La xénophobie comme issue : le modèle ukrainien de destruction de l'Etat-nation

L'Ukraine est un modèle d'éclatement de l'Etat-nation égalitaire entre la zone de domination allemande et la Russie. Le coup d'Etat de 2014 a fait apparaître plusieurs manières de penser la nation.

Dès le début de la "crise grecque", on a vu émerger un parti d'inspiration nazie, "Aube dorée" à la suite d'un autre d'ailleurs, le "Laos" plus proche de la droite classique. Contrairement aux Années 1970-1980, il ne s'agit pas d'un parti "néo-nazi" mais d'un parti "simplement" nazi dont l'influence reste néanmoins contenue en dépit du triste sort réservé à la Grèce. 

Mais la rupture la plus forte avec la posture anti-nazie de l'Après-guerre est apparue sur les marches de l'Union européenne, en Ukraine. Un parti national socialiste, renommé "Svoboda" (Liberté), a surgi dès l'indépendance, en 1991. Son fondateur, Andrei Parubiy, est aujourd'hui Président du Parlement ukrainien.

Cette résurgence suggère que le nazisme, idéologie autoritaire et inégalitaire, fait partie de la culture européenne, contrairement au communisme, idéologie autoritaire mais égalitaire qui s'est évaporée pacifiquement.

En 2014, un coup d'Etat porté par Svoboda et d'autres groupes ouvertement nazis ont renversé le gouvernement légitime de l'Ukraine, avec le soutien à peine dissimulé de l'Union européenne et des Etats-Unis. Le coup d'Etat était une réponse au refus du président Ianoukovitch de signer un traité de libre échange avec l'Union européenne qui aurait permis d'unifier les marchés du travail.

La montée en puissance de l'Allemagne, depuis sa réunification, a séduit une partie des forces sociales de l'Ouest de l'Ukraine, qui réclament leur rattachement à l'Union européenne. Leur idéologie repose sur un mélange d'anarchisme et de nazisme. Chaque année, depuis 2014, le régime de Kiev rend hommage à l'OUN, l'armée nationaliste ukrainienne qui combattait aux côtés des nazis de la grande époque et qui est responsable de l'élimination de 900.000 Juifs d'Ukraine. De semblables hommages à des dignitaires nazis sont rendus dans les Pays baltes, où les minorités russes sont privées du droit de vote. L'idée européenne et le ralliement à l'Union européenne peuvent donc être compatibles avec le développement d'une idéologie inégalitaire très affirmée.

L'éclatement de l'Ukraine signifie cependant un peu plus. Cet Etat avait été créé par Lénine sous la forme politique d'un Etat-nation, associant de nombreuses nationalités. C'est contre ce principe que l'Ouest de l'Ukraine s'est soulevé, affirmant une identité ethnique et des critères linguistiques. L'un des premiers débats à la Rada fut de tenter d'interdire l'usage de la langue russe y compris dans les zones russophones qui couvrent la majorité du pays.

L'Est de l'Ukraine a aussitôt fait sécession et a proclamé son indépendance.

Si l'Ouest du pays est fondé sur un modèle familial individualiste, l'idéal de l'Est est resté communautaire. L'Ukraine se partage donc entre des idéaux différents, mais qui ne recoupent pas les frontières linguistiques. Un député de l'Assemblée de la République de Donetsk, ancien responsable du Parti communiste, réaffirme ainsi les valeurs communautaires du Donbass.  :

"La révolution et la lutte que nous avons commencées et que nous poursuivons maintenant sont marquées par trois idées principales. La première est le retour au monde russe, à la vie communautaire. Nous sommes des gens d’esprit et d’idées communautaires. D’autres ont essayé et continuent à nous attirer vers le libéralisme, vers une société individualiste dominée par un gain personnel et la survie du plus fort. Nous sommes russes, au delà de toute origine ethnique. Les gens pensent en termes de communauté à la fois en Russie et dans le Donbass, nous avons cela dans le sang, dans nos gènes." (*)

Il serait excessif de parler de "réémergence du communisme". Ou alors il faudrait forger le concept de "communisme de repli" : le nationalisme du Donbass est plutôt sur la défensive. Regrettant sans doute l'abandon du projet léniniste d'Etat-nation égalitaire - la population se plaignait d'avoir été systématiquement mise sur la touche depuis l'indépendance -, le nouvel Etat affirme ses valeurs communautaires sans revendiquer une quelconque emprise sur les zones de tempérament libéral. Un marxiste observera également que le Donbass est aussi la région la plus riche et la plus industrialisée de l'Ukraine.

En revanche, le nationalisme ukrainien ethnique, qui contrôle le régime de Kiev, dit vouloir reconquérir les régions sécessionnistes de l'Est. Mais la forme anarcho-nazie de l'Etat ne va pas dans le sens d'une grande efficacité politique et militaire. En effet, ces groupes s'affrontent entre eux, y compris par les armes. On a même vu le groupe Pravy Sektor (ou Secteur droit) s'affronter à l'armée régulière de l'Ouest sur le front de l'Est, face à Donetsk.

On peut se demander si l'éclatement des Etats-nations au sein de l'Union européenne est susceptible de faire apparaître de tels clivages.

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(*) Entretien avec Boris Litvinov, septembre 2014.

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