Droits de l'homme au Mexique, affaire d'Ayotzinapa : une situation critique (appel au Parlement européen et pétitions)

En avril dernier, François Hollande se rapprochait du président mexicain Enrique Peña Nieto, soutenant sa politique à la suite de l'Union européenne.

Ni François Hollande, ni l'UE par son accord de partenariat signé avec le Mexique en 2012 ne se sont alors préoccupés des prétendus principes démocratiques et de respect des droits de l’homme que l'Union européenne est censée défendre.

__________


"La crise sociale, économique, politique et morale qui sévit au Mexique est faite de violations répétées, systématiques, des droits fondamentaux de ses habitants, et a atteint un point critique et désespérant, comme cela a été souligné par plusieurs organisations nationales et internationales.

Les événements atroces survenus le 26 septembre, à savoir l’attaque menée par les forces de police avec la participation d’éléments identifiés du crime organisé, à l’encontre des étudiants de l’Ecole normale rurale “Raúl Isidro Burgos” sise à Ayotzinapa, Iguala, dans l’Etat du Guerrero, n’en sont hélas qu’un exemple parmi d’autres, mais sans doute l’un des plus barbares. L’un de ces étudiants, Julio César Mondragón, a été retrouvé mort, avec des signes évidents de torture, le visage totalement écorché, les yeux arrachés. Six civils y ont trouvé la mort, et 43 étudiants sont, à ce jour, toujours portés disparus, ayant été conduits dans des véhicules de la police municipale.

 

Ayotii.jpg?resize=496%2C165

Les 43 étudiants disparus (Proceso.com.mx)

 

Cette situation est encore aggravée par l’inaction et l’immobilité manifeste des autorités fédérales, visiblement pas pressées de mettre à jour les liens entre des membres de tous les échelons du gouvernement (municipal, d’Etat et fédéral), la police et la justice d’une coté, et les membres du crime organisé de l’autre, et encore moins d’y mettre fin.

A Iguala, les antécédents criminels du maire et ses liens avec le crime organisé étaient de notoriété publique, mais aucun représentant de l’Etat mexicain, aucun représentant des trois pouvoirs, pas même le procureur général de la République ne s’est mobilisé dans un premier temps face aux plaintes des citoyens. Il apparaît aujourd’hui que le maire José Luis Abarca Velázquez, qui doit rendre des comptes, a pris la fuite, pendant que les parents des élèves enlevés ont reçu des menaces pour le simple fait de se mobiliser pour réclamer que justice soit faite, et, avant tout, le retour de leurs enfants vivants.

Cette manière de gouverner, si l’on peut dire, montre le degré d’effacement des frontières entre le public, le privé et le crime organisé ; ceci a, en effet, conduit à des abus de pouvoir et des actes de barbarie réguliers et répétés dans tous les coins du pays. Au Mexique, nous ne savons plus qui la justice et les services de police protègent réellement.

Face à la gravité de la situation, nous lançons un appel à l’intervention du Parlement européen, pour que les droits de l’homme de chaque citoyen soient effectivement respectés par le gouvernement mexicain.

 

2012_ashton_mexico.jpg

Catherine Ashton avec la ministre des affaires étrangères du Mexique, Patricia Espinosa

Signature de l'accord de partenariat Union Européenne - Mexique en 2012 au sommet de Los Cabos

  

Nous ne comprenons pas comment l’accord de partenariat économique, de coordination politique et de coopération UE/Mexique a pu être signé, ses fondements étant censés être l’effectivité et la réalité des “principes démocratiques” et “le respect des droits de l’homme”. En effet, le gouvernement mexicain a été condamné par le passé par des juges internationaux en raison de sa “participation directe et indirecte, par acte ou omission dans la commission de crimes contre l’humanité : assassinats, emprisonnement, torture et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants, la persécution des groupes ou des communautés en raison de leur identité et pour des motifs politiques, disparitions forcées et attaques contre les défenseurs des droits de l’homme”(TPP).

Il faut noter que l’infiltration de l’État mexicain par le crime organisé (y compris au sein des partis politiques, toutes orientations confondues) est en marche depuis 2000, et ce malgré l’alternance politique de 2000-2012 (PAN / PRI). Le système politique basé sur la corruption, l’impunité et la torture n’a cessé depuis 2006, moment où l’ancien président Felipe Calderón a déclaré la “guerre contre le narcotrafic et la drogue”. Cela n’a fait qu’aggraver le système de corruption et d’impunité, ainsi que la violation des droits de l’homme par les autorités à tous les échelons, du fédéral au municipal.

La violence au Mexique a gagné du terrain, sans aucune limite et sans précédent, nous menant à un état d’urgence provoqué par la mauvaise gouvernance dans laquelle nous vivons. Les cas d’Ayotzinapa et Tlatlaya sont la démonstration claire que nous avons épuisé nos possibilités de recevoir de l’aide de la part des institutions de notre propre pays. Il est essentiel qu’une déclaration en faveur des droits de l’homme soit établie au niveau international et que le gouvernement mexicain soit interrogé sur sa conduite et sa moralité.

 

Adispa1anwar.jpg

Deux présumés policiers en civil du ministère de l'intérieur font usage de leur arme face à une manifestation d'étudiants de l'Ecole normale d' Ayotzinapa en novembre 2012 (El Universal)

 

Compte tenu de ce qui précède, nous considérons que :

Premièrement : Nous remercions profondément l’acte de solidarité des 21 députés de différents groupes parlementaires du Parlement Européen qui, ce 10 octobre, ayant pris connaissance des événements tragiques qui ont frappé les étudiants de Ayotzinapa à Iguala au Guerrero, ont exhorté mesdames Catherine Ashton et Federica Mogherini - toutes deux “Hautes Représentantes de l’UE aux affaires extérieures” – à faire un appel au gouvernement mexicain pour manifester :

1) L’inquiétude et la consternation du Parlement Européen quant à la violation des droits de l’homme au Mexique, laquelle a atteint un niveau insoutenable si l’on regarde les tragiques évènements survenus à l’Ecole normale rurale “Raúl Isidro Burgos” d’ Ayotzinapa à Iguala au Guerrero ;

2) La suspension et le réexamen de la «modernisation» prévue pour 2015 dans les termes de l’Accord Global 2000 et du Partenariat stratégique de l’année 2008, de même que ses objectifs et les zones prévues pour la libéralisation ;

3) L’obligation de l’Etat mexicain de garantir la mise en œuvre effective des droits de l’homme au Mexique ;

4) L’urgence d’arrêter le crime organisé.

Deuxièmement : De même, nous remercions la Vice-présidente de la Commission des Droits de l’Homme du Parlement Européen, Barbara Lochbihler, pour sa prise de position sur les questions suivantes :

1) Condamner la disparition des étudiants de l’Ecole normale rurale “Raúl Isidro Burgos” à Ayotzinapa ainsi que des crimes commis à Iguala au Guerrero;

2) Appeler l’Union européenne à exiger du gouvernement mexicain, lors des négociations prévues pour renouveler l’accord global entre l’UE et le Mexique, la pleine mise en œuvre des Droits de l’Homme ainsi que la sécurité des tous les mexicains ;

3) Reconnaître que ni la “guerre contre la drogue” de l’ex-président Felipe Calderón, ni les initiatives du nouveau gouvernement d’Enrique Peña Nieto n’ont diminué la violence dans le pays ; et,

4) Avoir la conviction que «les événements de Iguala sont une preuve flagrante de l’incapacité d’arrêter les délinquants. C’est un cri qui nous dit : ça suffit ! “.

Troisièmement : Nous remercions le Parlement européen qui, lors de sa session du 15 octobre,

1) a débattu en urgence le cas des 43 étudiants d’Ayotzinapa qui ont disparu ;

2) a promu une séance plénière ce jeudi 23 à Strasbourg afin d’”Émettre une résolution” sur ces faits.

Quatrièmement : Nous, les citoyens signataires, manifestons que:

A. Nous condamnons la séquestration et le massacre d’étudiants de l’école d’Ayotzinapa “Raúl Isidro Burgos” par la police locale de l’état de Guerrero, en connivence avec le crime organisé, et nous partageons le deuil de leurs familles et de la Nation.

B. Nous nous joignons à l’appel de justice et au cri d’indignation de nos compatriotes qui se mobilisent contre l’impunité qui frappe jour après jour notre pays, tout comme le viol flagrant des Droits Humains les plus élémentaires. Que les paroles du président de la République Enrique Peña Nieto « aucune once d’impunité » ne soient pas que rhétoriques et qu’il accomplisse son devoir d’assurer la paix et la sécurité de tous les Mexicains, dans un strict respect des droits fondamentaux de tous les citoyens.

C. Les autorités municipales, régionales et fédérales doivent rendre des comptes. Pas seulement pour Ayotzinapa mais pour tous les Mexicains et pour toutes les fois où elles ont agi de façon irrationnelle, faisant disparaître et assassinant des citoyens et des citoyennes qui demandaient –de plein droit- des meilleures conditions de vie. Nous exigeons qu’ils nous répondent: Où sont nos camarades ? Pourquoi leur ont-ils tiré dessus ? Pourquoi n’ont-ils pas agi conformément aux recommandations et aux lois internationales des Droits de l’Homme ? Pourquoi aucune action n’a été menée afin de démanteler les liens étroits entre les gouvernements locaux et les narcotrafiquants alors qu’ils étaient connus publiquement ?

D. Il est inquiétant que dans les 31 États qui composent le pays, le crime ait imposé ses règles en toute impunité ; et qu’en l’absence d’action des autorités, les citoyens doivent s’organiser eux-mêmes pour assurer leur propre sécurité.

E. Nous exigeons l’application de l’état de droit face aux crimes perpétrés par l’État mexicain, qui de nouveau, ont mis en évidence la complicité et la collaboration entre la police, l’armée, le gouvernement et le crime organisé au Mexique.

F. Nous rappelons que l’obligation de tous les États est d’assurer l’intégrité et le droit à la vie de tous ses citoyens. Il est essentiel que le gouvernement mexicain arrive à démontrer son impartialité dans l’administration de la justice, ne malmène pas la liberté d’expression et le droit de manifester; qu’il assure la sécurité des défenseurs des Droits Humains et qu’il soit capable d’aider réellement les victimes ou ceux qui dénoncent le crime organisé. Il doit protéger les journalistes qui sont menacés par des groupes criminels et pouvoir juger les autorités politiques et institutionnelles qui favorisent la corruption et qui s’enrichissent grâce aux crimes qu’ils commettent. Le gouvernement ne doit jamais utiliser la torture comme moyen d’incriminer ou de piéger un citoyen.

Pour toutes les raisons énoncées ci-dessus, nous demandons au Parlement Européen, institution et symbole de l’unité et de la paix en Europe et dans le monde, d’adopter une résolution qui comprenne :

a) La suspension du processus de mise à jour du «Partenariat économique mondial, de coordination politique et de coopération” entre l’Union Européenne et l’État mexicain, qui aura lieu en 2015, jusqu’à ce que l’État mexicain :

a.1 Trouve et montre, vivants, les 43 étudiants de l’Ecole normale rurale d’Ayotzinapa.

a.2 Sanctionne les responsables et complices de cette tragédie: les autorités publiques et les membres du crime organisé. De ce fait, qu’il demande la démission du gouverneur Angel Heladio Aguirre Rivero.

a.3 Veille à ce que les enquêtes sur les cas de Iguala soient réalisées avec le soutien d’instances des Droits Humains du Parlement Européen et de l’Union Européenne à la fois.

a.4 Assure des réformes qui permettent de réaliser des enquêtes qui rendraient visibles les liens qui existent entre des membres du Congrès de l’Union, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire et l’ensemble du crime organisé.

a.5 Assure les Droits Humains des familles des étudiants disparus et assassinés ainsi que ceux de toutes les organisations de la société civile; qu’elles proviennent d’initiatives citoyennes, des mouvements sociaux mexicains ou qu’elles dénoncent simplement ces faits depuis l’étranger.

b) Nous, citoyens signataires, demandons au Parlement Européen l’autorisation de pouvoir assister à la session plénière prévue le jeudi 23 octobre à Strasbourg en France, l’autorisation d’avoir une réunion avec la Commission des Droits de l’Homme du Parlement Européen. Enfin nous demandons à être présents à l’audience de Juan José Gómez Camacho, Chef de la Mission du Mexique auprès de l’Union européenne devant les membres de la délégation de la Commission Parlementaire Mixte Mexique-UE.

c) Impulser la création d’une Commission Spéciale pour le cas Ayotzinapa qui autorise l’accompagnement des organisations des Droits de l’Homme au Mexique, des groupes d’experts et des initiatives citoyennes et sociales mexicaines et/ou étrangères.

d) Que le Service Européen d’Action Extérieure et le Gouvernement mexicain organisent le Forum Société civile UE-Mexique en coopération avec le Comité Economique et Social européen, comme le prévoient les clauses de l’Accord Global. Dans ce sens nous demandons que l’édition du Forum 2015 puisse être constituée en un espace pour examiner la situation des Droits de l’Homme au Mexique.

Nous vous demandons donc de ne pas perdre l’opportunité historique que vous avez entre les mains, celle de faire bon usage de votre investiture en déployant les ressources nécessaires pour contribuer de façon active à l’éradication de la barbarie vécue au Mexique, qui a provoqué des milliers de morts et de disparus.

Le gouvernement mexicain sera constamment observé dans ses actions, aussi sommes- nous convaincus que ce contrôle doit être articulé au sein d’un encadrement international, afin de faire valoir notre devoir de mémoire et d’exiger une sentence sur les crimes commis alors.

Nous ne voulons plus de morts ! Nous ne voulons plus subir de tortures ! Nous ne voulons pas disparaître aujourd’hui et être retrouvés demain dans des fosses communes !

Nous voulons que le gouvernement respecte dans les faits les Droits de l’Homme et que plus personne dans notre pays n’ait peur de mourir aux mains des policiers, des militaires, de la Marine Nationale ou de groupes armés. Nous ne voulons plus vivre sous le joug de la terreur et des abus du crime organisé.

Nous exigeons un véritable Etat de droit.

Nous exigeons justice, respect et dignité.

Justice pour Ayotzinapa !

Nous sommes tous Ayotzinapa !

Que vive la mémoire contre l’oubli !

ILS LES ONT EMMENÉS VIVANTS, NOUS LES VOULONS VIVANTS !"

Les disparus : 


Abel García Hernández

Abelardo Vázquez Periten

Adán Abrajan de la Cruz

Alexander Mora Venancio

Antonio Santana Maestro

Benjamín Ascencio Bautista

Carlos Iván Ramírez Villarreal

Carlos Lorenzo Hernández Muñoz

César Manuel González Hernández

Christian Alfonso Rodríguez Telumbre

Christian Tomás Colón Garnica

Cutberto Ortiz Ramos

Dorian González Parral

Emiliano Alen Gaspar de la Cruz

Everardo Rodríguez Bello

Felipe Arnulfo Rosas

Giovanni Galindes Guerrero

Israel Caballero Sánchez

Israel Jacinto Lugardo

Jesús Jovany Rodríguez Tlatempa

Jonás Trujillo González

Jorge Álvarez Nava

Jorge Aníbal Cruz Mendoza

Jorge Antonio Tizapa Legideño

Jorge Luis González Parral

José Ángel Campos Cantor

José Ángel Navarrete González

José Eduardo Bartolo Tlatempa

José Luis Luna Torres

Joshvani Guerrero de la Cruz

Julio César López Patolzin

Julio César Ramírez Nava

Leonel Castro Abarca

Luis Ángel Abarca Carrillo

Luis Ángel Francisco Arzola

Magdaleno Rubén Lauro Villegas

Marcial Pablo Baranda

Marco Antonio Gómez Molina

Martín Getsemany Sánchez García

Mauricio Ortega Valerio

Miguel Ángel Hernández Martínez

Miguel Ángel Mendoza Zacarías y

Saúl Bruno García

 

Ayotii.jpg?resize=496%2C165

 

____________________

Les signataires du présent document, chercheurs, étudiants et citoyens mexicains et binationaux, vivant et travaillant en Europe, ainsi que d’associations solidaires, s'adressent à la séance plénière du Parlement européen, afin de solliciter son intervention de toute urgence face à la crise en matière des droits de l’homme que subit actuellement une grande partie de la population mexicaine.

Leur requête est fondée sur les principes établis dans la Charte des droits de l’homme des Nations Unies (ONU), la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et les termes contenus dans l’Accord d’Association Economique, de Concertation Politique et de Coopération, dit Accord Global, signé entre l’Union européenne et l’État mexicain en 1997 et entré en vigueur en 2000, ainsi que le Partenariat Stratégique de 2008.

_______________

 

Appel à pétitions :

1) Pour soutenir la demande des signataires du présent appel (pétition adressée au Parlement européen) : http://yosoy132internacional.wordpress.com/forma-comision-parlamentaria/

2) Lettre ouverte d'intellectuels, soutenue notamment par Noam Chomsky (signer la lettre ouverte adressée au gouvernement mexicain) : http://www.animalpolitico.com/2014/10/chomsky-buscaglia-y-mas-de-2-mil-academicos-de-todo-el-mundo-piden-justiciaparaayotzinapa/


_________________

Prolonger :

Sur ce blog : Errements diplomatiques : le soutien de François Hollande à la politique de Peña Nieto, président du Mexique

Marcela Turati, Las fosas mejor planeadas de IgualaEl Proceso, 09/10/2014

Marcela Turati, El dormitorio más triste y solo de Ayotzinapa, El Proceso, 14/10/2014

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.