Grèce : la honte de la France

L'Union européenne vient de verser un milliard d'euros à la Grèce. En réalité, il ne s'agit pas d'une aide mais d'un énième sauvetage de l'euro, effectué dans l'intérêt des banques, c'est-à-dire des riches. Les économies européennes doivent désormais se consacrer en permanence au sauvetage de l'euro au prix d'une austérité sans fin devenue structurelle. L'objectif de l'Union européenne est de maintenir la Grèce en état d'alimenter les banques allemandes le plus longtemps possible. Si ce versement n'était pas effectué, la Grèce serait obligée de faire défaut, ce qui déstabiliserait la zone euro.

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Monnaie de Sicile. Syracuse, Démocratie - 8 litrai

Le monde politique qui, à travers son soutien à l'euro, s'adonne à un véritable veau d'or, persiste à dilapider des dizaines de milliards d'unités monétaires à tort et à travers pour sauver une monnaie qui ne peut pas fonctionner puisque justement il faut tout sacrifier pour la sauver. Pourtant, la raison devrait leur faire admettre que la Grèce ne pourra jamais rembourser ces "prêts". Les partisans de l'Union européenne préfèrent mourir pour l'euro plutôt que de faire éclater la bulle de capital qui gonfle au-dessus de nos têtes. Le capital n'en finit pas de s'accumuler en haut de la structure sociale (au profit des 1% privilégiés) par le seul effet du "remboursement" sans fin de ces dettes illégitimes qui s'accumulent en retour sans autre raison valable que le sauvetage de l'euro.

L'euro est une monnaie sacrificielle portée par une charge religieuse, une croyance collective : le rêve européen.   (Emmanuel Todd)

Il peut paraître logique que la droite et les membres de l'Internationale socialiste continuent dans cette voie, tant ils sont liés au grand capital. En revanche, les positions de la gauche et singulièrement de la gauche dite radicale est plus que préoccupante. Ce week-end, au cours du congrès du Parti de la Gauche européenne (PGE), l'orientation européiste de ce mouvement a été réaffirmée, le congrès désignant Alexis Tsipras, leader de la gauche grecque, pour se présenter à la présidence de la Commission européenne. La Commission européenne est l'organe politique non démocratique chargé de veiller à la mise en oeuvre du Traité de Lisbonne.


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La France européenne. Exposition au Grand Palais, juin 1941.

Cartes présentant la disparition des nations dans le cadre de l'intégration européenne, sous contrôle du Reich.


Alexis Tsipras consacre depuis des mois son énergie à défendre l'Union européenne et l'euro auprès des institutions internationales de pilotage du capitalisme financier. Il se tient en embuscade pour prendre le pouvoir en se présentant comme une alternative à des partis qui sont d'ores et déjà à bout de souffle et pensent sérieusement à jeter l'éponge à la veille de la présidence européenne de la Grèce.

En Grèce, la situation est, vu de France, inimaginable. Pendant que Tsipras tente de rassurer la Troïka, les Grecs s'enfoncent dans le désespoir.

Le pays s’enfonce dans l’hiver et ceci sans répit. Les nouvelles épouvantables s’accumulent et se répètent au point d’épuiser et de tétaniser le plus grand nombre. Ainsi, on vient de lire dans la presse qu’en septembre dernier, une employée de la Troïka aurait convoqué dans son bureau trois juges pour les menacer. Ces derniers instruisent justement ces dossiers socialement brûlants relatifs aux saisies des résidences principales pour dettes et leurs décisions devraient d’après les Troïkans s’avérer systématiquement défavorables aux citoyens appauvris

De toute manière, tout le monde comprend que l’administration grecque est vampirisée par la Troïka et ses agents. La Grèce de 2013 c’est autant le royaume des ombres. Et quant aux ombres d’en bas, elles disparaissent à leur tour, après le travail, la dignité et l’électricité. Dimanche soir (1er décembre) à Thessalonique, Sara, une adolescente de 13 ans d’origine serbe a ainsi trouvé la mort, asphyxiée par les émanations d'un poêle dans un appartement sans électricité depuis deux mois. Elle vivait seule avec la mère au chômage à la durée décidément trop longue. Les impayés d’électricité s’élèvent à 2.500 euros.

Mélenchon et Laurent, défenseurs de l'euro et des critères de Maastricht, se disputent pour des questions de préséance ou de stratégie politicienne. La France ne joue aucun rôle internationaliste, d'éveil, d'éducation populaire, de principe de précaution, de défense des droits de l'homme, face aux conséquences de l'instauration de la monnaie unique en Europe. Ses opposants sont vilipendés, traités de fascistes. La thématique au cœur de la gauche radicale, y compris lors du congrès du PGE, est "l'écosocialisme", à l'heure où les Athéniens allument des feux de bois pour se chauffer.

En Grèce, compte tenu de l'intensité de la situation, le parti SYRIZA est fortement divisé sur le plan idéologique, contrairement au Front de gauche en France. A la tendance chapeautée par Tsipras et par tous les anciens caciques du PASOK échoués à Syriza, s'oppose le courant dirigé par Panagiotis Lafazanis : 

il devient impératif de quitter la zone euro et ainsi de redéfinir nos relations avec l'UE, d'autant plus, que cette dernière est devenu un véhicule irréparable et irréformable de la seule volonté des banques et du néo-impérialisme de l'Allemagne. La zone euro et l'UE ont subi une mutation profonde et irréversible et devenant l'espace vital de l’impérialisme allemand. Le choix de l'euro est devenu celui de l'intégration dans la sphère d'influence économique allemande. Il ne plus possible de reformer ou de refonder la zone euro, ni l'UE ; on ne peut que les renverser. La sortie prévue de la Grèce de la zone euro permettra la mise en œuvre d’un programme de redressement progressif, elle n'est en aucun cas un choix catastrophique, c’est plutôt la réponse positive et crédible face à la crise. La Grèce devrait abandonner son eurocentrisme étroit et myope, autant que son euro-atlantisme de la servitude. C’est pour cela que la Plateforme de gauche rejette les orientations jugées essentielles par le Parti de la gauche européenne

La tendance dirigeante de Syriza pense exactement l'inverse : l'orientation décidée et d'ailleurs majoritairement pro-européenne au sein du parti ne changera pas (Yannis Milios, le 9 décembre).

Tout près des partis politiques impliqués dans le système politique et au cœur de ce morceau d'Europe en déliquescence, s'est tenu le week-end du 1er décembre une conférence internationale, Athènes, berceau de la démocratie.

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Voici la motion qui a été adoptée : 

Lors du week-end des 30 novembre et 1er décembre 2013, des mouvements populaires et des économistes de tous les pays d’Europe et d’autres nations, ont tenu une réunion qui a connu un grand succès. La réunion a été organisée à l’initiative du Front unitaire populaire de Grèce (EPAM) sur les thèmes suivants : la dette, la monnaie nationale et la démocratie. Dès le premier jour de la conférence, il était clair que tous les participants avaient des idées communes permettant de construire une coopération étroite sur les questions suivantes :

1.- La dette a été imposée par les banques à travers l’euro qui emprisonne les nations et asservit les peuples.

2.- Quitter l’euro et rétablir les monnaies nationales est une condition de base pour reconquérir l’indépendance et mener des politiques de plein-emploi.

3.- Il faut quitter l’Union européenne dans les conditions précisées par l’article 50 du traité sur l’Union européenne.

4.- La démocratie apparaît comme un enjeu majeur dans un environnement politique européen où les gouvernements de l’eurozone – et avant tout les élites de ces pays – imposent des politiques menant l’Europe à un nouveau système féodal dirigé par les marchés contre les intérêts des peuples.

L’euro, comme les autres unions monétaires, s’effondrera tôt ou tard. Plus vite chaque pays quittera l’euro et mieux ce sera.

Le dilemme auquel font face les peuples d’Europe est le suivant : ou la dictature des marchés, ou la démocratie et une économie basée sur les besoins des peuples.

La réunion a conclu ses travaux sur des perspectives ambitieuses :

a)- L’importante réunion de deux jours qui s’est tenue à Athènes marque le début d’une coopération stable et active entre les mouvements qui y ont pris part, dans le cadre du respect mutuel de l’identité nationale de chacun.

b)- Cette réunion est le commencement de la libération des peuples d’Europe, qui ont le droit de bâtir leur propre démocratie et leur propre économie.

c)- Les participants, bien qu’ils représentent des mouvements démocratiques, subissent l’omerta de tous les grands médias. Cependant, ils observent dans chaque pays que les mêmes grands médias donnent une large place aux partis d’extrême droite, organisant ainsi la confusion chez les citoyens en associant la nécessité de sortir de l’euro avec l’idéologie d’extrême droite.

d)- Tous les participants à cette réunion internationale se sont engagés à intensifier leurs efforts et à accroître le nombre de mouvements – dans toute l’Europe et dans le monde – selon les étapes décrites lors de la réunion d’Athènes.

Les participants :

- pour la France, le mouvement M'PEP de Jacques Nikonoff ainsi que l'UPR ;

- Alza Il Pugno /Eurotruffa (Soulevez votre poing/ Eurotruffa) – Italie. - Asociación Democracia Real Ya (Association démocratie réelle maintenant) – Espagne. - Campaign for an Independent Britain (Campagne pour une Grande-Bretagne indépendante) – Grande-Bretagne. - Economia Per I Cittadini (EPIC – L’économie pour les citoyens) – Italie. - EPAM (Front unitaire populaire) – Grèce. - IPU (Parti de l’indépendance) – Finlande. - National Platform (Plateforme nationale) – Irlande. - Per Il Bene Comune (Pour le bien commun) – Italie.

 

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Voici le commentaire de l'historien et anthropologue Panagiotis Grigoriou, auteur du blog greekcrisis.fr (appelé à devenir un monument historique après la Libération), présent à la réunion :

Le mouvement EPAM (Front Unitaire Populaire) de Dimitris Kazakis avait organisé une rencontre internationale dans le but de coordonner à sa manière certaines actions et mouvements politiques ainsi que des personnalités qui (entre autres), préparent le terrain de l’après UE et de l’après bancocratie. Du côté français, deux mouvements étaient représentés par leurs cadres, François Asselineau de l’UPR, et Jacques Nikonoff du M’PEP, tandis que d’autres participants et analystes, tels Anthony Coughlan, professeur d’économie politique au Trinity College à Dublin, ou Alberto Montero, économiste, professeur d’économie à l’Université de Málaga et président du CEPS (Centro de Estudios Políticos y Sociales), ont apporté l’expérience d’ailleurs. J’avais déjà rencontré Alberto lors du colloque de Pescara en octobre dernier, son intervention à Athènes a porté à la fois sur le désastre (euro)espagnol, et sur l’expérience positive et néanmoins douloureuse de certains pays de l’Amérique du Sud, et quant au refus de la dictature de la dette.

Sur l'absence de Syriza :

J’ai remarqué l’absence officielle et même officieuse du parti de la Gauche radicale, pourtant le siège de SYRIZA se trouvait à seulement cinq minutes à pied du lieu où se tenait le colloque et tout de même, à une éternité déjà en termes de temporalité politique. C’est en cela que nous réalisons combien certaines évolutions, voire mutations chez nous (et ailleurs) s’avèrent alors être si rapides. Nul doute, notre temps politique est aussi parfois pulvérisé.

Sur les mouvements grecs représentés :

Par contre, et officieusement du moins, ceux du mouvement politique du Plan-B d’Alekos Alavanos, étaient présents au colloque, et sur leur site on y trouve même une page consacrée à cet événement. Je précise (d’après leurs prises de position respectives évidemment), que le Plan-B est un parti politique qui prône l’abandon de l’euro, voire de l’UE, résolument à gauche. Alekos Alavanos fut l’ancien chef de SYRIZA et mentor politique d’Alexis Tsipras en 2007, tandis que le mouvement de Dimitri Kazakis se dit démocrate, patriotique, antinationaliste dénonçant ouvertement le funeste néonazisme de l’Aube dorée car inspiré (aussi) des idéaux de la Révolution française. 

Sur l'extrême droite (en historien) : 

l’histoire ne se répétera pas (en tout cas pas ainsi), et l’Aube dorée des néonazis caricaturaux et néanmoins (parfois) assassins n’est pas un auxiliaire du capitalisme comme dans les années 1930. C’est alors un leurre, et c’est dans ce sens qu’une partie de notre gauche se trompe, partiellement en tout cas. 

La guerre qui vient :

Ce qui ne veut pas dire que la guerre actuelle et qui n’est plus tellement larvée, guerre faite contre notre société et contre notre pays ne peut pas prendre d’autres formes... disons plus actives. Nous savons déjà qu’une armée euro-allemande, et/ou de mercenaires internationaux pourrait intervenir en Grèce dans le cadre de la mise en place du mémorandum IV en gestation. D’autant plus que le caractère insoutenable de la pseudo-dette imposera de parachever le génocide économique que nous subissons, loin, très loin des nos meilleures idées européennes, car hélas trop près des pires d’entre elles.

Les partis du système seront balayés :

Et dans pareil cas tout sera balayé, le néo-conformisme de SYRIZA compris. Au Plan-B on le sait, au KKE (le PC grec) on se préparerait discrètement à la situation insurrectionnelle ou chaotique (éventuelle mais pas encore certaine) et du côté de l’EPAM, on se dit ouvertement “en phase de préparer l'insurrection et la révolte”. 

En France, la sous-estimation de la crise est patente. Séduite par le modèle allemand, la France s'est placée en position de bon élève de l'Allemagne. Ce n'est pas la première fois dans son histoire. Elle pense ainsi échapper au funeste destin de la Grèce. Mais la France n'est pas qu'un pays de collabos. Elle fut capable aussi de prendre les choses en main et de libérer les peuples. Pas en s'ingérant dans leurs affaires, mais en se libérant elle-même.


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