XipeTotec (avatar)

XipeTotec

Eleveur de xoloitzcuintles

Abonné·e de Mediapart

120 Billets

1 Éditions

Billet de blog 26 décembre 2014

XipeTotec (avatar)

XipeTotec

Eleveur de xoloitzcuintles

Abonné·e de Mediapart

Les conséquences de la sortie de l'euro et la nécessaire solidarité avec les pays du Sud

Cinquième et dernier volet de la présentation de l'interview d'Emmanuel Todd dans la revue Alternativas Economicas.

XipeTotec (avatar)

XipeTotec

Eleveur de xoloitzcuintles

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Cinquième et dernier volet de la présentation de l'interview d'Emmanuel Todd dans la revue Alternativas Economicas.

"L'euro ne marchera jamais, c'est une certitude anthropologique. La monnaie unique a contraint les pays européens à faire converger leurs économies à marche forcée, indépendamment de leurs énormes différences structurelles. Naturellement, elle a fini par servir le plus fort de tous, l'Allemagne, le grand pays créditeur et exportateur.

Normalement la monnaie est au service de l'économie. Mais l'euro est une monnaie que l'économie doit servir. À de nombreuses reprises, j'ai parlé de l'euro comme le veau d'or d'une nouvelle religion monétaire et je maintiens cette métaphore. L'euro est une monnaie qui contient une charge religieuse sacrificielle, une croyance collective dans le rêve européen. Et il est difficile de ne pas "croire", c'est là le drame.

Les Allemands vont tout faire pour que l'euro ne s'effondre pas et reste indispensable à son industrie. Le problème est que cette stratégie économique de l'Allemagne devient folle ... Si tout le monde faisait comme l'Allemagne, c'est-à-dire si tout le monde produisait des excédents commerciaux nous ferions face à une insuffisance massive de la demande et l'Europe entrerait en récession. En fait, nous y sommes presque ... Si l'Europe entrait en récession, l'Allemagne y aurait vraiment contribué, non seulement pour son activité économique mais aussi pour les mesures d'austérité imposées à l'Europe. C'est rejouer ce qui est arrivé avec la crise de 1929, née aux Etats-Unis, mais dont les répercussions sont venues d'Allemagne et de sa politique déflationniste.

Nicolas Poussin, L'adoration du veau d'or (1633)

(National Gallery Londres)

Une fois encore, je tiens à souligner que l'Allemagne n'est pas seule responsable de cette catastrophe. Mes recherches anthropologiques montrent que le comportement irrationnel de l'Allemagne survient quand il n'existe aucun contre-pouvoir solide à son hégémonie. L'inaction de la France, du Royaume-Uni et le manque d'union des pays d'Europe du Sud sont également responsables de cette dérive de l'Allemagne. L'histoire prouve que la lâcheté des Français avant la Première Guerre mondiale a beaucoup contribué à la catastrophe de l'irrationalité hégémonique de l'Allemagne. Si vous voulez me qualifier de germanophobe, il faut aussi me traiter de francophobe ! Mais comme je suis aussi un grand patriote français, vous comprendrez que je ne suis pas anti-allemands (rires). J'analyse froidement la situation, et c'est tout.

Au sujet des risques de la sortie de l'euro, les pays du sud connaissent déjà de graves problèmes internes. En ce qui concerne la France, il est clair qu'elle va subir un véritable choc opératoire. Imaginez que vous ayez une tumeur grave, elle doit être opérée et il est sûr que vous vous sentirez mal au réveil. Nous sommes dans le problème de l'acceptation du choc opératoire. Que préférons-nous, mourir tranquillement ou ôter le cancer ou une tumeur?

Je suis d'accord avec l'idée que des difficultés économiques vont surgir à la sortie de l'euro, j'accepte l'idée de l'abaissement temporaire du niveau de vie, car de toute façon le niveau de vie est déjà en baisse. Sans aucun doute, ce sera un choc brutal. Il sera réparti différemment selon les différentes couches de la population et les plus âgés vont le plus souffrir, comme c'est arrivé lors de la désintégration de l'URSS. Je dois dire qu'il s'agit d'un frein important à la sortie de l'euro, compte tenu de l'importance croissante des personnes âgées dans nos sociétés. Le monde occidental est confronté à une pyramide des âges inédite dans l'histoire ... Malgré cela, la sortie de l'euro aura un impact idéologique et social positif dans ces sociétés vieillissantes, paralysées, calcifiées.

Certains prétendent que si chaque pays revenait à sa propre monnaie, nous entrerions à nouveau dans une Europe où les pays seraient isolés et où la paix entre eux serait menacée. Cette analyse repose sur une fausse conception de l'Europe, à rebours de l'histoire. A cela, je réponds aux pessimistes que l'euro a créé une zone de guerre maximale entre les pays européens. Il existe une concurrence économique féroce entre nos Etats, qui abaisse progressivement le coût du travail pour éliminer les avantages sociaux des travailleurs du pays voisin. Avec l'euro, nous sommes entraînés dans un effondrement mécanique implacable du niveau de vie.

L'Europe n'a pas seulement besoin de flexibilité monétaire, les pays doivent être techniquement en mesure de protéger leur monnaie, d'avoir leur propre politique monétaire. Dès le début je me suis opposé à la mise en œuvre de l'euro pour des raisons techniques, mais vu les dommages qui ont eu lieu, maintenant, je le vois comme un nœud gordien. La monnaie unique est devenue un symbole de l'incompétence de la classe dirigeante. Je comprends parfaitement les grandes difficultés de la transition, mais l'effondrement de l'euro serait une bonne chose pour l'Europe. L'Europe doit délégitimer ses élites !

Si les pays du Sud se réunissaient pour vaincre l'Allemagne ce serait fantastique. Mais je relève que dans le processus d'effondrement du système, tous les pays ont été impuissants, tandis que la France avait quelque chose à dire et qu'elle aurait pu agir pour fédérer le Sud. Si le Sud s'organisait, ce serait bien et nous entrerions dans une autre histoire. L'histoire ne s'arrête jamais ! Les gens sont lents à comprendre, il faut prendre en compte le fait que les vieilles idées survivent très longtemps, mais il est nécessaire que les citoyens réagissent.

En tant que citoyen français, j'ai honte de la complaisance française. Ce serait génial si les gens du Sud s'entendaient et pouvaient se passer d'une contribution française. Mais je pense que ce serait encore mieux si la France était mobilisée aux côtés des pays du Sud. Actuellement, nous avons un racisme non assumé des élites françaises, qui est la contrepartie traditionnelle de la névrose allemande que j'ai évoquée. Nous, Français, rejetons nos racines latines et nous voulons nous identifier aux gens d'Europe du Nord, sérieux et efficaces. Je leur dis toujours, mais regardez plutôt qui gagne au foot ! (Rires)"

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.