L'utopie monétaire : l'euro et le dollar, deux représentations de la monnaie et de la société

La monnaie est une abstraction, surtout pour ceux qui n'en ont pas. Cela peut-il expliquer la forme de croyance qu'elle engendre ? Les gens voient mal que la monnaie est une idéologie produite par des sociétés spécifiques. Emmanuel Todd, dans L'illusion économique (1995), compare le dollar à l'euro et la nature de leurs banques centrales "indépendantes" :

 

L'indépendance de la Banque centrale

Dans les pays anglo-saxons, l'indépendance de la banque centrale exprime celle des acteurs économiques. Selon la conception allemande, qui est celle de l'euro, la banque centrale est un pouvoir en soi, qui représente en fait le pouvoir de l'Etat.

"Il n'est pas certain que la notion d'indépendance de la Banque centrale évoque la même chose dans les pays anglo-saxons et dans ceux du continent européen. Dans le monde anglo-saxon, individualiste, l’indépendance de l'institution monétaire exprime celle des acteurs économiques vis-à-vis du pouvoir politique. La conception allemande de la monnaie, qui est actuellement celle des élites du continent, fait de la Banque Centrale un pouvoir en soi, qui domine la société. Son indépendance n'exprime pas celle des acteurs dans la société, mais, en conformité avec la vision hégélienne exposée par Knapp, la liberté de l'Etat face à la société et aux individus qui la composent. L'indépendance de la future banque centrale européenne n'est pas une indépendance par rapport à l'Etat ; elle est l'indépendance d'une composante essentielle de l'Etat, le pouvoir monétaire, par rapport au contrôle démocratique. La monnaie peut échapper au pouvoir exécutif et aux organes législatifs qui le contrôlent. Elle ne peut échapper à l'Etat parce qu'elle est, dans une de ses dimensions, l'Etat.


Le nouveau dieu monétaire ne s'incarne donc pas de la même façon dans le monde anglo-saxon et sur le continent. Le projet européen se concentre sur la définition d'une banque centrale toute-puissante, démultiplication continentale de la Bundesbank. Le rêve anglo-saxon se fixe sur l'optimisation du marché financier, avec en chœur les bourses de New-York et de Londres. La Banque centrale exprime le pouvoir de l'Etat ; le marché celui des individus. Peut-on vraiment sans rire verser dans une même catégorie les personnages mythiques que sont le golden boy new-yorkais et le hiérarque monétaire de Francfort ? Tous deux servent le même maître, l'argent, mais les théologies et les rituels sont bien différents."

 

 

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"Mainhattan" (Francfort), siège de la gouvernance de la monnaie unique européenne

 

La monnaie révèle une ambivalence entre public et privé

Le libéralisme anglo-saxon peine à reconnaître son rapport de dépendance à l'Etat, capable de percevoir l'impôt dans le cadre d'un échange non marchand. La théorie allemande de la monnaie considère que la monnaie définit un ordre social, faisant abstraction des réalités des différents acteurs de la vie économique.

"La monnaie est souvent mythifiée, conçue comme magique et obscure. Son ambivalence fondamentale favorise l'émergence dans les esprits du sentiment d'un mystère : le dieu monnaie est, par ses modes de création et de gestion, à la fois public et privé. Banques commerciales et banques centrales contribuent à son apparition, à son mouvement, à sa destruction. Face à cette ambivalence qui ne peut être éliminée, parce qu'elle exprime dans ce domaine technique la nécessaire dualité individu-collectivité, la théorie politique classique, libérale ou autoritaire, ne peut proposer que des représentations partielles.

Le libéralisme anglo-saxon n'arrivera jamais à masquer complètement l'action de l'Etat, définisseur et garant des règles, acteur majeur de la gestion monétaire au jour le jour. Il ne peut que tenter d'oublier l'expérience innommable d'un dollar échappant entre 1980 et 1985 à toute pesanteur économique par la grâce de l'Etat. Il est frappé de cécité devant une évidence majeure : les marchés financiers, lieu d'agitation des libres individus, n'en finissent pas de spéculer sur les obligations d'Etat, dont la rentabilité est assurée par l'existence de l'impôt, c'est-à-dire la capacité d'un Etat à extraire de sa société la richesse par un mécanisme non marchand de contrainte.

La théorie allemande de la monnaie ne pourra quant à elle jamais imposer la réalité d'une monnaie fixant a priori un ordre social et échappant complètement aux acteurs décentralisés de la vie économique.

Les banques créent de la monnaie par le crédit. Reste qu'au-delà de cette ambivalence, indépassable, chacune des deux traditions idéologiques, libérale ou autoritaire, adore l'un des deux visages du Janus monétaire."

 

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Janus

Dieu des portes et des entrées, de l’extérieur et de l’intérieur, du pair et de l’impair, du bien et du mal, du sacré et du profane.

 

Pragmatisme anglo-saxon ou "sado-monétarisme" de l'euro

L'idéal anglo-saxon est une monnaie qui accompagne le rythme de la société. Les inventeurs de l'euro ont défini une monnaie qui doit réformer la société selon les critères allemands.

"Au moment même où les Etats-Unis définissaient une conception pragmatique monétaire, selon laquelle un équilibre des pouvoirs doit assurer l'émergence d'une monnaie accompagnant les évolutions et rythmes naturels de la société, l'Europe occidentale accouchait, par étapes, d'une conception radicalement opposée, dominatrice, castratrice, de plus en plus souvent désignée dans le monde anglo-saxon, par l'expression sado-monétarisme.

L'euro doit réformer la société, mieux, créer un nouveau monde européen. Chacune des sociétés réellement existantes, chaque nation, doit s'adapter, transformer ses structures et ses rythmes naturels en fonction d'impératifs monétaires décidés d'en-haut, a priori. Tel est le sens idéologique des critères rigides de Maastricht et des punitions de Dublin qui fixent des règles monétaires et budgétaires auxquelles les individus devront se soumettre dans l'éternité.

Cette monnaie autoritaire est le reflet d'un autre système culturel, fondé par d'autres structures anthropologiques. La conception anglo-saxonne de la monnaie reflète les valeurs libérales de la famille nucléaire absolue ; la conception autoritaire du continent européen les valeurs autoritaires de la famille souche.

Face à la monnaie, l'individu est comme face à toute institution, libre ou soumis. L'émergence de conceptions opposées de la monnaie n'est que le dernier avatar d'une opposition pluriséculaire entre libéralisme anglo-saxon et autoritarisme continental. Mais comment la France, lieu de naissance de l'une des deux grandes traditions libérales, décontractée dans sa gestion monétaire jusqu'au début des années 80, a-t-elle bien pu changer de camp, abandonner l'individualisme du monde atlantique pour suivre les disciplines de l'Europe centrale ?"

 

 

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Emmanuel Todd, L'illusion économique (1995). Remerciements à hey_ghis pour sa transcription.

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