Gilets Jaunes, Musulmans et Punks

Toute analyse du mouvement des Gilets Jaunes est vouée à l’échec, devant la variété des profils. Le recours au raisonnement par analogie peut permettre de comprendre mieux, non pas le mouvement mais son traitement par les médias, les politiques, les forces de l’ordre et hélas, la justice maintenant.

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En sciences sociales, pour établir une analogie, il suffit de substituer un groupe humain à un autre. Et quel groupe humain a connu le même traitement par ces mêmes forces conservatrices ? En France, la réponse va de soi :

Les Musulmans,

Les Musulmans, vous dis-je !

De quel côté penche l’électorat musulman ? Nul ne le sait.

Pourtant, des journalistes orientés s’évertuent à l’analyser. Des sociologues patentés, en mal de budget, croient avoir trouvé l’explication. Des hommes politiques, en mal de notoriété, en font l’essentiel de leur programme politique. Même le président, conseillé aujourd’hui par Sarkozy, tente de le réformer.

C’est simple, en France, sur le sujet de l’électorat musulman, il n’y a rien à comprendre mais tout est expliqué.

L’absence de hiérarchie, de représentants interdit toute tentative de récupération. L’électeur musulman ne raisonne pas en partis politiques. Il place l’intérêt général avant son intérêt propre. Il a inversé la devise républicaine :

Fraternité – Egalité – Liberté

On constate que l’égalité en droit est le pilier du triptyque. Elle ne change donc pas de place au centre de l’échiquier politique. Mais la question du vivre ensemble devient première. La solidarité est essentielle au vivre ensemble. Elle conditionne toutes les libertés. Et personne ne s’autorise à parler au nom de tous les autres.

C’est ce que viennent de découvrir les Gilets Jaunes : la démocratie réelle.

Aujourd’hui, les Gilets Jaunes nous enseignent la démocratie.

Dans une démocratie bien comprise, personne n’a d’idées préconçues qu’il entend imposer à l’autre.

Non, dans une démocratie bien comprise, on s’assoit d’abord à la table des négociations et l’on discute. Et de cette discussion jaillit l’idée politique. Le parti pris politique n'est donc pas la condition préalable du dialogue; il en est sa conséquence.

Les Partis politiques ont dévoyé l’idée politique.

Dans une assemblée démocratique, ils ne devraient pas y avoir de groupes politiques.

A l’assemblée nationale, il ne devrait y avoir que 577 individus, élus des quatre coins de France, y compris l’outremer et l’étranger. Et chaque député défendrait son avis personnel, et non celui de son parti.

Pour être légitimes, les députés devraient agir comme les Gilets Jaunes : sans hiérarchie, égaux entre eux.

A l’instar des Gilets Jaunes, leurs seules armes devraient être la pertinence de leurs idées et leur force de conviction.

Aujourd’hui, un député ne sert à rien ; il est véritablement payé à ne rien faire ; à ce propos, l’absentéisme au moment du vote est d’ailleurs sidérant. La seule utilité du député n’existe qu’à l’intérieur du groupe majoritaire. Là, il devient l’idiot utile de l’exécutif.

Les partis politiques ont tué le pouvoir législatif.

C’est cette liberté incroyable non pas de tous les Gilets Jaunes mais de chacun d’entre eux qui en font ce mouvement si attachant. Entendre un gilet jaune s’exprimer pour lui-même et non pour les autres, c’est entendre l’humanité politique.

Le débat organisé sur Mediapart par Mathilde Goanec fut un modèle d’humanité… et de journalisme.

La parole aux gilets jaunes : " on nous a jeté des miettes " © Mediapart

Cette humanité politique, nous l’avions perdue, assassinée par les partis politiques et leur fonctionnement bureaucratique.

C’est pourtant cette conception de la Fraternité, de l’Egalité et de la Liberté qui permet à tout Gilet Jaune de s’exprimer.

Et parmi eux, il se peut qu’il y en ait un qui dise des inepties, des stupidités voire des propos réprimés par la loi. Mais cela ne doit pas choquer ; cette liberté est l’essence même du discours politique.

Alors évidemment quand le sage montre la lune, non pas le fou mais son ennemi prétend ne voir que le doigt.

Et, à l’unisson, les rentiers des idées conservatrices dénoncent ces propos comme s’ils représentaient, à eux seuls, toute la pensée des Gilets Jaunes. Non, il s’agissait d’un propos d’un Gilet Jaune, non des trois cent mille français qui constituaient le mouvement au début.

Et quel parti politique peut revendiquer 282 000 militants actifs aujourd’hui ? Quel parti politique français peut même en revendiquer 50 000 comme samedi dernier ?

C’est ici que commence la pertinence de l’analogie avec les musulmans.

Car le traitement des Gilets Jaunes sera celui réservé habituellement aux citoyens français de confession musulmane.

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C’est classique. Nul besoin d’être devin. Tout comme les musulmans, les Gilets Jaunes seront affublés des deux sobriquets qui permettent tous les abus de pouvoir : la radicalité et la dangerosité.

Les Gilets Jaunes sont devenus des « radicalisés ». Ils sont donc « dangereux ». La dangerosité est un concept pratique puisque l’on peut en affubler n’importe qui. Il ne s’agit plus de les arrêter juste avant qu’ils commettent leurs actes comme dans Minority Report. On va pouvoir les arrêter quand on suppose qu’ils en ont eu l’idée. La charge de la preuve est inversée. C’est à lui de prouver qu’il est innocent.

Sinon, on pourra les mettre en garde à vue puis les juger en comparution immédiate. Et ils seront évidemment condamnés ; surtout, ils n’auront plus le droit d’exprimer leurs idées politiques.

Mais il faut être vraiment très naïf pour penser un seul instant qu'une répression peut arrêter une idée.

De toute évidence, la répression n’est jamais la solution.

De toutes façons, les Gilets Jaunes ne sont pas une idée, ils sont une méthode pour faire jaillir une idée.

Et aucun CRS, aucun juge, aucun homme politique ni journaliste ne pourront les combattre s’ils ne comprennent pas ce simple fait.

Au milieu des années 70, en Angleterre, un mouvement est né qui s’est fait d’abord connaître pour ses méthodes, non pour ses idées.

Ce fut la révolution Punk

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Jusqu’au milieu des années 70, la musique rock s’est faite progressive. Elle émanait de véritables virtuoses inspirés par le jazz et la musique classique :

  • Excellents Musiciens à l’image de Keith Emerson du groupe Emerson, Lake and Palmer
  • Excellents chanteurs à l’image de Jon Anderson du groupe Yes
  • Excellents Poètes à l’image de Peter Sinfield du groupe King Crimson
  • Excellents Acteurs à l’image de Ian Anderson du groupe Jethro Tull

Le spectateur en était réduit à écouter, à admirer, persuadé que jamais il n’aurait le talent ni le niveau de ces monstres sacrés.

…Jusqu’à la révolution Punk de 1977 !

A ce moment-là sont apparus sur la scène des OVNI du Rock. Incapables de jouer d’un instrument, ils ne savaient ni composer ni chanter. Pourtant ces Punks vont envahir la scène rock britannique en rivalisant de vulgarité et de violence.

4 groupes ont émergé parmi la multitude d’apprentis du Rock :

  • Les Stranglers pour leur violence sur scène. Ils performaient avec des stripteaseuses sur scène et leur bassiste français ne dédaignait pas descendre de scène pour se battre avec des spectateurs qu’il n’appréciait pas.
  • Les Clash au discours plus politique et qui imposeront à leur maison de disques de vendre 3 albums pour le prix d’un seul
  • Les Damned, les premiers à enregistrer un disque
  • Les Sex Pistols pour leurs provocations. Johnny Rotten (Jeannot le pourri) criera qu’il déteste les Pink Floyd et insultera la reine d’Angleterre. Sid Vicious (Sid le vicieux) dans une parodie de "Comme d’habitude" s’imaginera tirer sur un public de nantis... à l'Olympia.

Au départ, leurs « chansons » se contentaient de décliner  "F… you" en anglais. Autant ils dégoutaient l’establishment léché de la musique rock, autant ils désinhibèrent des dizaines de fans de rock qui deviendront à leur tour des monstres sacrés.

Tout simplement parce qu’on les a laissés s’exprimer librement, sans les réprimer, ils se sont autorégulés eux-mêmes.

Et très vite, les mêmes qui hurlaient sur scène des insanités en arborant des croix gammées vont se mettre à écrire des textes et des musiques dont la beauté, la qualité n’auront rien à envier à leurs aînés.

C’est la Révolution Punk qui a permis la naissance de groupes culte tels que Joy Division ou Siouxsie and the Banshees.

Quel rapport avec les Gilets Jaunes ?

Il s’agit moins de comparer les Gilets Jaunes et les Punks que de comparer le traitement que la société leur a réservé ; et surtout le résultat de ce traitement.

C’est le choix cornélien qui est donné à ceux qui ont fait métier de fustiger les « sans dents » : La répression ou la permission ?

La première instaure l’entre-soi, refuse le dialogue et fait régresser la démocratie. Pire, elle rend la dictature acceptable.

La seconde suppose certes la permissivité ; mais ce choc est salutaire face à un monde politique sclérosé.

En autorisant à chacun son quart d’heure de gloire, il se peut que l’on ait, au début, besoin de se boucher les oreilles voire de se pincer le nez. C’est juste le prix de la liberté d’expression.

Ce fut d’ailleurs l’attractivité du candidat Macron dont les partisans ont apporté à l’Assemblée une bouffée d’oxygène si utile. Pourtant, il était parfois difficile d’écouter les propos ineptes de certains d’entre eux. Le temps est galant homme ; sont apparus depuis des femmes et des hommes politiques qui compteront dans l’avenir, pour peu que les dinosaures laissent leur place.

Pour espérer dans l’avenir politique français, est-ce trop demander que d’attendre la même indulgence à l’égard des Gilets Jaunes ?

Le renouvellement si nécessaire de notre personnel politique est à ce prix.

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