Un nouveau coup d'Etat est-il possible en Italie ? (Evans-Pritchard)

Ambrose Evans-Pritchard ("Daily Telegraph"), pense que l'Italie pourrait connaître une rentrée agitée. L'establishment européen et sa base en Italie pourraient retenter le coup de 2011. L'UE avait provoqué la nomination à la tête du gouvernement, sans passer par de nouvelles élections, de Mario Monti, banquier de Goldman Sachs, commissaire européen, proche des post-fascistes du MSI.

https://www.telegraph.co.uk/business/2018/08/15/italys-bubbling-bond-woes-bigger-global-threat-turkey/

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé qu’elle cessera complètement ses achats d'obligations à la fin de l’année. Il n’y aura plus de prêteur en dernier ressort derrière les États de la zone euro à compter du 1er janvier 2019. 

Le marché obligataire du pays échappera à tout contrôle dès que la Banque centrale européenne (BCE) cessera d’acheter sa dette souveraine : « Les écarts de rendement des obligations vont s’élargir considérablement. L’ensemble de la situation est insoutenable sans garantie de la BCE et la zone euro va s’effondrer », a déclaré le président de la commission du budget de l’Italie, Claudio Borghi, économiste, ancien trader de la Deutsche Bank et député de la Lega.

Tout sauvetage nécessitera le soutien du fonds de sauvetage de l’UE (MES), dans des conditions draconiennes, sous réserve d’un vote au Bundestag (Parlement fédéral allemand).

Or selon Evans-Pritchard, le gouvernement italien n'est pas en mesure d'accepter un programme dicté par le Ministère allemand des Finances. Il mettrait alors en place la monnaie parallèle prévue dans son programme. Par ailleurs, la BCE ne peut revenir sur sa décision de ne plus acheter d'obligations l'année prochaine : il s'agit d'une exigence de l'Allemagne et il n'est pas question de faire de concession aux opposants à la politique de l'UE. Selon Borghi, l'Italie pourrait donc reprendre son indépendance et sa monnaie.

Giancarlo Giorgetti, secrétaire du premier ministre Conte, s'attend à une attaque des marchés financiers, qui sont « peuplés de fonds spéculatifs affamés qui choisissent leurs proies et bondissent » (une attaque spéculative est déjà menée contre la Turquie). Et l'Union européenne n'attend que ça : « L’ancien establishment en Italie et en Europe veut renverser ce gouvernement pour éviter un précédent. Les gouvernements populistes ne sont pas tolérés. L’UE craint que si l’Italie réussit, d’autres pays pourraient nous imiter », a-t-il déclaré. 

 

Le précédent de 2011

Giorgetti rappelle le « coup d’État » de fin 2011, lorsque la BCE a retenu des achats d’obligations italiennes pour appliquer une politique d’austérité à Silvio Berlusconi et finalement pour le chasser de son poste lorsqu’il a commencé à flirter avec la lire, pour le remplacer par le commissaire européen et banquier de Goldman Sachs, Mario Monti (sans provoquer de nouvelles élections). Evans-Pritchard cite Athanasios Orphanides, alors gouverneur de la BCE : « Ils coupent le refinancement et menacent de tuer le système bancaire. Ils créent ainsi une crise de refinancement sur le marché obligataire. C’est ce qui est arrivé à l’Italie en 2011 ». La défenestration [de Berlusconi] a été faite en un clin d’œil par le Président italien de l’époque, "un stalinien [Giorgio Napolitano, issu du PCI] converti à l’idéologie de l’UE avec le même fanatisme". Cela a permis de préserver les apparences constitutionnelles.

La même chose s’est produite en Grèce au même moment avec le premier ministre George Papandreou. [NDR : Papandreou décida le 31 octobre 2011 d'organiser un référendum sur le "plan de sauvetage" approuvé cinq jours plus tôt par l'Eurogroupe. Il répondait aux manifestations populaires contre les "réformes" imposées par le FMI et la BCE. Mais il dut y renoncer sous la pression des dirigeants européens. Il remit sa démission au Président Papoúlias le 9 novembre, cédant la place à un ancien vice-président de la Banque centrale européenne].

 

Un système de coercition et d'intimidation par la peur

Les épisodes italiens et grecs montrent comment l’appareil de l’UE fonctionne par l’intermédiaire d’élites puissantes dans chaque État membre pour faire respecter sa volonté lorsqu’il résiste, et comment il utilise la peur. La coercition économique est un instrument de changement de régime. Dans le cas du Brexit, elle est maintenant utilisée à l’inverse, pour soutenir le régime conforme – presque capitulaire – de Theresa May.

L’Italie est pourtant très loin d'être un cas désespéré. Elle a toujours la deuxième plus grande industrie manufacturière de l’UE et un excédent de la balance courante de 2,8 % du PIB. Il s’agit d’un contributeur net à Bruxelles. Les Italiens ont une plus grande fortune privée que les Allemands. La dette globale en pourcentage du PIB se situe au bas de l’échelle des pays du G7. C’est pourquoi l’UE est en train de provoquer le destin si elle pousse Rome trop loin.

Le pays n’est confronté à un risque d’insolvabilité que parce que la structure déformée de l’Union Economique et Monétaire (UEM) n’a pas de prêteur en dernier ressort et crée un piège déflationniste pour les États qui sont entrés dans l’union monétaire avec une dette publique élevée. L’UEM a instauré un cercle vicieux de faible investissement et de productivité désastreuse.

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Comment l'euro a verrouillé la politique en l'Italie

"Nous avons oublié que l’Italie avait un excédent commercial avec l’Allemagne. Jusqu’au milieu des années 1990, sa croissance a suivi les niveaux allemands, aidée par des dévaluations bénignes de temps en temps. Les deux décennies perdues de l’Italie ont commencé lorsque les monnaies ont été fixées. L’Allemagne a lentement verrouillé son avantage concurrentiel grâce à la contraction des salaires de Hartz IV et à la baisse des coûts unitaires de main-d’œuvre, jusqu’à ce que le piège des mercantilistes se referme.

Il en résulte que la dynamique de la dette de l’Italie est très sensible aux légères variations de la croissance du PIB nominal. Le risque évident est que la trajectoire devienne fatale lors de la prochaine récession mondiale.

La dette publique ne s’est stabilisée à 132 % du PIB qu’une décennie entière dans ce cycle de vieillissement. Un choc de plus le poussera à travers 140 % en peu de temps. L’arithmétique fera le reste."

 

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Tout le monde a le doigt sur la gâchette

"Les hedge funds étrangers ont déjà le doigt sur la gâchette, à l’affût des premiers éléments du budget. Bruxelles veut une augmentation de l’austérité fiscale de 1 % du PIB au cours de l’année prochaine. Le gouvernement a promis aux électeurs une relance fiscale de 6 % du PIB, si l’on additionne l’impôt forfaitaire, le revenu de base universel, l’inversion des réformes des retraites et l’annulation des hausses de la TVA prévues.

Le pouvoir de Matteo Salvini se renforce. Il s’est emparé de la catastrophe du pont de Gênes pour dénoncer l’austérité et les limites du budget de l’UE. C'était l'exemple tragique dont il avait besoin pour défier le pacte de stabilité et outrepasser le poteri forti (« lobby ») pro-UE en Italie. 

Le sort de la zone euro dépend maintenant d’une épreuve de force entre l’axe Bruxelles-Francfort-Berlin et un Matteo Salvini farouchement provocateur. Il ne sert à rien de menacer d’éjecter le pays de l’union monétaire, à la Grecque. Cela précipiterait une réaction en chaîne des défaillances souveraines et des entreprises, et ferait tomber le système bancaire européen. L’Allemagne pourrait s’attendre à perdre 2 000 milliards d’euros. D’ailleurs, c’est ce que M. Salvini veut. Il a conclu il y a longtemps que l’autonomie nationale est impossible tant que l’Italie reste dans la cage de la BCE. Ou, comme il me l’a dit un jour, « l’euro est un crime contre l’humanité ».

La zone euro n’a que deux ou trois mois pour déterminer la conduite à tenir face à la révolte la plus dangereuse depuis le lancement de l’Union monétaire, et ce qu’il faut faire avant que la BCE ne cesse d’acheter des obligations italiennes. C’est ce qui fait que l’automne sera très chaud."

 

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Ambrose Evans-Pritchard est le rédacteur du service des affaires internationales du Daily telegraph, le grand quotidien conservateur britannique.

Réf. : Ambrose Evans-Pritchard, "Italy's bubbling bond woes are a bigger global threat than Turkey", publié le 15 août 2018 dans le Daily telegraph. La traduction in extenso de l'article peut-être retrouvée ici.

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