Troisième volet de la présentation de l'interview d'Emmanuel Todd dans la revue Alternativas Economicas.
"Dans une approche d'historien et d'anthropologue, j'accepte de voir la spécificité de la puissance de l'Allemagne, l'évidence d'un rôle particulier de l'Allemagne dans l'histoire. Par exemple, la modernité éducative européenne a commencé avec la Réforme protestante en Allemagne, qui était alphabétisée bien avant la France, sans parler de l'Espagne. Mais l'Allemagne est l'Allemagne, discipline, efficacité, obstination dans la poursuite d'objectifs spécifiques.
(Thomas Mann, en 1953, avait mis en garde ses élèves à Hambourg contre une "Europe allemande", préconisant une "Allemagne européenne")
Cela me rappelle une blague. Qu'est ce que l'Europe ? Un groupe de pays qui craignent l'Allemagne ... et cette définition comprend l'Allemagne elle-même ! Avoir peur de l'Allemagne à l'époque de Thomas Mann était un sentiment tout à fait naturel. Non seulement pour la dévastation causée au cours de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi parce que c'était un pays qui avait réussi des choses complètement inconcevables en termes de puissance et d'efficacité militaire. En conséquence, l'armée française ne l'oublie pas ... lorsque vous pensez qu'il a finalement fallu les Britanniques, les Américains et les Russes pour les faire plier, c'est tout simplement incroyable ! Pour les Européens après la guerre, l'Allemagne était un pays merveilleusement civilisé, discipliné et efficace, qui pourrait à l'occasion devenir enragé et complètement fou. C'est évidemment quelque chose que Mitterrand et Thatcher avaient en tête quand ils ont d'abord refusé la réunification de l'Allemagne.
Le problème de l'Allemagne est son incapacité traditionnelle à demeurer tranquillement dans sa position de chef. Ce phénomène a une explication anthropologique, lié à la structure familiale typique en Allemagne que je développe dans l'Invention de l'Europe. Le modèle de la famille allemande est de nature autoritaire, hiérarchique et inégalitaire. Dans une société structurée autour de ce modèle de la famille, la personne qui est mal à l'aise est à la tête, c'est celle qui se trouve en haut de la hiérarchie et doit décider librement, agissant dans un contexte assez vaste. Par définition, cette personne est incapable de penser en termes de liberté ou d'égalité et panique devant la liberté que lui accorde le pouvoir. C'est une explication rationnelle des divagations périodiques de l'Allemagne quand elle atteint une position autonome de superpuissance.
Songez par exemple à la première période de la croissance allemande juste après la réunification de 1870, lorsque l'Allemagne est rapidement devenue la première puissance économique du continent. Politiquement, le pays avait fondé son unité dans l'opposition à l'ennemi national qu'était la France. Mais quand elle a atteint le stade de la domination, l'Allemagne a commencé à se comporter de façon irrationnelle. Guillaume II s'est débarrassé de Bismarck, et l'Allemagne au lieu d'avoir un seul ennemi, la France, s'est aliénée l'ensemble du continent. Quelque temps plus tard l'Europe faisait face à la Première Guerre mondiale.
Aujourd'hui ce que nous voyons est que l'Europe est en train de devenir un modèle hiérarchique que les Allemands considèrent dans l'ordre des choses. Cette pensée se répand à travers la zone d'influence germanique et, progressivement, le Nord commence à se considérer comme supérieur au Sud. Ce qui se dessine en Europe est une division Nord-Sud. C'est très intéressant pour un historien, ce qui nous ramène à l'époque des affrontements entre catholiques et protestants, il y a très longtemps ..."