La CGT et la Confédération européenne des Syndicats (CES)

L'historienne Annix Lacroix-Riz fait le point sur l'évolution idéologique de la CGT depuis son adhésion à la Confédération européenne des Syndicats : l’apport de l’histoire scientifique à la « formation » syndicale

Confédération européenne des syndicats contre Fédération syndicale mondiale :

l’apport de l’histoire scientifique à la « formation » syndicale

 

Je conclurai par un retour à l’impérieuse formation historique des syndiqués, dont je suis, syndiqués dont l’expérience et la capacité de combat ont été historiquement liés au syndicalisme de classe de la CGT et à ses succès. La Confédération a désormais clairement opté pour une orientation identique à celle du « syndicalisme rassemblé » (et « européen »), CFDT en tête, officiellement inédite pour la CGT. Elle renoue ainsi avec les orientations de la CGT Jouhaux-Belin de l’entre-deux-guerres, celle du choix du « tapis vert » même ou surtout quand il n’y a rien à négocier, pas de « grain à moudre », comme disait André Bergeron, secrétaire général de Force ouvrière, ancien intime, depuis la fin de 1945, du « syndicaliste » américain Irving Brown et un des principaux héros français de l’ouvrage britannique dont je parle plus loin (voir son index). Tous les syndicalistes antifascistes, les vrais, seront mieux informés des enjeux actuels en se rappelant leur histoire véridique.

La Confédération européenne des syndicats est l’héritier direct des efforts du syndicalisme américain de connivence qui s’est forgé, avec une incroyable brutalité et à coups de millions de dollars, un syndicalisme européen « à la botte », malgré d’inévitables conflits. On connaît les détails de l’affaire depuis plusieurs décennies, pour ses premières années, mais pas en France. D’une part, la publication française y a été placée au fond du trou éditorial et médiatique : en témoigne l’écho de mes travaux, déjà cités, et de ceux de Tania Régin, « Force Ouvrière à la lumière des archives américaines », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 87, 2002, p. 103-118, et sa thèse, sous la direction de Serge Wolikow, « Les relations intersyndicales françaises à la lumière des engagements internationaux, 1948-1978 », soutenue en 2003 à l’université de Dijon, http://www.theses.fr/2003DIJOL018. Illustrant le sort dramatique de l’historiographie qui traite de questions taboues, cette chercheuse a abandonné l’histoire. L’évolution de la CGT au 21e siècle, Institut d’histoire sociale inclus, a rendu à cette date l’enterrement définitif. D’autre part, les travaux anglophones, extrêmement nombreux et décisifs, sont inconnus parce que jamais traduits.

L’ouvrage d’Anthony Carew, American Labour’s Cold War Abroad, Athabasca University Press, 2018, non traduit à ce jour, porte sur les rapports entre le syndicalisme « européen » (occidental et oriental) et la CISL, issue de l’association organique AFL-CIO-Département d’État-CIA (ou les prédécesseurs de la centrale d’espionnage, dont l’Office of Strategic Services) de 1945 à 1970. L’auteur adopte certes un biais très « occidental » ‑‑ un peu hypocrite, ou prudent, comme l’impitoyable Frances Saunders, l’était sur les liens syndicalisme « libre »-CIA dans The cultural Cold War : the CIA and the world of art and letters, New York, The New Press, 1999 (traduction française Qui mène la danse, la Guerre froide culturelle, Denoël, 2004, épuisée et négociable à prix d’or, on espère une réédition prochaine). Il fait l’impasse sur le rôle du patronat américain, des États et des patronats européens, qui pèsent lourd dans la balance mais conservent jalousement leurs archives si compromettantes. 

Il évoque à peine le poids considérable, dans l’Europe unie, du syndicalisme allemand rebâti en 1945 par les Américains avec les éléments les plus compromis ou les plus inactifs des années hitlériennes 1933-1945. Mais il ne laisse aucun doute sur la « servitude » tarifée du syndicalisme dit « libre », dans la période directement préparatoire au lancement de la Confédération européenne des syndicats. Usant volontiers du terme, comme s’il était scientifique, de syndicalisme « libre », Carew établit stricto sensu le montant en dollars de chaque scission syndicale ou de chaque exclusion de communistes des syndicats occidentaux depuis 1947 (France, Italie, Allemagne, Finlande, Pays-Bas, etc.). Il établit formellement que les syndicalistes « européens » n’ont abandonné la FSM que contre grasse rétribution. Et ce, sur une base archivistique originale strictement incontestable: correspondance Irving Brown-Jay Lovestone, en particulier, et sources CIA.

C’est proprement horrifiant, le lecteur ne pouvant entretenir aucune illusion sur la contradiction objective de classe entre les payeurs, représentant le monde « d’en haut » et les bénéficiaires, théoriques défenseurs de la classe ouvrière et des salariés non informés de ces tractations financières. À part Delga, je ne vois aucun éditeur français assez courageux pour publier un brûlot scientifique pareil: 500 pages, dont 150 de notes. C’est d’un effarant « conspirationnisme » et, en sus, absolument dissuasif quant à l’adhésion à la CES, héritière directe de la CISL bâtie à coups de millions de dollars. 

Tout commentateur de cet ouvrage, académique au possible, encourrait les foudres du Decodex du Monde, de Libération et de Médiapart réunis, sans parler des autres sources alimentant la « formation » du « syndicalisme rassemblé ». Mais, pour la formation des militants syndicaux, la lecture en serait plus utile, du point de vue revendicatif, que celle de la littérature du genre fiche n° 17 ou autres fiches VISA validées, ou des productions qui résulteront du partenariat CGT-Paris-Dauphine…

Il ne fait aucun doute qu’après lecture, les syndicalistes enseignants, actifs ou retraités, soucieux d’« indépendance » de classe du syndicalisme, fuiraient comme la peste la CES solidement installée dans la corruption institutionnelle dévolue à leurs États et patronats respectifs. Ils ne douteront plus de la légitimité syndicale de la FSM livrée à la casse de l’impérialisme dominant.

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Note publiée sur le blog d'Annie Lacroix-Riz le 27 janvier 2019 : http://www.historiographie.info/27012019.html

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