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Billet de blog 8 décembre 2025

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Le fouet, la cage et la plume

Libéré après trois ans d’un procès absurde — né d’un appel venu de Hollande parlant d’un char d’assaut imaginaire — Hamid retourna sa plume. Il loua la justice, devint plus royaliste que le roi, semant la diversion pour éviter l’essentiel. Mais le pouvoir qu’il servait sans mesure le rattrapa : à nouveau, il est poursuivi.

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Le fouet, la cage et la plume

Libéré après trois ans d’un procès absurde — né d’un appel venu de Hollande parlant d’un char d’assaut imaginaire — Hamid retourna sa plume. Il loua la justice, devint plus royaliste que le roi, semant la diversion pour éviter l’essentiel. Mais le pouvoir qu’il servait sans mesure le rattrapa : à nouveau, il est poursuivi.

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Le fouet, la cage et la plume — élégie d’un dressage d’État

I. Le singe sur la place publique : quand le peuple crie, le pouvoir s’effraie

Depuis 2014, Badil.info était une bouche dans un royaume qui préfère les visages sans voix. Hamid El Mahdaoui rapportait des faits et déchirait des rideaux. Là où l’État voulait des angles morts, il allumait une lampe.

Lorsque, en 2016-2017, le Rif se souleva comme une terre qui refuse le mutisme, El Mahdaoui fut parmi les rares à tenir le journal des humiliations, des colères, des espoirs.

Ce fut son premier crime.

II. La capture : quand le dompteur avance masqué

Le 20 juillet 2017, à Al Hoceïma, il filmait une foule qui ne demandait ni l’impossible ni l’interdit, seulement la dignité.

Cela suffit à déclencher l’arrestation, la machine judiciaire, la cage.

Puis vint le procès — long, étouffant, presque théâtral.

Le 28 juin 2018, la Cour d’appel de Casablanca le condamna à trois ans de prison ferme pour un chef d’accusation qui dépasse les frontières du réel : non-dénonciation d’une information reçue lors d’un appel téléphonique venu des Pays-Bas, où un inconnu affirmait vouloir introduire clandestinement… un char d’assaut au Maroc.

Une absurdité si vaste qu’elle aurait fait rire si elle n’avait pas détruit une vie. Mais les dictatures ont ceci de particulier : elles transforment le grotesque en preuve, et l’invraisemblable en sentence.

III. La plume qui dérange : écrire comme l’unique transgression

Qu’il enquêtât sur une mort suspecte en 2015, sur les injustices du Rif ou sur les errements du pouvoir central, El Mahdaoui avait une manie dangereuse : il écrivait ce qu’il voyait.

Dans un pays où l’histoire doit plaire au trône avant de plaire à la vérité, cette manie ressemble à une faute capitale.

L’État punit rarement les actes ; il punit l’audace d’agir.

IV. Bestiaire d’un pouvoir : le dompteur, le fouet et le renard invisible

Le Maroc judiciaire, dans cette fable involontaire, fonctionne comme un cirque nocturne :

  • Le singe, c’est le journaliste, curieux, joueur, libre — donc insupportable.

  • Le dompteur, c’est l’État, qui exige le silence comme on exige la prosternation.

  • La cage, ce sont les tribunaux dressés pour donner une forme juridique à la vengeance politique.

  • Le renard invisible, ce sont les accusations invraisemblables, les fictions judiciaires, les menaces insinuées qui suffisent à faire claquer une porte.

V. Le prix du silence imposé

Un peuple privé de ses journalistes est un peuple qui marche sur des braises : il avance, mais il ne sait plus où poser le pied.

La peur devient une seconde religion. L’autocensure, un réflexe musculaire.

Le royaume perfectionne ainsi son art du dressage : remplacer la voix par l’écho, puis l’écho par le vide.

VI. Après la cage : la métamorphose d’un homme brisé

On aurait pu croire qu’à sa sortie, après trois ans derrière les barreaux, Hamid El Mahdaoui reviendrait avec la même flamme, la même morsure dans les mots.

Mais quelque chose en lui avait été tordu, déplacé, fracturé.

Il revint comme reviennent ceux qui ont trop longtemps négocié avec la peur : avec un sourire crispé, avec des phrases qui ne lui ressemblaient plus.

Ce fut l’un des spectacles les plus douloureux de l’espace public marocain : un journaliste hier indocile, devenu soudain défenseur exalté de l’institution judiciaire qui l’avait broyé.

Il se mit à répéter le lexique officiel, à célébrer “l’État de droit”, à défendre des décisions iniques comme s’il lisait un texte imposé hors champ, à s’en prendre à des cibles secondaires pour éviter l’essentiel : la racine, la structure, la verticalité monarchique.

On le vit, jour après jour, devenir plus royaliste que le roi, comme si l’on avait greffé dans sa gorge une voix qui n’était plus la sienne.

Était-ce peur ? Fuite ? Fatigue ? Ou simple stratégie pour survivre dans un pays où dire la vérité équivaut à signer un testament ? Nul ne le sait.

Mais beaucoup virent, derrière son enthousiasme nouveau, un homme qui tente de remercier la cage pour ne pas l’avoir mangé entièrement.

VII. Le retournement final : le fouet n’a pas de mémoire

Et pourtant — ironie sinistre — cette soumission tardive ne lui valut ni paix ni pardon. Car dans un système qui se nourrit de la fragilité des hommes, la docilité n’achète jamais l’immunité.

Malgré ses éloges, malgré ses volte-face, malgré ses nouveaux enthousiasmes, Hamid El Mahdaoui fut poursuivi à nouveau, comme si la machine d’État voulait lui rappeler ceci : “Nous ne te punissons pas pour ce que tu dis aujourd’hui, mais pour ce que tu as osé dire un jour.”

Le Maroc autoritaire ne pardonne jamais la première insoumission. Il n’oublie pas non plus la première vérité prononcée.

VIII. Conclusion — Le jeu du Monopoly à l'envers : la cage suit l'homme

El Mahdaoui n’est plus aujourd’hui le même homme que celui qui entra en prison. Sa plume s’est retournée, sa parole s’est infléchie, son regard s’est couvert d’une brume étrange : celle des survivants qui n’osent plus crier.

Mais son histoire révèle une cruelle vérité : dans un système dictatorial, la cage n’est pas un lieu ; c’est une méthode. Même lorsque la porte s’ouvre, elle continue de suivre ceux qui en sortent.

L’acharnement judiciaire contre El Mahdaoui, même après son allégeance, est une leçon. Il résonne avec d'autres affaires, signalant une escalade dans la pression exercée sur les voix critiques :

  • Saïda El Alami, militante et influenceuse irréductible, est en prison pour ses publications et mène une grève de la faim pour protester contre sa lourde condamnation de trois ans, illustrant que même l’activisme numérique est désormais passible de la même peine que celle d'El Mahdaoui.

  • Mohamed Ziane, ancien ministre des Droits de l’Homme de plus de 80 ans, est incarcéré depuis plus d'un an pour des chefs d'accusation controversés. Sa peine aurait été rallongée, et sa vie est menacée par un âge avancé et une grève de la faim, prouvant que ni l'ancienne fidélité au régime ni la respectabilité passée n'assurent l'immunité.

Ces destins croisés — l'homme brisé qui tente de se racheter, la militante incarcérée pour une publication, et l'ancien dignitaire qui finit ses jours en prison sans explication valable — dessinent une règle immuable. C'est le Monopoly à l'envers : on ne passe pas par la case Prison pour en sortir libre, mais pour y revenir, ou y voir sa vie se briser.

Car un État qui craint la vérité n’offre jamais la liberté — il offre seulement des permissions temporaires. La plume brisée n’est jamais en sécurité, même lorsqu’elle se met docilement à écrire ce qu’on attend d’elle.

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