Mélenchon: l’Euro et l’outrance

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L'économiste Jacques Sapir s'emporte à son tour contre la germanophobie mal placée de Mélenchon. Il dénonce une attitude mensongère : derrière des effets de manche, ses déclarations "ne peuvent qu’accroître la confusion qui règne dans une partie de la gauche sur la monnaie unique."

L'allusion de Mélenchon à un plan de l'Allemagne visant à "expulser l'Europe du sud" de l'Euro "est un contresens complet". C'est l'Allemagne qui tire les plus grands bénéfices de l'Euro (3% du PIB annuel). Mais elle ne veut pas "faire les sacrifices qu’imposerait un réel fédéralisme budgétaire au niveau de la zone Euro. Le coût de ce fédéralisme a été calculé" : 258 mds€ par an dont 90% à la charge de l'Allemagne (au minimum 8% de son PIB). Et ce pendant au moins une dizaine d'années. "On comprend, alors, le refus intransigeant des dirigeants allemands d’accepter quoi qui pourrait engager leur pays dans la voie d’une union de transferts." "Et ce refus est d’ailleurs justifié. Du fait de sa démographie, l’Allemagne ne peut pas se permettre une telle ponction sur sa richesse." C'est pourquoi la politique de l'Allemagne est de faire payer chaque pays pour son sauvetage.

Ces faits sont connus, qu’il s’agisse de ce que tire l’Allemagne de la zone Euro ou de ce qu’elle devrait contribuer pour la faire fonctionner, et Jean-Luc Mélenchon ne peut les ignorer. 

Prétendre ainsi publiquement qu’il y aurait un « plan secret » de l’Allemagne visant à l’expulsion des pays de l’Europe du Sud n’est pas simplement une contre-vérité factuelle. C’est un mensonge politique dont il faut chercher les racines. 

Pourquoi prétendre donc qu’il existe un « plan de Mme Merkel » en réalité inexistant (du moins sous cette forme et avec ce contenu) ? Essentiellement pour cristalliser une opinion française, aujourd’hui plutôt anti-allemande (et non sans quelques bonnes raisons) et présenter une position qui revient en fait à accepter les conditions de l’Allemagne comme constituant une résistance à cette dernière.

Par une présentation d’un plan imaginaire, Jean-Luc Mélenchon peut ainsi se draper dans une posture avantageuse qui masque une position largement incohérente. Il propose tout une série de mesures qui sont strictement incompatibles avec l’existence même d’une monnaie unique. C’est aussi très clair dans le livre de jacques Généreux "Nous on peut". Il est évident que si des mesures de réquisition de la Banque de France étaient mises en œuvre, la France serait immédiatement confrontée à un « blocus » monétaire de la BCE. En deux ou trois semaines la logique de la crise ainsi créée aboutirait à faire exploser la zone Euro. C’est d’ailleurs notre intérêt, ainsi que celui de pays comme l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

Il serait ainsi bien plus intéressant de dire d’emblée que, oui, la zone Euro nous étrangle (ainsi que les autres pays de l’Europe du Sud), que, oui, une dévaluation serait un moyen bien moins coûteux de rétablir notre compétitivité, et que, oui, nous avons intérêt à ce que la zone Euro, dans sa forme actuelle, disparaisse.


Sapir ajoute que dans la lutte des classes qui oppose aujourd'hui financiers et producteur, l'euro "constitue un point de verrouillage qui garantit la pérennité des politiques de financiarisation de l'économie. Provoquer l'éclatement de l'Euro c'est aussi remettre en cause ce verrouillage". Mais pour cela il faudrait abandonner le rêve fédéraliste. 

Et c'est bien ce qui fait blocage chez Mélenchon. Il est à ce point terrorisé qu’on le prenne pour un autre que lui-même qu’il s’empêtre dans ses propres contradictions, allant ainsi un jour jusqu’à dire qu’entre la souveraineté populaire et la souveraineté de l’Euro il choisit la première, et un autre faisant cette interview réellement calamiteuse.

C'est une erreur stratégique parce qu'elle "désarme les Français dans la lutte contre l'austérité".

Jean-Luc Mélenchon ne voit pas que le plus grand danger aujourd’hui en Europe vient justement de l’existence de l’Euro qui pousse les pays à s’affronter, pour l’instant indirectement dans des surenchères de politiques de dévaluation interne et demain plus directement en se déchirant et en déchirant l’Europe. Il faut dire ici que ce que nous reprochons à l’Allemagne n’est pas de suivre une politique patrimoniale, qui est nécessaire à sa démographie, mais de l’imposer aux autres et en particulier à la France par le biais de l’Euro. En fait, sous le masque d’un « internationalisme » de façade, la politique de Jean-Luc Mélenchon va faire le lit des pires replis nationalistes

C'est une erreur tactique parce qu'elle rend inaudible le Front de gauche : Elle le condamne à végéter électoralement.

Elle pousse alors à une surenchère, soit verbale (comme à propos de Moscovici, même si sur le fond les propos étaient entièrement justifiés) soit politique qui est une impasse.

Si le Parti de Gauche et Jean-Luc Mélenchon avaient adopté une attitude cohérente sur la question de l’Euro en proposant des voies de sortie qui ne soient pas purement propagandistes et en proposant des formes de maintien d’une coordination minimale entre les nations, une fois dissoute la zone Euro, ils auraient gagné une crédibilité importante qui leur permettrait d’être l’un des pôles de recomposition de la vie politique française. Faute de l’avoir fait, ils se condamnent à n’être que les spectateurs de cette crise au lieu d’en être les acteurs.

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