Etat-nation et région : la Catalogne, de la périphérie au centre

La récente affaire de la Catalogne doit-elle être prise comme une simple revendication identitaire, conforme au schéma général de l'Europe des régions visant au démantèlement des Etats-nations ? Ou comme l'un des signes de la dislocation de l'Union européenne ? Nous allons dans un premier temps examiner les rapports entre l'Etat-nation et la région autonome.

Nous sommes saisis par l'événement et les contradictions apparaissent de jour en jour. La revendication d'indépendance de la Catalogne s'affiche d'abord, ainsi qu'en Ecosse, comme une volonté de mieux s'intégrer à l'Union européenne pour se libérer de structures archaïques. Cette idée ne tient pas une minute, même si elle est sans doute prise au sérieux par ses acteurs et ceux qui les soutiennent au sein des classes moyennes et d'une partie du patronat catalan.

 

Un équilibre social basé sur une dynamique faite de tensions

L'ensemble du monde hispanique est, selon la typologie toddienne (*), constitué de systèmes sociaux dans lesquels dominent les idéaux de liberté et d'égalité (**). Le rapport de l'individu à l'Etat y est assez distant. L'Etat est structurellement faible et, comme dans tous les systèmes libéraux, anglosphère comprise, l'Etat peut avoir de l'autorité mais pas forcément beaucoup de pouvoir.

L'équilibre général du monde hispanique est régi par des tensions, les acteurs préférant aux rapports hiérarchiques une organisation sociale horizontale, source d'une importante violence interindividuelle. La souplesse d'ensemble est garantie par la nature libérale de l'Etat central. Celui-ci, privé pourtant du plein exercice de la violence légitime, est censé assurer la sécurité de la périphérie qui pourra ainsi continuer à affirmer ses spécificités et son autonomie.

Le cas de l'Espagne est néanmoins unique dans le monde hispanique : le pays compte au Nord un ensemble de régions dont les structures sociales sont différentes du modèle hispanique classique. Ces régions ont une forte identité, reposant sur des traditions familiales autoritaires et inégalitaires, représentées emblématiquement par le droit d'aînesse qui exclut de l'héritage les enfants puînés. La Catalogne fait ainsi partie des territoires qui ont une propension à ne pas accepter facilement les règles égalitaires. 

 

Qu'est-ce que l'Etat-nation ?

Stricto sensu, le concept d'Etat-nation suggère qu'un Etat se confond à une nation, ce qui ne veut rien dire. La définition n'indique pas d'où provient cette nation, ce qui entretient une ambiguïté facilement exploitable par les partisans de la destruction de l'Etat social, en régime néolibéral.

Nous dirons que l'Etat-nation moderne, égalitaire, est né en Europe au moment de la Révolution française et qu'il est devenu un modèle pour le monde au XIXe siècle, notamment en Europe non germanique et en Amérique latine. Il ne s'agit pas d'une forme d'Etat liée à une ethnie particulière : "faire nation", c'est parvenir à réunir autour d'un contrat social des populations ayant des traditions différentes. C'est le résultat d'une construction difficile et de longue durée qui peut opposer un groupe dominant à une périphérie qui n'a pas forcément les mêmes valeurs. C'est d'ailleurs l'une des bases du conflit politique droite / gauche, qui, dans une France indépendante, repose moins sur un conflit de classe que sur une opposition entre des valeurs et des principes posés a priori.

En France, en l'absence d'une identité culturelle unique, il a fallu trouver une forme de compromis entre des tempéraments régionaux différents. C'est ce qui a fait la nation française, née en 1790 à la fois par la réunion symbolique des représentants de chaque département à la Fête de la Fédération et par l'abolition de la société par Ordres. Cette construction, bien éloignée du mythe de "l'Etat jacobin", a été admirablement décrite par Michel Vovelle (***).

Une région importante comme la Catalogne, qui existe par la seule force de son identité culturelle, avec sa langue spécifique, n'a pas besoin d'un tel contrat pour exister. Mais par contre elle ne peut pas devenir un Etat-nation selon les critères que j'ai exposés. Le cas de la Belgique est intermédiaire. On prévoit son éclatement depuis longtemps puisque la Belgique, devenue pleinement fédérale en 1993, a le plus grand mal à "faire nation". (****) Il faudrait voir quels sont les facteurs qui empêchent son éclatement pour le moment et ceux qui au contraire aboutissent à de véritables revendications sécessionnistes en Europe.

 

La Catalogne brise l'équilibre

La Catalogne se trouve dans le cas d'espèce de ces régions périphériques qui expriment des valeurs différentes de celles du système central. On peut néanmoins parfaitement soutenir que cette situation était acceptable pour tout le monde : tant que l'Etat joue son rôle, la région peut conserver son identité et même, en violation des principes égalitaires, obtenir l'autonomie, soit un rôle politique privilégié à la marge d'une entité politique plus vaste.

Le passage au stade de la revendication d'indépendance n'est donc pas une situation "normale". D'un élément périphérique du système, la Catalogne semble aspirer à devenir centrale. Une centralité relative qui la conduit à se replier sur elle-même car, bien qu'étant une région puissante, elle ne l'est pas suffisamment pour prendre le contrôle de l'Etat-nation.

Nous nous demanderons prochainement pourquoi cet équilibre centre-périphérie semble s'être brisé au point de déboucher sur une revendication d'indépendance. Comment peut surgir une affirmation nationale en Catalogne alors qu'un certain discours consensuel affirmait que l'idée même de nation était dépassée ? Nous verrons que l'exemple latino-américain peut nous apporter quelques explications.

 

________________

 

(*) On trouvera la mouture la plus actuelle de cette typologie dans Emmanuel Todd, "Où en sommes nous ? ", 2017.

(**) L'idéal de nature anthropologique repose sur un inconscient collectif de longue durée. A ne pas confondre avec l'aspiration à des politiques économiques spécifiques sur le temps court.

(***) Michel Vovelle, "La découverte de la politique. Géopolitique de la Révolution française", La Découverte, 1992.

(****) Sur les problématiques fédérales espagnole ou belge par exemple, comme alternatives au centralisme égalitaire et au micro-nationalisme souche (ou non), on se reportera aux Actes du colloque "Les fédéralismes. Réalités et représentations, 1789-1874", 1995, Université de Provence.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.