le "massacre par les snipers".

 

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Enfin, la participation de l'extrême droite au Maidan témoigne d'une importante diversité régionale. Contre-intuitivement, après Kiev (32%), la plus forte participation de l'extrême droite dans les Maidans locaux n'était pas dans la région occidentale, mais dans la région de l'Est et du Donbass (29%). La participation la plus faible (à l'exception de la Crimée) était dans le centre (24%) et les régions de l'Ouest (23%). La même chose est vraie pour la participation d'autres partis d'opposition et / ou des politiciens aux Maidans locaux. Dans le Donbass (54%), le sud (51%) et (40%) des régions de l'Est, il était plus élevé que dans Kiev (37%), le Centre (34%) et les régions de l'Ouest (29%). Cette différence régionale ne reflète évidemment pas le soutien local pour les partis d'extrême droite, mais plutôt le soutien local pour les Maidans. Lorsque la majorité locale était contre Maidan, les maidans locaux étaient dépendants des structures organisées des partis d'opposition, y compris Svoboda. Dans le même temps il s'avère que les partis d'opposition et l'extrême droite, qui avaient déjà un niveau très bas de confiance dans les régions du sud et de l'est, pourraient avoir éloigné encore davantage ces populations du Maidan. En ayant organisé un véritable mouvement national contre Ianoukovitch, ils ont rendu l'approbation du Maidan presque impossible.

 

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Cette analyse préliminaire indique que la participation de l'extrême droite au Maidan fut tout sauf insignifiante. Les groupes d'extrême droite ont été les acteurs les plus visibles identifiés parmi les participants du Maidan, ayant la plus grande part de la participation à des manifestations rapportées par les médias et plus particulièrement dans les événements violents qui ont joué un rôle déterminant et souvent attiré le plus l'attention. Les groupes d'extrême droite ont été le plus fréquemment mentionnés comme les acteurs collectifs à toutes les étapes du Maidan. Malgré la baisse de la participation de Svoboda dans les derniers jours de l'insurrection armée, Secteur Droit a pris la première position. Contre toute attente, les groupes d'extrême droite (ainsi que les partis politiques ou les politiciens en général) ont été plus fréquemment mentionnés dans les maidans locaux dans l'est et dans les régions du sud que dans l'ouest ou le central, à savoir précisément là où ils avaient le soutien le plus faible parmi les résidents locaux.

 

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Lors des élections de 2012, l'actuel premier ministre ukrainien pro-UE Arseni Iatseniouk (au centre) se coalise avec le parti Svoboda de Oleg Tianibok (à gauche). A droite, le politicien boxeur Wladimir Klitschko (parti Oudar)

 

Pourquoi est-ce arrivé ? Nos données indiquent que la participation importante de l'extrême droite dans les manifestations du Maidan n'était pas vraiment une invention des médias russes hostiles au mouvement. Au contraire, nous pouvons y voir un prolongement naturel et inévitable de la coalition précédemment formée entre les partis de l'opposition modérée et Svoboda. Cette coalition de protestation a été formée sous la mandature de M. Ianoukovitch. Ces partis étaient peut-être intéressés par le potentiel de mobilisation plus élevé de Svoboda, qui avait des militants plus idéologisés et un vaste réseau de cellules locales composées de véritables activistes engagés. C'est ainsi que l'opposition modérée, dès avant le Maidan, a légitimé l'entrée de l'extrême droite dans la vie politique ordinaire de l'Ukraine, sans aucune opposition sérieuse à son idéologie réactionnaire et anti-démocratique. C'est pourquoi la mobilisation, plus tard, de Svoboda sur le Maidan, l'image et la rhétorique du Maidan dans sa forme, est apparue naturelle. Malgré certaines critiques, cela s'est déroulé sans autre conflit. Cette tolérance générale de l'extrême droite au nom de la diabolisation de M. Ianoukovitch a permis à Svoboda de jouer le rôle le plus visible dans les manifestations du Maidan et plus tard a contribué à délégitimer le Maidan aux yeux de la majorité de la population dans les provinces sud-ukrainiennes, formant ainsi le terreau de la guerre civile.

Néanmoins, l'examen des faibles résultats électoraux de Svoboda et de Secteur Droit montre la nécessité d'une recherche plus précise afin de comprendre pourquoi ces groupes ont perdu leur chance de devenir les véritables avant-gardes du soulèvement du Maidan et de convertir leur grande visibilité en une domination politique déterminante. Mais nous ne devons pas oublier les autres dimensions de l'influence de l'extrême droite sur la politique ukrainienne, au-delà des résultats électoraux : la domination des slogans issus de la sous-culture nationaliste, la banalisation de personnalités extrémistes du passé et de leurs idéologies, l'impact sur la rhétorique des principaux acteurs politiques, ses structures paramilitaires et militaires et sa capacité à prendre les armes contre l'Etat.

 

Volodymyr Ishchenko

Sociologue, spécialiste des mouvements sociaux en Ukraine. Directeur adjoint du Centre pour la Recherche sociale (Kiev), rédacteur du Journal for Social Criticismchargé de cours au département de sociologie de l'Université nationale de Kiev-Mohyla.

(traduction par nos soins)

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Source : 

- http://www.criticatac.ro/lefteast/maidan-the-right-wing-and-violence-in-protest-events-analysis/

- http://www.danyliwseminar.com/#!volodymyr-ishchenko/czo7

Cet article a été cité dans le rapport de l'OFPRA consacré à l'antisémitisme.

 

L'auteur de l'étude a été interrogé par la journaliste Amélie Poinssot en 2016 : https://www.mediapart.fr/journal/international/140416/ukraine-fragile-le-nouvel-executif-est-rebours-des-ideaux-du-maidan

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