De Knysna à Kazan, la Kabale des Kakistocrates

A l’ombre de Karim, Kylian et ses coéquipiers viennent de réaliser un véritable exploit : réconcilier les Français avec leur équipe de France. Le désamour avait commencé par un match contre l’Uruguay en Afrique du Sud. Vendredi, le quart de finale face à l’Uruguay permettra enfin de tourner définitivement la page.

France vs Uruguay Highlights World Cup 2010 Group A © Peter Shawky

Tout commence par ce match nul face à l’Uruguay le 11 juin 2010. Tout observateur qualifié aurait considéré ce résultat comme un bon résultat. La France fera le jeu sans pouvoir concrétiser cette domination : 54% de possession de balle, 12 tirs aux buts contre 6 pour les uruguayens. Ce sont les deux équipes favorites pour la qualification. Il s’agissait d’un premier match. Les deux équipes pouvaient légitimement espérer se qualifier. Elles avaient donc tout intérêt à se ménager.

En 2010, il suffit ensuite à la France d’éviter une défaite face au Mexique et l’emporter face à l’Afrique du Sud, classés respectivement 17ème et 83ème. Classée neuvième mondial, la France aurait pu envisager sereinement sa probable qualification.

Tout observateur qualifié l’aurait compris. Observateur qualifié ?

La première erreur en Afrique du Sud fut de mépriser l'adversaire. L'échec de l'Euro 2008 aurait du nous appeler à plus d'humilité. C'est notre arrogance qui nous a perdu à Knysna. Les "experts" habituels de l'Equipe à RMC, voire le sélectionneur lui-même n’ont pas vu que l’Uruguay et le Mexique étaient des puissances émergentes dans le football mondial de la décennie. Alors évidemment, un match nul face à l’Uruguay fut considéré comme une humiliation pour nos esprits supérieurs.

La suite, on la connaît. Domenech va alors changer son système de jeu. Au 4-3-3 originel face à l’Uruguay, le sélectionneur va substituer, face au Mexique, le classique 4-2-3-1; un système qui nécessite une animation offensive. Sinon l'attaquant de pointe reste isolé ...et objet de toutes les critiques de la part d'incompétents notoires.

Anelka hier, Giroud aujourd'hui. La cible à changé, pas les journalistes de l'Equipe ni la "dreamteam" de RMC.

Huit ans plus tard, les mêmes causes produisant les mêmes effets, Didier Deschamps aura le même raisonnement et opèrera le même changement de système de jeu. La différence entre le fiasco 2010 et le succès de 2018 réside dans trois faits inédits dans le football français :

  • la non-ingérence des politiques
  • la gestion du sélectionneur 
  • Kylian Mbappé, un joueur aussi rapide qu'Anelka

En 2010, en pleine affaire Woerth-Bettencourt, celle de la Société Générale et confrontés à leur propre incompétence notamment à libérer deux journalistes otages en Afghanistan, les politiques accueillent comme du pain béni les déboires de l’équipe de France. Surfant sur le racisme latent de la société française, ils vont œuvrer à faire diversion.

Alors une simple altercation, comme il en arrive dans tous les vestiaires, va avoir des conséquences monumentales.

Incapable d’expliquer son système de jeu, Domenech se voit opposer la révolte du Bounty. En 2009, Thierry Henry, alors capitaine de l’équipe de France, avait déjà remis en cause les méthodes et le fonctionnement de Domenech devant tous les joueurs à Clairefontaine. Cette fois, ce fut Nicolas Anelka, le joueur le plus titré. qui s’emportait.

L'Equipe va alors attribuer à Nicolas Anelka des mots grossiers et insultants qu'il n'a pourtant jamais prononcé. Huit ans plus tard, Raymond Domenech avouera n'avoir été choqué que par son tutoiement. Nicolas Sarkozy décrétera pourtant ces propos "inacceptables". Et la Fédération exclura le joueur en pleine compétition. Alors même qu'il nous restait un match crucial à jouer. 

En 2009, Domenech avait empoché 826 222 euros de prime grâce aux performances des joueurs de l'Equipe de France. En 2010, il n'aura même pas la décence de s'opposer à cette décision inique d'exclure Nicolas Anelka. Son comportement fera exploser l'équipe de France.

Si la Une du "journal" l'Equipe restera comme la honte de la profession, le comble du cynisme revient à nos chers politiques. Et parmi eux l'inénarrable Jérôme Cahuzac, auteur de ces propos « Il règne en équipe de France (...) l'individualisme, l'égoïsme, le chacun pour soi, et la seule échelle de valeur de la réussite humaine c'est le chèque touché en fin de mois». 

En football, il est un principe que ne comprendront jamais les médiocres : la défaite fait partie du jeu. Elle est même l’artisan de nos prochaines victoires.

Si  l'on veut sortir de la kakistocratie ambiante autour du football, il faut et il suffit

  • d'accepter le résultat du match de vendredi contre cette magnifique équipe d’Uruguay…. quel que soit ce résultat !
  • de remercier tous les joueurs de l'Equipe de France de nous avoir fait rêver en ces temps difficiles

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