Le projet de 6ème République prévoit-il de débarrasser la constitution des traités libéraux européens ?

Le Front de gauche est décidément un instrument politique fort énigmatique. L'horizon politique semble lui échapper au fur et à mesure qu'il s'avance. Pour n'avoir pas perçu que la Terre était ronde, sa démarche le conduira inévitablement au point de départ. C'est sans doute une façon de faire la révolution.

Je voudrais souligner dans ce billet certaines questions posées par l'économiste Jacques Sapir dans 6ème république ou souveraineté ?.

 

Les "mauvaises politiques européennes"

Il n'existe pas de force plus bruyante quand il s'agit de dénoncer "l'austérité" et les mauvaises politiques européennes "de droite". Comme si les sociaux-démocrates allemands n'avaient pas mis en place les lois Hartz en Allemagne.

Or ce ne sont pas seulement les politiques qui sont en cause, ce sont les institutions de l'Union européenne elles-mêmes, qui font système car elles s'appuient sur le Traité pour l'Union européenne, adopté en 1992. Ce traité n'a jamais été remis en cause par le Front de gauche, qui soutient l'une de ses dispositions essentielles, la monnaie unique.

Face à cette objection, la réplique du Front de gauche est plutôt d'ignorer la question européenne. Et de tenir des positions nuancées sur les conséquences mécaniques et nuisibles des politiques européennes : que est le sort fait aux Grecs ? Nullement pressé d'éteindre l'incendie qui se propage au sein de l'Union européenne, le Front de gauche a  décidé de se consacrer à la "6ème République".

 

Pas de dénonciation des traités européens mais une remise en cause de la Constitution

Dans cette logique, la solution serait institutionnelle : pas besoin de remettre en cause les institutions européennes, puisque les problèmes viendraient de mauvaises politiques. On pourrait réorienter la politique de la BCE, renforcer les pouvoirs du Parlement européen, créer dans ce cadre une "Europe des peuples".

Mais en France, le Front de gauche propose de changer la Constitution. A l'échelle européenne, il suffirait de toucher aux politiques sans changer les institutions. Mais au plan national, il ne serait plus possible de changer de politique sans changer les institutions : diminuer le pouvoir du Président, supprimer le cumul des mandats devraient, selon une thématique finalement assez peu éloignée de celle du Parti socialiste, résoudre nos problèmes.

 

Quand le projet de 6ème République escamote la question européenne

Jacques Sapir observe que ce projet évacue effectivement la question européenne :

On trouve ainsi, dans le deuxième paragraphe, un appel à une autre politique qui se réduit à un catalogue de mesures, sans ordre ni priorités. Dès que l’on sort du cadre national, on est renvoyé à des thèmes propagandistes comme : « d’une bataille à l’échelle européenne pour la refondation de l’Europe » ou encore, « …donner aux peuples d’Europe la maîtrise de leur destin doit être l’objectif de tout gouvernement de gauche. Nul doute qu’un gouvernement qui engagerait un tel processus aurait un écho considérable et trouverait nombre d’alliés parmi les gouvernements étranglés par les politiques actuelles ».

Sauf qu'on ne peut pas sous-estimer la question européenne dans la mesure où il existe une imbrication institutionnelle entre la France et l'Union européenne : la France a intégré ces traités dans la Constitution elle-même.

 

Une question qui restera sans réponse ?

Le projet de 6ème République prévoit-il de débarrasser la Constitution des traités libéraux européens ? Rien ne l'indique, parce qu'on pense encore à un projet fédéraliste européen. Lutter ainsi, de manière abstraite et incantatoire "contre l'austérité" et "pour une 6ème République", apparaît de plus en plus comme une fuite en avant d'idéologues placés face à leurs contradictions. Comment renforcer la République sans recouvrer la souveraineté populaire et la souveraineté nationale ? Le Front de gauche va devoir être habile pour résoudre cette équation impossible. Sans réponse, elle ne peut être une force politique d'avenir.

 

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MAJ : ce texte fait référence à un appel à la 6ème République d'économistes du Front de gauche, daté d'avril 2013.

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