Boris Souvarine, Georges Albertini et l’Institut d'histoire sociale

Le coup d'Etat de 2014 en Ukraine révéla l'influence des milieux nationalistes ukrainiens en Europe. Clivage qui renvoie à la Deuxième guerre mondiale. Parmi leurs soutiens, l'Institut d'histoire sociale, fondé par Boris Souvarine. Quel est cet institut, domicilié "avenue Benoît Frachon" mais contrôlé par les adversaires du PCF et de la CGT du XXe s. ? Annie Lacroix-Riz nous met sur la piste.

L’Institut d'histoire sociale, « organisme animé par un fort anticommunisme qui recycle des fascistes », est une création de la banque Worms - épine dorsale de la synarchie *. Il reçut un soutien financier patronal massif, notamment celui du président du Conseil national du patronat français - qui succéda en 1946 à la Confédération générale du patronat français -, Georges Villiers, un des délégués du Comité des Forges, l'un des maîtres de la politique intérieure et extérieure de la France.

Le grand patronat inscrivit cette rénovation dans le cadre d’une offensive idéologique beaucoup plus vaste que cet institut et qui avait commencé dès la Libération. Définitivement formé en mars 1954, l’« Institut d’Histoire sociale et de Soviétologie » avait été une « association fondée en 1935 par Boris Souvarine, présentée alors « comme filiale de l’Institut international d’histoire sociale » d’Amsterdam. Elle reçut en 1965 le nom d’institut d'histoire sociale qui demeure le sien.

Cette recréation compléta les diverses activités idéologiques auxquelles la banque Worms assigna Georges Albertini en vue d’éloigner la classe ouvrière et les salariés français du communisme et de la sympathie pour l’URSS. Hippolyte Worms embaucha à cet effet dès sa libération de prison – en février 1948 - l’ancien socialiste et lieutenant de Marcel Déat, son second au Rassemblent national populaire et son directeur de cabinet au secrétariat au Travail (1944), Georges Albertini. Le président de la banque, Hippolyte Worms, récupéra l’ancien secrétaire général du RNP pour lui confier la même mission anticommuniste et antisoviétique qu’avant la guerre et sous l'Occupation : Georges Albertini fut donc chargé de diriger dès cette époque de nombreuses publications au tournant des années quarante et autres instruments de guerre de classe dotées des plaisantes dénominations « économiques et sociales » que prisait le patronat dès avant la guerre.

 

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La banque Worms s’était assurée dans les années Trente les services de Marcel Déat, scissionniste de la SFIO en 1933 avec Renaudel et Marquet et synarque de la catégorie "idéologique". Elle disposa du même et de Georges Albertini sous l'Occupation, comme l’établissent les mémoires de Pierre Nicolle. Porte-parole de la CGPF depuis le début des années trente, créature du Comité des Forges (et surtout du baron Petiet, trésorier de la CGPF, qui le délégua à Vichy dès juillet 1940), Nicolle servit aussi divers hommes politiques, tel Laval, dont il fut un éminent lieutenant sous l'Occupation. La grande banque récupéra aussi une personnalité qu’elle avait utilisée avant-guerre, transfuge du PCF selon l’usage, exclu en 1925, Boris Souvarine.

L’ancien communiste est devenu l’idole de la « gauche » antibolchevique déclarée, « extrême » ou pas. M. Jean-Louis Panné, son biographe récent, auteur, notamment de Boris Souvarine, le premier désenchanté du communisme, Paris, Robert Laffont 1993, partage cet intérêt avec le dirigeant de longue date de l’Institut d'histoire sociale, M. Pierre Rigoulot, membre de son conseil d'administration, « chargé des recherches et publications » et auteur, entre autres, dans les cahiers de l’IHS n° 9, de l’article « L'URSS en 1930 de Boris Souvarine ». Au cours de ces deux dernières décennies la confusion, devenue académique, entre nazisme et communisme a conféré légitimité scientifique à tout découvreur des « horreurs » soviétiques sur lesquels Boris Souvarine a été prolixe.

Ce n'est cependant pas sur une base de « gauche » que ses critiques furent portées contre le communisme soviétique, mais dans le cadre de services rendus au grand patronat et rémunérés à ce titre. Souvarine représente un cas typique de l’Entre-deux-guerres, celui des transfuges du PCF utilisés par le grand patronat dès leur départ de cette organisation (et parfois avant leur départ officiel). Sa trajectoire précéda celle d’autres cas notoires : Charles Vioud, qui en 1929 quitta le Parti communiste pour se mettre immédiatement au service du patronat, et Jacques Doriot, dont la droite (Laval en tête) et le patronat dyonisien recoururent aux indéniables talents plusieurs années avant sa rupture officielle avec le PCF.

Les choix économiques et sociaux de ces transfuges et la réalité de l’URSS sont à peu près dépourvus de rapports. On ne saurait imputer à l’insatisfaction devant les réalisations du socialisme et à la déception d’hommes de bonne foi des opérations qui relèvent de l’achat d’un représentant des classes dominées par un (ou des) délégué(s) des classes dominantes : la consultation des archives policières me rend à cet égard catégorique.

Boris Souvarine, compagnon régulier des œuvres d’après-guerre de Georges Albertini, fut embauché par la banque Worms dès les années Trente. Il œuvrait dans Les Nouveaux Cahiers, bimensuel créé en 1937 (1er numéro 15 mars) par la synarchie en vue de séduire, surtout à partir de la victoire électorale du Front populaire, la gauche socialiste et radicale antibolchevique. L’aura de gauche que conservait Boris Souvarine en fit dans la revue l’auteur privilégié des articles accablant l’URSS de Staline et la République espagnole présentée comme son esclave. Animée par le chef idéologique de la synarchie, Jean Coutrot, Les Nouveaux Cahiers dépendaient surtout, voire exclusivement sur le plan financier, d’un des vrais chefs de la synarchie, Jacques Barnaud, directeur général de la banque Worms. Maître d’œuvre de la scission de la CGT à peine réunifiée (au congrès de Toulouse, en mars 1936), Barnaud agit dans ce milieu peu familier aux banquiers sous le couvert de René Belin (lieutenant et successeur prévu du secrétaire général Léon Jouhaux), dont il finança le journal et la tendance Syndicats créés dès la réunification. Le synarque Émile Roche, radical, directeur du journal La République, et membre du Comité France-Allemagne depuis sa création en 1935, et Marcel Déat furent des truchement majeurs de ces tractations. Barnaud devint sous Vichy un des principaux chefs de la France occupée, tandis que la banque Worms battait des records en matière de collaboration économique : rédacteur de la loi du 16 août 1940 sur les comités d'organisation et de la Charte du travail d’octobre 1941, délégué général aux relations économiques franco-allemandes (jusqu’en 1943), il fut le vrai titulaire des postes ministériels de René Belin (juillet 1940-avril 1942). Il demeura après la Libération une personnalité clé de la banque Worms, après avoir été une des gloires de la non-épuration patronale (comme son patron, Hippolyte Worms). La spécialisation « soviétique » de Souvarine pose la question, auxquelles les archives des RG consultées ne me permettent pas de répondre, de la contribution dès l’avant-guerre de la banque Worms au financement de l’Institut d'histoire sociale, consacré aux mêmes thèmes que les articles remis aux Nouveaux Cahiers.

Souvarine quitta la France pour New York en 1940, y passa la guerre, époque où il prit contact avec les services de renseignements alors officiellement voués à la seule guerre contre l’Axe (notamment l’Office of Strategic Services (OSS), ancêtre de la CIA). Il ne revint en France qu’en 1947. Les travaux américains sur la contribution de la CIA à la conquête des intellectuels d’Europe occidentale, via le Congress for Cultural Freedom (CCF) fondé, après une série d’initiatives préalables, en juin 1950, lui accordent certes moins d’importance qu’à d’autres transfuges du communisme. Au premier plan de ceux-ci figure Arthur Koestler, agent des services de renseignements britanniques depuis la guerre et de l’Information Research Department (IRD), service créé en vue de la croisade anticommuniste et antisoviétique en février 1948 par le Foreign Office et son secrétaire, un des dirigeants du Labour Party et ancien chef de la principale fédération syndicale britannique, croisé acharné contre les rouges, Ernest Bevin. C’est alors qu’Arthur Koestler noua aussi des liens étroits avec la CIA, alliance consacrée par un long voyage triomphal aux États-Unis, au cours duquel il rencontra le chef de l’OSS devenu dirigeant de la CIA, William Donovan (qui œuvrait à New York) et maintes personnalités à Washington : Koestler devint alors pour les Américains un des personnages clés de la Non Communist Left Policy (« politique de la gauche non communiste »). Entre OSS et CIA (1945-1947), le Département d’État jugea en effet indispensable, pour assurer l’hégémonie politique et idéologique des États-Unis sur leur sphère d'influence européenne tout juste libérée de l’Occupation allemande, d’utiliser « le socialisme démocratique » comme antidote à la radicalisation provoquée dans les populations par la crise puis la guerre. Dans cette nécessaire phase de transition vers le retour aux formules de droite d’avant-guerre, il fallait, selon « l’agence » de renseignement, recourir aux transfuges du communisme, car « qui trouver de mieux pour combattre les communistes que d’anciens communistes » ?

Sans être un agent aussi important qu’Arthur Koestler, Boris Souvarine compta. Peter Coleman, auteur d’une thèse pionnière sur le Congress for Cultural Freedom, l’a posé en familier des publications de cet enfant chéri de la CIA, qui le porta à bout de bras pendant près de vingt ans. Peinant, comme nombre d’intellectuels anticommunistes en mal de public de la Libération à la fin des années quarante, à trouver éditeur pour son Staline, Souvarine fut publié grâce aux énormes ressources éditoriales du CCF. L’histoire de ce « Congrès », qui s’inscrit dans le cadre de la tutelle des États-Unis sur leur « sphère d'influence », n’est pas épuisée, mais elle a été fort avancée par des travaux de plus en plus audacieux. Le CCF, entièrement financé par la CIA, le plus souvent sous le couvert de « fondations » à but non lucratif et culturel (Farfield, Ford, Rockefeller, Kaplan, etc.), fut officiellement dirigé par Michael Josselson, ancien de l’OSS passé à la CIA en 1948. Josselson (agent demeuré secret) présida le comité américain du CCF - c'est à dire le CCF tout court - de sa fondation à sa disparition (sous cette forme, devant le scandale, en 1967, de la révélation que toute l’affaire avait été créée et financée par la CIA). Souvarine, un des antibolcheviques européens protégés du tandem CCF-CIA, écrivit également dans Preuves, une des nombreuses revues anticommunistes fondées – en l'occurrence en mars 1951 - sous l'égide présumée du CCF, réelle de la CIA : Preuves accueillit mainte plume antibolchevique, notamment celle d’un des hérauts du CCF, Raymond Aron.

L’antibolchevique collaborationniste Georges Albertini n’avait évidemment pas besoin de Boris Souvarine pour nouer des contacts américains. Les États-Unis, dans le cadre de leur programme économique européen - expansion immédiate en Europe occidentale, plans d’expansion à l’Est, pour l’heure bridés par les acquis politiques et territoriaux soviétiques de mai 1945 -, avaient besoin de s’appuyer sur les meilleurs spécialistes anticommunistes et antisoviétiques des décennies passées, ligne que ne décrivent jamais les chantres, ukrainiens ou non, de l’assimilation nazis-communistes. Washington avait - comme au cours de la guerre précédente et non sous l’effet de la Guerre froide - décidé, à peine entré dans la Deuxième Guerre mondiale, de reconstruire le Reich. Il avait bien fallu l’affronter quand il taillait des croupières au commerce extérieur des États-Unis et avait à cet égard, surtout depuis 1934, perdu le sens du compromis. Mais ce pays momentanément ennemi contenait et avait fait fructifier – plus que jamais depuis son réarmement à marches forcées - les gigantesques investissements américains accumulés depuis les années 1920 (plusieurs milliards de dollars). Cet objectif, excluant que fût portée la moindre retouche au statu quo socio-économique qu’avait préservé l’ère nazie, fit avorter d'emblée toute dénazification sérieuse.

Les États-Unis entamèrent donc le sauvetage-recyclage des criminels de guerre en 1942-1943, c'est à dire dès qu’ils eurent des prisonniers allemands en mains, en prêtant leur concours opérationnel et financier au Vatican. Ils se transformèrent depuis lors en sauveteurs de toutes les catégories de collaborationnistes, des industriels et banquiers (dans ce cas depuis 1941-1942) aux hommes de main de tous types. Concernant ces derniers, l’observation d’avril 1946 des RG qui suit relève de la routine (je suis formelle après lecture de très nombreux dossiers nominaux de ces services) : « certains anciens éléments du Rassemblement national populaire, récemment transférés en France, rapportent que Marcel Déat, après s’est réfugié dans le Tyrol autrichien, se trouve actuellement à Rome, placé sous la protection des autorités américaines. […] Simon Sabiani, ex-membre du Bureau politique du Parti populaire français, se trouverait dans la même situation et se chargerait de l’organisation de groupes anticommunistes italiens. »

Sous le double effet, non pas, malgré les convictions bien établies du temps présent, d’une brutale aggravation du stalinisme, mais de la « droitisation » de la politique intérieure française à laquelle la puissante influence américaine contribua sensiblement, les intellectuels de droite ou de gauche - « repentis » ou antibolcheviques d'origine - trouvèrent au tournant des années quarante le succès qui leur avait fait défaut à la Libération. Scott Lucas, avec plus de rigueur qu’Irwin Wall, analyse avec précision ces liens politiques avec la tutelle américaine établie sur les « pays Marshall » - expression du Département d’État.

La composante syndicale « américaine » de l’œuvre à laquelle participa Boris Souvarine fut aussi décisive sinon plus que la dimension « culturelle », y compris dans le CCF lui-même – QKOPERA de son nom de code OPC (Office of Policy Coordination)-CIA. L’institut d'histoire sociale et les publications patronales françaises antérieures ou associées furent également irrigués par les fonds américains, officiellement ceux « des syndicats américains ». Les travaux sur le syndicalisme européen et américain d’Anthony Carew, les miens et l’ouvrage de Frances Saunders sur le CCF établissent la stricte confusion entre les dollars « des syndicats américains » et ceux de l’État américain. Le Département d’État intervint via les services de renseignements, l’OSS, auquel succéda, après une phase de transition (de septembre 1945 à juillet 1947), la CIA, créée par la « loi de sécurité nationale » du 26 juillet 1947. Irving Brown, émissaire de l’AFL lui aussi passé de l’OSS à la CIA, grand ordonnateur des scissions syndicales européennes d’après-guerre, France en tête, fut nommé membre du comité de direction du CCF constitué peu après sa conférence fondatrice de Berlin (24-29 juin 1950). Il avait auparavant failli occuper le poste de chef de l’OPC [Office of Policy Coordination], qui fut finalement dévolu à l’anticommuniste acharné et pro-nazi aussi fébrile Frank Wisner, autre démenti formel à la confusion entre communisme et nazisme.

À son retour en France, Souvarine reprit aussi du service auprès des milieux synarchiques qu’il avait servis sous le Front populaire (Barnaud, Worms, etc.; Jean Coutrot manquait à l’appel [NDR : lié à Vichy, défenestré en 1941]). Les activités de l’Institut d'histoire sociale se ressentirent donc fortement de la double influence, patronale française et américaine, qui avait présidé à la création des publications anticommunistes et antisoviétiques dont la liste est citée plus loin. Selon les RG, Boris Souvarine venait en janvier 1968 de prendre des mesures destinées à limiter « l’influence excessive que prendraient, au sein de l’association, les soviétologues américains. » Cette fiche policière fut rédigée dans les mois qui suivirent l’énorme scandale provoqué en avril-mai 1967 par l’affirmation argumentée du New York Times que le CCF était une « créature » de la CIA. Ce scandale prenait la suite de bien d’autres, nés des révélations de 1966 du même journal, sur les « sales coups » de l’agence dans la quasi-vingtaine d’années précédentes, en Iran, au Guatemala, au Vietnam, dont la guerre américaine était en cours, etc.

Ce déballage des liens avec l’agence dont venaient d’être étalés les crimes contre la démocratie et l’expression de la souveraineté populaire dans divers pays étrangers démentait les prétentions de l’organisation « culturelle » à l’incarnation de la moralité et de la liberté d’expression des intellectuels du « monde libre » - par opposition à l’enfer auxquels les vouait le diable soviétique. L’effet ravageur en fut aggravé par un article provocateur du directeur de la division des organisations internationales de la CIA, Tom Braden, le 20 mai 1967 : « je me réjouis de l’immoralité de la CIA ». Braden avait été le subordonné du chef de l’OSS en Europe puis responsable de la CIA (avant d’être sous Eisenhower son chef suprême), Allen Dulles, frère et associé John Foster, de la « Dulles, Sullivan and Cromwell », principal cabinet américain d’affaires internationales, intimement lié à la finance allemande. Ayant sous le contrôle direct de Dulles dirigé de fait le CCF, Braden revendiquait avec arrogance dans le Saturday Evening Post toutes les œuvres de la CIA, en particulier le financement de Force ouvrière et les initiatives culturelles. Dans ce vieil épisode notoire, Frances Saunders voit une décision stratégique d’abandon de la Non Communist Left Policy (« politique de la gauche non communiste ») : l’État américain avait décidé de la lâcher sur le plan culturel au bout de vingt ans, longtemps après l’avoir sacrifiée sur le plan politique - décision provisoire, comme on va le voir. Le souci de Souvarine de réduire la part visible, au sein de l’institut d'histoire sociale, des soviétologues américains est probablement lié (la fiche RG trouvée ne le précise pas) aux remous qui aboutirent à la liquidation du CCF.

 

est-ouest

 

Les bonnes relations franco-américaines se maintinrent cependant sans nuage dans ce rouage de la Guerre froide culturelle et syndicale. À la vieille génération succéda une nouvelle et au lâchage du CCF fit place un appui américain marqué à la gauche anticommuniste, entreprise promise à plus de succès que dans les deux dernières décennies d’après-guerre. Jean-François Revel, président de l’Institut d'histoire sociale depuis 1998, était en 1992 dressé par l’« écrivain historien » Rémi Kauffer en héraut de l’antibolchevisme intellectuel, « brimé[…] par l’intelligentsia procommuniste ». L’histoire sembla se répéter à partir du milieu des années 1970. « La version américaine de […] La tentation totalitaire », ouvrage de 1976 « dont le titre se passe d’explications », avait fait fiasco, « les intellectuels de gauche [étant] encore très influencés outre-Atlantique par les illusions maoïstes. Revel, qui le connaît un peu » - Revel connaissait « un peu » l’agent avéré de la CIA et chef d'orchestre des scissions européennes et africaines de l’après-guerre ? depuis quand ? à quel titre ?, R. Kauffer ne le précise pas – « s’ouvre à Brown de ces réticences. Et le responsable syndical de monter aussitôt sur ses grands chevaux. Ses amis de l’AFL-CIO prennent dès lors en main la tournée américaine de l’écrivain français. L’auteur de Ni Marx ni Jésus parlera ainsi devant cet auditoire inhabituel : les cadres et militants syndicalistes US. Enchanté de cette expérience, il se liera d’amitié avec le représentant parisien de l’AFL-CIO. »

Donc, après l’avoir connu « un peu », et avoir reçu l’énorme soutien d’un quasi inconnu, Revel bénéficia d’une aide financière substantielle au succès éditorial. On croit relire Frances Saunders sur les tournées luxueuses, depuis 1950, des intellectuels antibolcheviques américains et européens du CCF financées par des fonds inépuisables; ou sur leur ordinaire, celui des établissements de luxe : les hôtes de la CIA n’avaient pas besoin de régler la note des restaurants puisque, leur répliquaient ses agents quand ils affectaient de sortir leur portefeuille : « Oh non, ne vous en faites pas, c’est le contribuable américain qui paie! » Formule incomplète car le contribuable européen payait aussi et fort cher.

Autrement dit, la CIA avait poursuivi ses relations privilégiées avec l’Institut d'histoire sociale, écrivait en 1992 R. Kauffer qui a rejoint depuis l’équipe dudit institut et alarme les lecteurs de sa revue sur « le terrorisme intellectuel [rouge] de 1945 à nos jours ». M. Kauffer a naguère avec Roger Faligot partiellement consacré deux ouvrages à la récupération des collaborationnistes par le haut patronat, qui les plaça aussitôt à la tête de ses organismes de propagande anticommuniste et antisoviétique, et au financement américain de ces activités : Les résistants. De la guerre de l’ombre aux allées du pouvoir, 1944-1989 et Éminences grises. Ces livres sont assez bien documentés malgré des erreurs, entre autres sur le « mythe de la synarchie » et les circonstances de la rencontre Georges Albertini- Hippolyte Worms, datée de leur présence commune à la prison de Fresnes à l’automne 1944. Ils décrivent la continuité d’une action idéologique patronale directement liée à l’effort de réduction des salaires sans céder aux élans sur l’amour de la « liberté » qui aurait inspiré ces tentatives. M. Kauffer s’est aussi naguère intéressé 1° au financement américain des syndicats français et notamment de la fraction minoritaire de la CGT transformée en Force ouvrière (avec journal associé) dès l’automne 1945, phase préalable à la scission de la Confédération de novembre 1947 (le tout a beaucoup dû au vibrionnant Irving Brown et à ses inépuisables liasses de dollars, dépensées avec une indécence et un excès relevés par tous les spécialistes) ; 2° à la contribution du Vatican (et de son agent le cardinal français Tisserant, secrétaire à la Congrégation de la Propagande à la reconstitution de la droite en France) à l’exfiltration et au sauvetage-recyclage des criminels de guerre. Les sources de ce genre de production sont mal ou non identifiées, mais ses informations coïncident souvent avec celles livrées par la correspondance diplomatique et policière.

Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine, université Paris 7

* NDR. La synarchie est le dispositif oligarchique ayant mis en oeuvre le principe "plutôt Hitler que le Front populaire". En 1945, les communistes ont dénoncé la "synarchie" comme une organisation réactionnaire et fasciste s'employant à soustraire ses membres à l'épuration.

Commentaire : l'appareil de notes très fourni a été retiré pour la commodité de la lecture. On pourra retrouver la totalité de l'article sur le blog de l'auteur.

 

 

Annexes

Annie Lacroix-Riz inclut dans son article divers documents d'archives concernant Boris Souvarine et Georges Albertini. Il est clair que les archives n'ont pas encore été pleinement exploitées.

Ainsi Albertini était un "antisémite de choc qui ne se contenta pas d’idéologie mais mit la main, comme la plupart de ces idéologues fascistes, sur les biens des victimes – au-delà des juifs."

 

GEORGES ALBERTINI, LIEUTENANT DE MARCEL DÉAT : UN SOCIALISTE PASSÉ AU FASCISME

Georges Albertini, biographie de « mémoire juive et éducation », « The destiny of 1019 nazi criminals and accomplices » 

 « Albertini, Georges (secrétaire général du RNP de Déat) : arrêté le 25 septembre 1944, jugé en décembre 1944, condamné à 5 ans de travaux forcés, passe moins de quatre ans au bagne de Poissy et bénéficie d'une remise de peine en février 1948, crée l'Institut d'histoire sociale, organisme animé par un fort anticommunisme qui recycle des fascistes, a une influence certaine sous la Quatrième république et devient un des membres de l'entourage de Georges Pompidou, mort en 1983 ».

http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/devenus.htm

  

Georges Albertini sous l'Occupation

- Administrateur de biens de proscrits

* Décret cité, 1 p., Journal Officiel, 7 septembre 1940, dossier de septembre 1940 sur la déchéance de la nationalité française, GA, T 3, famille Tabouis, dont Geneviève Tabouis (voir aussi dossier PJ 40, Raphaël Alibert), archives de la Préfecture de police (APP).

Le 23 juillet 1940, quatorze personnalités (sept juifs, sept non-juifs : six journalistes et un homme politique (Pierre Cot) émigrés opposants à Vichy) furent « déchues de la nationalité française par la loi » vichyste, c'est à dire par décret Raphaël Alibert-Pétain. Ces derniers n’osèrent pas l’inscrire au Journal Officiel avant le 7 septembre : « Pierre Cot, Rothschild, Philippe, Henri, Robert, Maurice, Stern Léon et Maurice, David-Weill David, Édouard Jonas, Henri de Kérillis, Geneviève Tabouis, Émile Buré, Géraud dit Pertinax, Élie- Joseph Bois » (article 1), déchéance entraînant la confiscation et la mise de leurs biens sous séquestre (article 2)  pour liquidation au profit allégué de la Caisse du Secours national, c'est à dire perte totale de leur propriété.

* Note des RG, 1er février 1941, 6 p. (enquête sur les biens des proscrits) :

Avant que le dossier ne fût remis à l’Administration des Domaines, Albertini fut un « des administrateurs séquestres [nommés] pour administrer les biens » des proscrits : il fut affecté à ceux de Geneviève Tabouis et Pertinax (André Géraud), tandis que son compère (Louis) Thomas (aryanisateur de l’édition française au profit de l’occupant) fut chargé de ceux d’Émile Buré.

 

- Georges Albertini, patron avec Marcel Déat du « Cercle européen »

* RG, 29 mai 1942 GA, L 1, Hubert de Lagardelle, APP

Georges Albertini fut, avec son chef Marcel Déat, préposé au patronage du « Cercle européen », « centre de collaboration économique européenne », siégeant au 92 Champs- Élysées, comme le montre l’exemple de l’adhésion d’Hubert de Lagardelle, fasciste mussolinien : Lagardelle, « Secrétaire d’État au Travail et qui est un ami de M. Mussolini, vient d’être envoyé à Rome par M. Pierre Laval. »

Formule d’adhésion, annexe au document précédent, GA, L 1 : Hubert de Lagardelle adhéra au « Cercle européen », « centre de collaboration économique européenne », 92 Champs-Élysées, le 9 juin 1942.

La formule d’adhésion audit centre signée de lui ce jour comporte les formules suivantes :

« Je certifie sur l’honneur ne pas être de race juive […]

Je m’engage à ne présenter ou inviter au Cercle européen aucune personne de race juive »

Sa fiche de demande adhésion fut signée par Georges Albertini et Marcel Déat (chefs du RNP), qui le « présent[ai]ent », GA, L 1, Hubert de Lagardelle, APP 27 et 29 mars 1943, GA, R 6, Lucien Rebatet, APP

Il est dans ces conditions, fort improbable que Georges Albertini, lieutenant de Marcel Déat et secrétaire général du RNP, ait été tenu à l'écart des pourparlers Darnand-Déat « pour la constitution d’un comité de liaison entre les milices des deux zones » [et de leurs suites]. Ces pourparlers n’étaient alors entravés que par des rivalités, nées de la désignation du Dr Rainsart « comme chef de la Milice », poste que lorgnait Levillain, vice-président du RNP, que Marcel Déat « rappel[a] à l’ordre » à cette occasion. Information mentionnée par une fiche des RG du 27 mars 1943, 2 p., relative à Lucien Rebatet, ancien PPF, membre F.R.N (front révolutionnaire national), qui venait alors d’entrer au conseil central du RNP.  Promotion qui fut immédiatement suivie de la demande d’adhésion de Lucien Rebatet au « cercle européen », dont les deux inséparables étaient les parrains, candidature datée du 29 mars 1943.

 

- Georges Albertini collaborationniste jusqu'à la dernière heure

Pierre Nicolle décrivait dans son « journal » Georges Albertini, son complice et rival, affairé, à la mi-juillet 1944, à sauver Vichy : il complotait avec Déat, Platon, et l’équipe du Petit Parisien et de Je suis partout à obtenir des Allemands le transfert du siège du gouvernement près de la frontière franco-allemande. Entrée du samedi 15 juillet 1944, Journal de Pierre Nicolle, PJ 39, APP

Deux semaines plus tard, Georges Albertini signa la célèbre (en son temps) lettre « aux autorités allemandes » d’une trentaine de collaborationnistes, jusqu’auboutistes acharnés, sollicitant de l’occupant une répression impitoyable après « l’assassinat de Philippe Henriot ». Ses signataires, quand ils furent soumis à instruction après la Libération ou la guerre, jurèrent tous n’avoir pas signé, s’être fait usurper leur signature, etc., réclamaient que fut appliquée la peine de mort contre « tous ceux dont l’action encourage[ait] la guerre civile, ou compromet[tait]la position européenne de la France », etc.

 La copie en est jointe in extenso au rapport des inspecteurs spéciaux de la PJ Vilatte (signé de lui), Gouteau, Guillemin, cabinet Henri Mathieu, Paris, 13 mars 1945, PJ 44, Marcel Déat, APP

Lettre « aux autorités allemandes », parue le 28 juillet 1944,

signée Abel Bonnard, Jean Bichelonne, Fernand de Brinon, Marcel Déat, amiral Platon, Benoist-Méchin, Jean Luchaire, Général Duchène, Jacques Doriot, général Bineau, Georges Claude, René Dommange, Xavier de Mongallon, Georges Albertini, Michel Alerme, Henri Barbé, Victor Barthélémy, Jean Bénard, Alphonse de Châteaubriant, Lucien Combelle,

P.A. Cousteau, Guy Courzet, Georges Guilbaud, Drieu la Rochelle, Henri Lebre, Charles Lesca, Jacques de Lesdains, Général Mangect (sic), Jean-Hérold Paquis, Lucien Rebatet, Jacques Rougon, Dominique Sordet, Georges Suarez.

Liste incomplète, puisque, selon la fiche RG, 28 juillet 1944, BA 2125, journalistes politiques, 1914-39, 1939-45, dossier Dominique Sordet (Inter-France), APP. La veille, 27 juillet, l’ambassadeur du Reich Abetz reçut à l’ambassade d'Allemagne des « signataires du mémorandum, parmi lesquels on remarquait notamment M.M. de Brinon, Marcel Déat, Georges Suarez, Charles Lesca, Jacques de Lesdains, Jean Luchaire, Dominique Sordet, Claude Jeantet, Heujon, Mesnard de COSI, Ménard, rédacteur en chef du Matin, » et un général [dont plusieurs ne figuraient pas sur la liste policière de 1945]. Les dossiers, on l’a dit, sont très incomplets. 

 

- Georges Albertini et la synarchie, vus par Pierre Nicolle

Georges Albertini et Hippolyte Worms, chef de la banque Worms, se connurent avant la prison de Fresnes de septembre 1944, à l’inverse d’une note tardive des Renseignements généraux qui date ses relations avec Hippolyte Worms et sa banque de leur incarcération commune (cette note constitue peut-être la source de Roger Faligot et Rémi Kauffer, qui transforment en roman d’aventures la prétendue première « rencontre » des deux hommes dans la cellule 257 de Fresnes le 26 septembre 1944, et y voient « une de ces situations cocasses qu’apprécie le destin. »).

Leur séjour à Fresnes ne fut brièvement commun. Ayant été « pendant l'Occupation allemande […] en liaison d’affaires avec les autorités d'occupation ainsi qu’avec le gouvernement de Vichy », Hippolyte Worms fut écroué à Fresnes par ordre du directeur de la police judiciaire le 14 septembre 1944, et libéré le 21 (?) janvier 1945.

L’Humanité commenta le 14 janvier 1945 sans excès – la banque Worms ayant partagé avec la Banque de Paris et des Pays-Bas les cimes de la collaboration économique et la synarchie ayant fort peu souffert de l’après-Libération - la libération du chef éponyme de la « principale banque d'affaires […] pendant l'Occupation […]. Les affaires faites avec l’ennemi se chiffrent par milliards. Et c’est pur hasard si Pucheu, Le Roy Ladurie, Lehideux et Barnaud, le délégué général aux relations économiques franco-allemandes, etc., ont tous été des employés supérieurs de la banque Worms. Au fait, pourquoi Worms moisirait-il à Fresnes quand des fonctionnaires placés par lui aux postes de commande restent en place ? ».

Georges Albertini servit la synarchie, animée en partie par ce banquier et sa banque, au moins sous l'Occupation, à défaut d’avoir fréquenté ses sphères auparavant (sur ce point je n’ai pas trouvé de source, ce qui ne prouve rien : voir plus haut mes remarques sur Déat).

« Il apparaît comme entièrement à la dévotion de Bichelonne », entrée du vendredi 14 avril 1944, Journal de Pierre Nicolle, PJ 39, APP.

« Déat est la bête noire des comploteurs affiliés à la synarchie. Albertini cependant […] garderait des contacts étroits avec Bichelonne », entrée des mercredi 24-vendredi 26 mai 1944, Journal de Pierre Nicolle, PJ 39, APP.

Jean Bichelonne, secrétaire à la production industrielle de Laval (avril 1942-août 1944), est une des personnalités clés de la synarchie, qui l’installa au pouvoir à Vichy après lui avoir acquis des positions clés au cœur de l’appareil d’État sous Daladier puis Reynaud.

 

Georges Albertini vu (tardivement) par les RG

Sur son rôle dans la fondation et la direction de l’Institut d'histoire sociale, voir ci-dessous le dossier Boris Souvarine. Ne manqua à l’entreprise d’Après-guerre que Marcel Déat, fugitif durable depuis son départ précipité du 17 août 1944 pour Nancy, puis l’Allemagne.

 

- Hippolyte Worms, (rapports des RG, 1952)

Document tardif des RG (dans un dossier très épuré), pratiquant volontiers la gomme sur les activités les plus sombres des collaborationnistes, timidité se traduisant également soit par des atténuations (voir l’adverbe « occasionnellement »), soit par des silences : la peine de Georges Albertini est mentionnée, de même que la mesure d’amnistie, mais pas la date de sa libération, février 1948; presque rien n’est précisé sur ses œuvres d’Occupation.

Georges Albertini, né le 13 mai 1911, domicilié 20 rue Chauchat, titulaire d’un diplôme d’études secondaires, fut professeur des écoles normales, section d’histoire et géographie; il enseigna avant la guerre à l’École normale Montbrison et au lycée de Troyes.

Militant et dirigeant SFIO de 1933 à 1939, membre du bureau de la Fédération nationale des étudiants socialistes ; membre de la commission exécutive de la fédération de la Loire ; secrétaire adjoint de la Fédération de l’Aube ; rédacteur de Patricia, revue mensuelle, siège 59 boulevard Exelmans, 16 » ; professeur au Centre confédéral d’éducation ouvrière [de la CGT], 211 rue Lafayette, il fut professeur d’histoire du syndicalisme, époque où « il faisait paraître des articles dans la Tribune des Fonctionnaires.

Il a quitté la SFIO dès l’occupation allemande, ralliant, en 1941, le Rassemblement national populaire (RNP). Devenant rapidement un des lieutenants de M. Marcel Déat, M. Albertini a assumé, en dernier lieu, les fonctions de secrétaire général et de membre de la Commission permanente de ce mouvement. »  Il fut nommé en mars 1944 « directeur général du cabinet de M. Déat » au Ministère du Travail et de la Solidarité nationale. Il était également « journaliste […]. C'est ainsi qu’il a collaboré occasionnellement à l’Œuvre, à l’Atelier, à Jeune Force de France, et, régulièrement, au National Populaire, organe du RNP.

Par ailleurs, il avait adhéré, durant l'Occupation, au Cercle européen et, de ce fait, a été arrêté le 26 septembre 1944 par les FFI et écroué à la prison de Fresnes. »

Le 21 janvier 1945, Georges Albertini a été condamné pour intelligence avec l'ennemi par la Cour de justice de la Seine « à 5 ans de travaux forcés, 5 ans d’interdiction de séjour, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens. Le 8 juin 1951, il a bénéficié d’une mesure d’amnistie (note n° 563/45 – Parquet de Paris).

Durant son incarcération à la prison de Fresnes, M. Albertini devait […] retrouver le banquier Worms Hippolyte, […] inculpé de collaboration économique avec l’ennemi. C’est pourquoi ce dernier, co-gérant de la banque Worms et Cie, 45, bld Haussmann (9ème), devait s’assurer des services d’Albertini, dès sa libération, en qualité de conseiller technique.

L’ex-secrétaire général du RNP anime actuellement le Bulletin d’études et d’informations politiques internationales (BEIPI), organe intérieur de l’association du même nom » (siège 354, rue Saint-Honoré, Paris 1er). « De tendance politique d’extrême droite, ce bulletin qui est commandité par le Patronat français et plus particulièrement par son Président, Georges Villiers, paraît sous la signature de M. Brédevent Bernard », né le 7 mars 1898, domicilié à Genneville (Calvados) dont il fut maire de 1935 à 1945. « Ce bulletin fournit à ses lecteurs des études, des documents et des informations sur la politique internationale et notamment sur la politique des pays du bloc soviétique, ainsi que sur le communisme lui- même. ».

 

- Marcel Jeanjean

Un sous-dossier sur Georges Albertini se trouve dans le dossier RG classé de Marcel Jeanjean, GA (rapports des RG) J 4, Marcel Jeanjean, APP, parce que cet ancien Croix de Feu et chargé de lutte des classes dans l’industrie aéronautique fut son collaborateur dans ses activités anticommunistes d’après 1945. L’intéressé est présenté plus loin.

* Note RG, novembre 1967, ronéotée, sur Georges Albertini suivie de fiches annexes, sur Georges Albertini et ses collaborateurs dans les activités et publications anticommunistes et antisoviétiques des années postérieures à la Deuxième Guerre mondiale

Je n’en ai reproduit que l’information postérieure à la note d’août 1952, 2 p., de GA W 1, in PP GA W-personnalités

Georges Albertini est « conseiller technique permanent à la banque Worms et Cie […] depuis 1951 », 1. « Depuis le décès de M. Worms, au mois de janvier 1962, l’intéressé est toujours appointé par ce groupe bancaire, où il n’aurait plus aucun titre officiel. Par ailleurs, il est porteur de parts et le principal animateur de la société dite Centre d’archives et de documentations politiques et sociales, au capital de 37 000 francs, 86, boulevard Haussmann (8ème) […], qui édite Les Informations politiques et sociales, de tendance anticommuniste marquée. Il anime […] le bulletin bimensuel Est et Ouest, anciennement dénommé BEIPI, bulletin d’études et d’informations politiques internationales, organe interne de l’association d’extrême droite du même nom, 86, boulevard Haussmann (8ème) […] dont son épouse est le secrétaire-trésorier. » Il « a également été l’un des rédacteurs du trimestriel L’Observateur municipal, disparu depuis deux ans » édité par la même société et de même « tendance politique ».

« L’ex-secrétaire général du RNP et homme de confiance de Déat aurait été en rapport à l'époque [après son amnistie de 1951] avec la section française de l’organisation néo fasciste dite Mouvement social européen animée par M. Maurice Bardèche et qui a cessé d’exister il y a une dizaine d’années. […] M. Albertini, qui a effectué de nombreux voyages en Amérique du Sud, a rencontré à Paris, au mois de janvier 1957, M. Filippo Anfuso, député du Mouvement social italien (néo-fasciste), ex-chef de cabinet du ComteCiano.»

« Les noms de MM. Guionnet et Lemonnier, associés du Centre d’archives et de documentations politiques et sociales, figurent sur une liste signalant les membres de l’enseignement connus à notre direction pour avoir appartenu à un groupement politique antinational. ».

Guionnet Jacques, né le 12 juin 1913, est « l’ancien chef des services de propagande du RNP », auquel il était adhérent depuis juin 1942; Lemonnier Guy, né le 20 janvier 1916,

« l’ancien secrétaire général adjoint du RNP » dont il fut adhérent depuis septembre 1943. [Claude Harmel, alias « Lemonnier Guy », fut donc le troisième ou quatrième personnage du RNP, collaborateur direct de Georges Albertini, lui-même lieutenant de Marcel Déat]

 

* Fiches annexes

« Les Informations politiques et sociales est le titre commun de quatre publications de tendance anticommuniste » éditées par la société à responsabilité limitée Centre d’archives et de documentations politiques et sociales,

Titres respectifs : Documentation bimensuelle sur l’Afrique et l’Asie, 2 000 exemplaires Service hebdomadaire de documentation politique, 2 500 exemplaires Service hebdomadaire de documentation sociale, 3 000 exemplaires Service mensuel de documentation paysanne, 2 500 exemplaires Vente exclusive « par abonnements mensuels » sur « Les Informations politiques et sociales, on trouve la signature de Guy Lemonnier, dit Claude Harmel. » 

 « Les études sociales et syndicales », publication très anticommuniste, éditée par le Centre d’archives et de documentations politiques et sociales, et portant la signature de Guy Lemonnier, dit Claude Harmel, « mais en fait, le principal animateur [en…] est Georges Albertini. »

 « Le financement de ces diverses publications, dont le prix de revient n’a pu être défini, semble devoir être lié au rôle discret, mais efficace, joué par M. Albertini au sein de la banque Worms et Cie ». D'après des informations « de juin 1945, ces organes de propagande anticommuniste auraient bénéficié, à l'époque, du soutien financier du patronat français.

Ces renseignements sont corroborés par un article de l’hebdomadaire Juvénal du 22 mars 1957 faisant état des difficultés financières qu’auraient connues le bimensuel Est et Ouest, à la suite du remplacement d’Étienne Villey, ami d’Albertini, par M. Claude Ventre au poste de président du Groupement des Industries métallurgiques et connexes de la Région parisienne, affilié au Conseil national du patronat français. »

Sur la société à responsabilité limitée « Centre d’archives et de documentations politiques et sociales », constituée le 21 décembre 1951 comme « Centrale d’archives et de documentations politiques », son nouveau nom depuis le 7 janvier 1952, et enregistrée au registre du commerce de la Seine le 26 décembre 1951, siège 86, boulevard Haussmann (8ème)

« Il [le Centre] édite notamment le bulletin hebdomadaire anticommuniste intitulé Les Informations politiques et sociales et le mensuel Les études sociales et syndicales. » Il a un capital de 25 000 francs puis 37 000 depuis le 24 juin 1955, « par création au pair de 240 parts de 50 francs » soit 740 parts ainsi réparties :

Marcel Jeanjean, 240 parts 

1° RG, 31 mars 1941, 1 p.

Marcel Jeanjean, né le 31 janvier 1898, « chef de service aux usines Amiot, […] assurera la direction » du journal de la société des avions Amiot, de Colombes, pour le personnel, SECM Journal, gratuit et mensuel, qui vient d’être créé 81

2° Fiche de juin 1956, dossier 29571, noté 1191 A, vérification des archives sur Marcel Jeanjean, 1 p.

Archives RG, dossier 63502 « Est connu pour avoir appartenu aux Mouvement Croix de Feu et au parti social français. » Puis répète les informations ci-dessus de 1941.)

Octave Brillaud, 100 parts

Émile Roche, né 24 septembre 1898, 92, avenue Henri Martin, 100 parts (1) 82

Jean (sic) [il est dénommé Jacques plus haut] Guionnet, né le 12 juin 1913, 50 parts Dominique Wapler, né 1er janvier 1919, 80 parts

Gilberte Albertini, née Mérouze, 70 parts Gilles Barast, 40 parts

Lemonnier Guy, 30 parts

Mais d'après l’acte du 16 juin 1961 (greffe du Tribunal de commerce), « le capital était réparti, dans des proportions non indiquées » entre le couple Georges Albertini, Émile Roche, Jean (sic) Guionnet et Lemonnier Guy; gérant jusqu'alors Alexis Coquet, et depuis lors, Lemonnier Guy, dit Claude Harmel (2).

 * l’« Association d’études et informations internationales », créée le 10 mars 1949, déclarée le 7 avril 1949 à la Préfecture de police, siège 86, boulevard Haussmann (8ème) et qui édite le bimensuel Est et Ouest, en français, Est e Oeste, en espagnol et Documente sul communismo.

L’association compte « environ 1 500 adhérents […] cotisation annuelle de 60 francs, comprenant le service des différentes publications ».

bureau : président Lemonnier Guy, dit Claude Harmel; secrétaire-trésorier : Gilberte Albertini, née Mérouze; fondé de pouvoir : Roland Goguillot, (dit Gaucher, d'après une fiche des RG, 22 juin 1990, organigramme du front national), né le 13 avril 1919, « journaliste économique à Minute » (2)

* sur Lemonnier Guy, dit Claude Harmel,

Titulaire d’une licence de lettres, etc., président de l’association « les jeunes amis de la Russie », anticommuniste, et secrétaire général de l’« Association pour la libération économique et le progrès social », 1 rue Marguerin, Paris 14ème. Auteur de la Lettre à Léon Blum et Histoires de l’anarchie parus en 1949 et 1951, « sous son pseudonyme. Pendant la guerre, il a collaboré à L’Atelier, Jeune Force de France, National Populaire, et a été rédacteur gérant de la revue Chronique 1944. » Secrétaire général adjoint du RNP en 1944, il a été « nommé membre du Comité directeur de la Fédération et du Mouvement européen fédéraliste à l’assemblée générale Lyon 28-30 juin 1963 » (transcription du texte original). Son nom figure sur les documents saisis lors de la perquisition effectuée 2 septembre 1961 chez Bousquet, journaliste Rival, « inculpé de complot contre l’autorité de l’État » À la Police judiciaire existe un dossier L 62140 « relatif à ses activités sous l'Occupation.»

 

LOUIS VALLON, LE RPF, LINDÉPENDANCE DU SYNDICALISME, ET GEORGES ALBERTINI

Louis Vallon est un ancien synarque passé au Rassemblement du Peuple français (RPF) créé par de Gaulle en 1947. Il fréquenta dans ce cadre toute l’ancienne fraction collaborationniste de la SFIO-CGT et autres syndicalistes « jaunes », surnommés « Chartistes » en raison du soutien apporté à la « Charte du travail » de Pétain.

Ces responsables « épurés » en 1944-1945 par la commission d’épuration syndicale CGT-CFTC (à large majorité non « unitaire », c'est à dire non communiste) furent très vite réintégrés grâce au patronat, qui avait grand besoin de leurs services : presque tout l’appareil syndical du RPF, résolument jaune, auquel furent liés nombre de militants de Force ouvrière et de la CFTC, en provient. Le mélange des genres décrit ci-dessous est éclairant sur « l’indépendance du syndicalisme », vieux cheval de bataille anti-guesdiste (avant 1914) puis antibolchevique.

* Direction des Renseignements généraux, SF/n° 422, 7 avril 1949, 3 p., presque in extenso, F7, vol. 15285, R.P.F, AN

« Les succès RPF, aux élections cantonales, dans des agglomérations ouvrières considérées fiefs communistes comme Marseille, Mantes, Villeneuve-Saint-Georges, Corbeil, Arras, sont attribués par les milieux gaullistes à l’activité des “groupes ouvriers” RPF et à leur organisateur, Louis Vallon », qui « a succédé, fin 1948, à Jacques Baumel [et] dont la suffisance n’a d’égale que l’incapacité à résoudre les difficiles problèmes sociaux.

Pour diriger “le Rassemblement ouvrier”, Vallon n’a pas hésité à faire appel à des anciens “Chartistes” car il a toujours gardé quelque sympathie pour la “Charte du travail” et conservé les amitiés, nouées avant-guerre, dans l’entourage de René Belin, lorsqu’il participait aux travaux du bureau d'études de la CGT avec Dauphin-Meunier, Delaisi, Dupiol, etc.

Il s’est acquis les concours de Louis Mersch, ouvrier métallurgiste, secrétaire avant- guerre de l’Union des syndicats du Haut-Rhin, de Charles Pivert, frère du fameux Marceau Pivert de la SFIO, de Marcel Kirsch, ancien secrétaire de la Fédération des Mineurs, de François Paul de la Fédération des Transports, de Philippeau dit Delahaye, ancien secrétaire de l’union départementale des syndicats du Nord et d’une équipe de jeunes ouvriers qui n’ont pas peur de tenir tête aux communistes sur les corons et dans les usines.

Indispensables dans la lutte anticommuniste, les “Chartistes” n’obtiennent pas grâce aux yeux d’un “gaulliste pur” comme Jacques Baumel qui accuse Vallon d’être le sauveteur des “collaborateurs” et dépêche contre lui divers militants syndicalistes issus de la Résistance. Le principal d'entre eux est Bilger, ancien ouvrier métallurgiste, secrétaire pour la Région parisienne du syndicat CFTC des ouvriers sur métaux, conseiller municipal de Saint-Denis, élu sur la liste RPF et adversaire résolu de Guyot, maire communiste de Saint-Denis avec lequel il s’est colleté au cours d’une réunion du Conseil municipal. Décoré de la Rosette de la Résistance, ancien représentant de la CFTC à la Commission syndicale d’épuration qui fut tour à tour présidée par Capocci, maintenant à Force ouvrière, et par Jayat de la Fédération des Services publics CGT, Bilger ne peut “diriger” la présence au Rassemblement ouvrier des “ex-chartistes” dont, en 1945, il fut l’épurateur. À la suite de nombreuses altercations avec Vallon, Bilger fut congédié par ce dernier qui est de nature assez violente, particulièrement après boire.

Bilger fut accompagné dans sa retraite par son ami Dilly, secrétaire de la Fédération des Produits chimiques, époux d’une conseillère municipale de Saint-Denis. Ils décidèrent, s’ils n’étaient pas immédiatement réintégrés tous les deux au Rassemblement ouvrier avec des émoluments convenables, de déclarer publiquement, à la prochaine séance du Conseil municipal de Saint-Denis, qu’ils s’étaient retirés du RPF parce que ce parti devenait une entreprise de “blanchiment” des “collaborateurs”. Dans le même temps, le “compagnon” Rousse, conseiller municipal RPF d’Argenteuil, secrétaire national des “Groupes ouvriers” des Cheminots, fit savoir qu’il était solidaire de Bilger et Dilly.

Comme Jacques Baumel semblait se désintéresser du sort des deux exclus qu’il avait pourtant poussés au combat, Bilger lui fit savoir qu’il pourrait le discréditer à tout jamais dans les milieux ouvriers en révélant ses compromissions avec les “trusts”. Le premier adjoint de Baumel à l’“Action ouvrière nationale” ne fut-il pas Gorce dit Colonel Franklin dans la Résistance dont la famille truste le cinéma muet et le second de Gorce, un nommé Aristide Antoine, homme de paille du Groupe belge Empain? Bilger cependant n’eut pas à utiliser ces “révélations”, car les députés Terrenoire, Lespes et Michelet rendirent visite à de Gaulle pour protester contre les méthodes totalitaires de Vallon et obtinrent la réintégration de Bilger et Dilly.

Indépendamment de ces soucis “intérieurs”, Vallon ne voit pas sans inquiétude le Patronat délaisser le RPF et prendre franchement parti pour le gouvernement Queuille. Ancien signataire avec Jean Coutrot du Plan du 9 juillet 1934 et familier avant-guerre des milieux synarchiques et polytechniciens, Vallon est très au courant des réactions politiques de la Haute banque et de la Grande Industrie. Il possède, auprès d’eux, un observateur de choix en la personne de Georges Albertini, ancien secrétaire de Marcel Déat, récemment sorti de prison qui est en relations étroites avec le banquier Hippolyte Worms et avec Sunz-Mathot, agent de renseignements de Georges Villiers. »

 

BORIS SOUVARINE ET LINSTITUT D'HISTOIRE SOCIALE

 

- Jacques Barnaud

Rapport de Vilatte, cabinet d’Henri Mathieu, commissaire près la Haute Cour de Justice (HCJ), Paris, 15 mars 1946, 72 p. Les p. 53-59 sont occupées par le recensement des sommaires des Nouveaux Cahiers, du 15 mars 1937 (1er numéro) au 15 décembre 1938 : Boris Souvarine y était prioritairement chargé de l’URSS, de l’Espagne et du communisme en général. Sur 4 articles rédigés par Boris Souvarine, font partie de ce lot ceux des N° 9, 15 juillet 1937, « L’ouvrier soviétique ». N° 12, 15 octobre 1937, « Chose d’Espagne » N° 17, 1er janvier, « Réalités chinoises ».

- Rapports des RG, Marcel Jeanjean

La fiche qui suit a été classée dans le sous-dossier Georges Albertini

Fiche RG, janvier 1968, ronéotée (contenu à peu près le même que la note RG, novembre 1967, ronéotée, sur Georges Albertini, citée ci-dessus, avec 2 p. de plus, au début; lui est annexée la fiche qui suit sur Boris Souvarine, 2 p.

exclu du parti communiste en 1925

L’institut d’Histoire sociale et de Soviétologie est une association fondée en 1935 par Souvart, né Lifchitz Boris, dit Boris Souvarine, alors « comme filiale de l’Institut international d’histoire sociale » d’Amsterdam. « Pillées par les Allemands au cours de l’occupation, les archives de l’institut ont été reconstituées depuis 1945 ». L’association française a été déclarée le 10 mars 1954 à Préfecture de police, et dotée de « son titre actuel en 1965 ». Son siège social a été installé depuis l’origine 199 boulevard Saint-Germain, où l’institut occupe tout le 2ème étage.

 « L’institut d'histoire sociale patronne plusieurs revues ou périodiques, notamment »

Le contrat social, tous deux mois, sa revue,

Amérique latine, mensuel

Est Ouest cf. supra

Informations politiques et sociales et Les études sociales et syndicales. cf. supra Actuellement l’institut d’Histoire sociale et de Soviétologie est présidé par Émile

Roche, président du Conseil économique et social, « mais les animateurs restent Boris Souvarine », Georges Albertini et Guy Lemonnier « son second, à la direction du BEIPI. »

« L’Institut doit survivre et garder ses archives mais » son « bulletin », Le contrat social, va disparaître. « Il semble que cette décision, prise par Boris Souvarine, lui a été dictée par le souci d’échapper à l’influence excessive que prendraient, au sein de l’association, les soviétologues américains. »

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