Autour de la notion de fracture sociale

En 1995, Chirac s'était appuyé sur une note d'analyse produite par Emmanuel Todd pour dénoncer le creusement des inégalités. Mais sans en tirer la substance, l'observation de l'effacement du clivage droite gauche au profit d'un clivage éducatif et de classe. Voici l'article rédigé en 1994 par Jean Paul Monferran, l'un des bons journalistes de "L'Humanité" d'avant la "mutation" du PCF.

FRACTURE ENTRE LE PEUPLE ET LES «ÉLITES»

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 Mercredi, 7 Décembre, 1994


La Fondation Saint-Simon fait circuler un texte d'Emmanuel Todd sur «les origines du malaise politique français». La triade «professionnels» de la politique, «privilégiés» et «exclus» ne fonctionnerait plus.

Quelques pages, quelques pistes de réflexion sur «les origines du malaise politique français»... Un texte publié par le chercheur Emmanuel Todd, dans le cadre des «Notes de la fondation Saint-Simon», se présente comme une tentative de décryptage des transformations intervenues dans le paysage politique français depuis le milieu des années quatre-vingt. Avec, comme fil conducteur, l'idée d'un processus de rupture accélérée entre le peuple et les «élites politiques et journalistiques». Pour Emmanuel Todd, celles-ci adhéreraient «à une vision fausse de la structure sociale, qui (empêcherait) la représentation politique des conflits d'intérêts et de classes traversant la société française». En d'autres termes, les «outils» d'analyse politique forgés par les penseurs du «consensus», notamment à partir de l'échec de l'expérience engagée en 1981 en France et de l'effondrement de l'Est, seraient inopérants.

Après avoir noté, d'entrée de jeu, que la manifestation «la plus spectaculaire du désarroi français» est «l'effondrement, entre 1992 et 1994, d'un Parti socialiste qui semblait appelé, vers 1988, à rester la force dominante du système politique», Emmanuel Todd explicite sa critique des modèles d'«interprétation» les plus usités ces dernières années en montrant que, de ce côté-là, a longtemps prévalu une double idée: «Une société dominée par des classes moyennes apaisées ne peut aboutir qu'à un consensus politique. L'existence d'une frange d'exclus, rejetés par la modernité, expliquerait, quant à elle, les poussées contestataires.» Ce «modèle», dit-il, apparaît à tout le moins «insuffisant» quand, «au lendemain des élections européennes de juin 1994», les «deux grandes listes du consensus politique, menées par Dominique Baudis et Michel Rocard, n'ont recueilli ensemble que 40% des suffrages». Il ajoute: «Un consensus minoritaire n'étant plus un consensus, il est peut-être temps (...) de changer de modèle interprétatif.»

A plusieurs reprises, Emmanuel Todd insiste sur le «tournant» que constitue ce scrutin à ses yeux, dans la mesure où «les classes moyennes (après les classes populaires, NDLR) semblent à leur tour atteintes par le doute, et se détachent d'une conception de la politique qui ne veut voir dans la société que des élites et des exclus». Cette approche pointe le référendum sur le traité de Maastricht comme le moment culminant de «l'affrontement peuple/élite». Au fil des pages, il bouscule ainsi nombre de lieux communs. De la référence à la «polarisation de la structure sociale» qu'exprime le résultat de ce scrutin (65% des patrons votent «oui», 61% des ouvriers disent «non») à la critique de «la vision commune actuelle de la morphologie sociale de la France: une société massivement dominée par le secteur tertiaire et par ses classes moyennes, coiffée par une élite, et vivant avec remords l'émergence d'un groupe d'exclus». Où «le rêve d'une vie politique centriste par nature s'appuie sur cette représentation».

Pour Emmanuel Todd, cette «description» ne permet «guère de comprendre la polarisation» intervenue à propos de Maastricht. Et d'évoquer, entre autres, le fait que «la classe ouvrière survit en se transformant plus qu'elle ne disparaît»; la chute des «suffrages ouvriers» du Parti socialiste (42% à la présidentielle de 1988, 20% aux régionales de 1992, 13% aux européennes de 1994); la «dissociation» intervenue alors entre «nationalisme» (de Villiers) et «populisme» (Tapie); l'analyse de leurs «racines» respectives, mais aussi des dérives qu'ils portent. On retiendra aussi cette remarque (au détour d'un développement qui mériterait un véritable débat sur le vote Tapie): «On mesure ici à quel point la disparition d'un système idéologique cohérent, le communisme, n'entraîne pas celle du système de valeurs et des moeurs sur lequel il s'appuyait.» Autant dire que la lecture de ce «petit texte incandescent» - pour reprendre l'expression de Jean-Claude Guillebaud dans «le Nouvel Observateur» - ne peut qu'aiguiser la réflexion sur «la crise de la politique», sur son contenu et sur son issue. Une réflexion qui sera au coeur du prochain Mardi de l'IRM (1).

(1) «La citoyenneté en questions. Quel enjeu démocratique?», avec la participation de Claude Cabanes, rédacteur en chef de «l'Humanité», Patrice Cohen-Seat, pour l'IRM, Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherches au CNRS, Carlos Carnero, membre de Gauche unie espagnole, Luciano Pettinari, membre de Refondation en Italie.

JEAN-PAUL MONFERRAN.

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