Le modèle chinois est sans avenir

La Chine est devenue une sorte de modèle pour les Européens, ce qui n'est pas vraiment un indicateur de lucidité compte tenu de leur propre modèle. Elle défend le libre-échange comme personne. Mais ne serait-ce pas plutôt le signe de son retard, à l'exemple des fusées "Longue marche" qui refont ce qui a été fait par les Soviétiques et les Américains il y a plus d'un demi-siècle ?

La Chine impressionne. Les nostalgiques du communisme chinois et ceux qui désespèrent de "l'Occident" admirent jusqu'à son modèle colonial en Afrique. Ainsi, une célèbre chanteuse africaine témoignait récemment dans le journal du Media qu'elle défendrait le modèle chinois contre la françafrique. Certes, la Chine est détentrice de devises et de créances. Mais la simple accumulation du capital suffit-elle à inventer un modèle économique et social ?

Loin des fantasmes européens, un simple pays à bas coûts qui permet le dumping social

Il n'y a en effet pas de nouveauté particulière et certainement pas de "rôle moteur" de la Chine dans l'économie mondiale : l'abandon du modèle keynésien, qui est un retour au capitalisme du XIXe s, a permis les délocalisations industrielles vers les pays à bas coûts. Les pays à bas coûts se situent actuellement plutôt en Afrique du Nord, en Amérique latine, en Extrême-Orient et en Europe de l'Est. Bien sûr, la Chine impressionne par sa masse démographique ce qui suggère l'idée, excellente pour les libre échangistes, d'une main d'oeuvre inépuisable. La Chine a connu à travers les millénaires un processus historique endogène. Mais ce n'est pas pour cette raison qu'elle est devenue un modèle pour les Européens. Elle impressionne les Européens parce qu'il s'agit d'un modèle étatique autoritaire qui pourrait ressembler à "l'économie sociale de marché" des Allemands (l'ordolibéralisme).

Le modèle américain est quant à lui basé sur la prédation plus que sur la production. L'impérialisme US permet au pays de garantir son approvisionnement. Le pays devient client du monde. Mais en cas d'affaiblissement de sa puissance, il devient dépendant du monde. Face au développement d'un déficit commercial gigantesque (560 Mds $) et compte tenu de l'affaiblissement de sa puissance, seule une politique protectionniste peut résoudre ses contradictions. La politique de Trump est donc raisonnable sur ce plan. Et elle est principalement tournée contre le dumping chinois, qui a dévasté les Etats du Nord de l'Amérique et fait exploser le taux de mortalité des adultes.

Un essor vraiment rapide : de la fragilité des infrastructures

Emmanuel Todd, qui est l'un des rares chercheurs à ne pas croire à la pérennité du modèle chinois, souligne que le développement de la Chine, de type "stalinien", repose sur un très fort taux d'investissement public qui se traduit par un gaspillage matériel et humain considérable. Il s'agit d'une sorte de "marche forcée" de type militaire qui semble produire l'équivalent des "villages Potemkine", avec des villes et infrastructures fantômes (peut-être alors pourrait-on alors parler aussi de "technologies Potemkine" ?). Pas seulement bien sûr.


Le modèle économique "fantôme" 

Pour les analystes internationaux et les économistes, la Chine est le pays qui a le mieux profité de la globalisation. Dans la période récente, Xi Jinping est présenté comme le leader du monde "ouvert" (au libre-échange) alors que les Etats-Unis trumpistes seraient simplement sur la voie du déclin. Oubliant ainsi que le décollage économique US après la Guerre civile reposait sur le protectionnisme. La croissance chinoise est au contraire dépendante de choix extérieurs, ceux des multinationales occidentales. Je me demande donc si la Chine ne demeure pas dans un modèle de type colonial, un peu comme l'Amérique latine avec sa bourgeoisie "comprador". Mais relativement plus efficace compte tenu de son système de mœurs autoritaire.

Relativement, car en dépit de cette "marche forcée", la classe dirigeante chinoise n'est visiblement pas capable de développer le marché intérieur : les classes moyennes sont donc contraintes à épargner. Et en l'absence de modèle endogène de développement économique et social, elles continuent à émigrer, freinant en même temps toute évolution politique et sur le plan des mœurs.

 

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Rappel sur la fragilité des structures sociales

La Chine est un pays où la population vieillit rapidement. En 2030, la tranche d'âge la plus nombreuse sera celle des 40-64 ans. En 2050, celle des 60-64 ans. La baisse de la mortalité et l'allongement de l'espérance de vie sur des masses démographiques d'échelle continentale vont faire peser des contraintes énormes sur les actifs - moins nombreux - et même sur l'économie mondiale. On voit déjà qu'à petite échelle démographique l'économie allemande est en forte interaction avec sa classe de rentiers âgés, entraînant l'écrasement économique du continent. Il est en revanche très peu probable qu'on observe une telle évolution aux Etats-Unis, où la pyramide des âges devrait s'équilibrer vers 2060 après la disparition de la génération du "Papy boom". En Chine, ce qui restera de croissance devra être consacré aux soins et aux retraites d'une classe âgée archi-dominante qui tiendra les rênes du pouvoir.

Enfin, d'un point de vue anthropologique, je note ce que relève Emmanuel Todd à partir de la mesure de l'augmentation du fœticide des enfants de sexe féminin : le modèle patriarcal se développe en Chine, y compris dans les régions du Sud qui étaient plus "féministes". Or dans L'Origine des systèmes familiaux (2011), il souligne la coïncidence dans l'histoire entre l'abaissement du statut des femmes dans une société donnée et l'arrêt de son développement.

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