Il venait d’avoir 18 ans

La terrible tragédie de Conflans a choqué la nation. Après le temps de l’émotion vient le temps de la réflexion. Celle-ci est aujourd’hui plus que nécessaire. Expliquer n’est pas justifier. Et puisqu’il est question d’éducation, il est grand temps de s’interroger  : Pourquoi un enfant de 18 ans, élevé en France dans l’école de la république, décide de mettre fin à ses jours ?

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Le meurtre de Conflans Saint Honorine relève plus d’Erostrate que d’un supposé terrorisme aux contours ambigus.

L’histoire d’Erostrate date du quatrième siècle avant notre ère. Erostrate, un jeune homme, probablement étranger, en mal de postérité, incendia le temple d’Ephèse pour cette seule et unique raison : Devenir célèbre et rentrer dans l’histoire.

Temple dédié à Diane, déesse de la chasse et de la chasteté, le temple d’Ephèse, l’Artemision, était alors considéré comme l’une des sept merveilles du monde.

Erostrate fut condamné à mort. Surtout il fut interdit de prononcer son nom, sous peine de mort. Des professeurs d’histoire se sont chargés de lever cette sanction. Et nous connaissons cette histoire grâce à Théopompe, professeur d’histoire controversé. Il sera exclu d’Alexandrie pour troubles à l’ordre public.

2400 ans plus tard, l’assassin d’Eragny-sur-Oise s’appelle Abdullakh Abouyezidovitch Anzorov. 

Né à Moscou, sa famille était originaire du village tchétchène de Shalazhi. Pourtant l'adolescent n’avait que très peu d’attaches avec la Russie.

Roman Kadyrov, le président de la fédération Tchétchène de Russie, a tenu à préciser que l'adolescent ne s’était rendu qu’une seule fois en Tchétchénie lorsqu’il avait deux ans. Il n’y est plus jamais revenu depuis. Pour Kadyrov, Anzorov est plus français que tchétchène.

Le fait qu’il ait revendiqué son crime en français puis en russe et non en tchétchène tend à appuyer cette thèse.

L’ambassade de Russie a tenu elle aussi à se distancier de l'adolescent en précisant qu’il était arrivé en France à l’âge de 6 ans et n’avait plus de contact avec la Russie depuis. En demandant l’asile politique à la France, lui et sa famille avaient d’ailleurs été déchus de la nationalité russe, comme l’a révélé Paris Match. 

Abdoullakh Abouyezidovitch Anzorov était donc techniquement un apatride. Ce qui déjà pose problème du point de vue du droit international : On ne peut déchoir de la nationalité un citoyen qui n'en possède pas une autre. Et pour cause, un citoyen doit toujours être un sujet de droit.

Arrivé en France en 2008, le jeune Abdoullakh Abouyezidovitch Anzorov s’est vu d’abord refusé, avec sa famille, le statut de réfugié par l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Toute la famille était donc susceptible d’être expulsée. Mais ce refus a été annulé par la Cour Nationale du Droit d’Asile le 25 mars 2011, comme l’a révélé le Point. Abdullakh A. Anzorov bénéficiait d’un titre de séjour, valable dix ans qui venait de lui être délivré, à sa majorité, en mars de cette année.

Il venait d’avoir dix-huit ans.

La question qui hante les esprits est celle du motif.  Pourquoi un adolescent, élevé en France, décide de mettre fin à ses jours ?

Aîné d’une fratrie de six enfants, Abdullakh n’était pas un loup solitaire. Il vivait en France avec toute sa famille, au sein de la communauté tchétchène, réputée pour être très soudée.

Son grand-père Shamsuddin Anzorov, âgé de 69 ans était veuf.  Il est la raison pour laquelle la famille a émigré en France. Sa maladie nécessitait une opération chirurgicale. 

Sa fille est restée en Russie; ses fils, Saïd et Abuyezid, le père d’Abdullakh,  s’installent à Moscou, puis en Autriche avant d’émigrer en France.

Abdullakh était un garçon calme, un bon fils de famille ayant le sens des responsabilités. Il s’occupait beaucoup de son grand-père Shamsuddin, qui vivait dans un appartement séparé.

Le père et l’oncle d’Abdullakh travaillaient dans une société de sécurité. Ils ont notamment travaillé à la sécurité de la tour Eiffel après la vague d’attentats qui avaient ensanglanté la capitale française.

L’idée était d’y faire embaucher le jeune Abdullakh dès la fin de ses études.

Contrairement à beaucoup de jeunes français, le jeune Abdullakh était donc assuré de trouver un emploi après ses études. Il vivait pleinement le rôle que lui avait assigné sa famille ; frère aîné, petit-fils. Il incarnait la future intégration de sa famille dans son pays d’adoption.

Parallèlement, il passait son permis de conduire.

Alors pourquoi voulait-il se suicider ?

La réponse à cette question est impossible.

Pour autant, la mort de cet enfant interpelle dans toute son inhumanité. 

Sans remettre en cause sa culpabilité, la question interpelle tout parent, tout éducateur, tout soignant pour peu qu’il comprenne l’utilité de sa fonction sociale.

Si l’on en revient à une approche à la fois plus humaine et plus efficace, la réflexion débute par une question :

Quelle était l’environnement de cet adolescent ?

Comme tous les adolescents, il y a d’abord et avant tout l’environnement virtuel. C’est celui-ci qui est l’objet de cet article.

Il faut être vieux, très vieux, très très vieux pour méconnaître l’importance des séries télévisées, des mangas et des jeux vidéos sur notre jeunesse.

  • Série télévisées

Et la première d’entre elles s’appelait Game of Thrones. Compte tenu de son phénoménal succès, cette série a forcément accompagné toute l’adolescence du jeune Abdoullakh. 

En regard de la tragédie de Conflans, nous constatons que ce qui nous a choqué est justement banalisé dans chacune de ces séries.

Les scènes de décapitation sont pratiquement un passage obligé de ces séries. Le cynisme y est même tiré vers son paroxysme; dans beaucoup de ces scènes, un jeune enfant est témoin de cette décapitation. 

On imagine alors sans peine le jeune Abdullakh regardant avec effroi et délectation ces épisodes.

C’est le cas dans Game of Thrones lors des décapitations des personnages suivants : 

  • Soldats ayant déserté la garde de nuit
  • Ned Stark
  • Ser Rodrick cassel (celle-ci est particulièrement horrible)
  • Lord Karstarck
  • Champion Mereen
  • Mossador
  • Janos Slynt

La série a duré huit ans; pour le jeune Abdullakh depuis l’âge de 9 ans à celui de dix-sept ans.

Dans la vidéo ci-dessous, le journaliste pose à chacun des intervenants, sur un ton léger, qui ils aimeraient voir décapité dans la série. Ensuite il leur demande, sur le même ton léger, qui ils aimeraient prendre dans leurs bras, comme s'ils s'agissaient du même comportement social :

GAME OF THRONES "Hug And Behead" © Flicks And The City

Teen Wolf, une autre série pouvait permettre à notre jeune adolescent de s’identifier plus facilement au héros puisqu’il s’agit d’un lycéen.  Dans la troisième saison de cette série apparaît un personnage maléfique, Meredith Walker, à la tête d’une bande d’assassins à qui elle donne une liste de gens à tuer. Ce personnage, qui avoue des troubles psychiatriques évidents, est joué par l’actrice israélienne Maya Eshet. Lors d’un interview à MTV News, la jeune actrice s’est exprimée sur son personnage  :

«Je pense qu'elle essaie de faire le bien, 

je pense qu'elle est dans un état de confusion 

et qu'elle a une idée précise de ce dont le monde a besoin 

et elle essaie de la mettre en pratique. »

Il n’est pas déraisonnable de penser que c’est exactement ce dont soufrait Abdullakh Abuyezidovitch Anzorov.

La série télévisée, dont s’est revendiqué le jeune Abdullakh, est une série turque qui a eu un succès retentissant dans le monde entier du Vénézuéla au Pakistan : Dirilis Ertugrul.

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Il s’agit de l’histoire plus ou moins légendaire d’Ertugrul, le père d’Osman Ier, le fondateur de l’Empire Ottoman. La série est littéralement une invitation à rejoindre l'Etat Islamique en Syrie. Aucune mosquée, aucune association ne saurait atteindre ce niveau de séduction. Il y est question des valeurs de chevalerie, de camaraderie virile et de respect dû aux parents. Même le président vénézuélien, Nicolas Maduro, a révélé être fan de la série. 

Loin de l’érotisme de Game of Thrones, la pudeur extrême de la série turque interdit de montrer ne serait-ce qu’un simple baiser entre amoureux. Pour autant, les décapitations sont légion, pratiquement à chaque épisode.

Il n’est pas déraisonnable de penser que le jeune Abdullakh s’est imaginé en Ertugrul au service de jeunes filles, victimes d’esprits malfaisants.

L’adolescent a d’abord voulu défendre l’honneur d’une jeune fille, harcelée par un garçon qui possédait une photo compromettante d’elle. N’ayant obtenu les détails de l’affaire, il s’intéressera à l’histoire de la jeune lycéenne de Conflans Saint Honorine.

  • Mangas

En dehors des séries télévisées, les mangas constituent tout un monde où il est facile de s’évader.

Et cette année, un manga en particulier a détrôné One Piece qui caracolait en tête de toutes les ventes de mangas, depuis des années. Il s’agit de Kimetsu no yaiba (Egorgeur de Démons) : Les Rodeurs de la Nuit

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L’histoire de Tanjiro, un jeune homme dont la famille a été tuée par un démon et dont la petite soeur est en train de devenir elle-même un démon.

Le manga se vante de présenter littéralement une nouvelle façon de couper les têtes avec une lame de Nichirin. La cible marketing de ce type de manga est définitivement la midinette de 13 ans.

Le cynisme de ce manga apparaît lorsque l'on s'aperçoit que couper la tête du démon ne le tue pas vraiment.

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*"Il me tuera, il me coupera la tete, mais... si je meurs, je serai libéré. Et ensuite, je connaitrai la paix," Mère Araignée

  • Jeux vidéos

Les jeux de combat sont parmi les plus vendus. Un jeu particulièrement se distingue : The Watcher 3 : Wild Hunt. 

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Non seulement les décapitations sont légion, mais les têtes décapitées font partie du jeu et apparaissent un peu partout.

Séries télévisées, mangas et jeux vidéos sont le quotidien de nos enfants, voire de nos jeunes enfants. Ils constituent une réalité parallèle.

Mais si l’on veut s’attaquer à la racine du mal, il est temps de s’intéresser à la violence qui s’est emparée de notre société… et des effets qu’elle imprime sur notre jeunesse. 

Les chaînes d'information continue sont certainement responsables du climat anxiogène qui règne en France. Et cette ambiance n'est pas sans affecter nos enfants. L'école ne peut pas lutter.

Continuons à détester les musulmans si cela peut faire du bien à nos politiques et leurs "journalistes". Les musulmans ont beau dos. La patience est leur vertu.

Mais si l’on s’intéresse réellement à la pertinence de notre modèle social, et surtout si on aime nos enfants, commençons à nous intéresser à leur environnement virtuel. 

Il est temps de convoquer Twitter, Netflix, YouTube, et autres Ubisoft à la table de négociation de notre modèle social

et de leur proposer un nouveau projet de contrat social. 

Pour le bien-être de nos enfants, il est temps de discuter de la responsabilité sociétale des entreprises qui en font des cibles marketing.

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