La mécanique Cyrulnik

La commémoration des attentats de 2015 a vu tourner en boucle sur les réseaux sociaux un vieil article sur Boris Cyrulnik. Bruno Béziat, dans un article de Sud-Ouest, faisait dire au célèbre éthologiste, parlant de terroristes islamistes, « C’est la même mécanique que pour les nazis ». Une ineptie que Boris Cyrulnik n'a certainement jamais dit.

Point de vue de Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, sur TV7 le 15 janvier © Biji75

Dans un article de Sud-Ouest, Bruno Béziat titre son interview : 

Terroristes islamistes : « C’est la même mécanique que pour les nazis »

On peut difficilement affirmer quelque chose d'aussi peu fondé. Ce qui permet une telle ineptie est la juxtaposition de deux mots, chacun déjà fortement connoté individuellement : "Terroristes" et "islamistes"

  • Affubler quelqu'un du terme "terroriste" implique de s'interdire toute réflexion à son égard. C'est ce qui explique la différence de connotation avec le terme "résistant". Pour celui qu'il combat, un résistant est toujours un terroriste. On se souvient de l'Affiche rouge publié par le gouvernement de Vichy pour discréditer certainement le plus grand résistant français, Missak Manouchian.

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  • Il en va de même pour le terme "islamistes" : il sera toujours préféré au terme "musulmans" s'il s'agit de lui attribuer une connotation négative. L'objectif est le même que précédemment : s'interdire toute réflexion à son égard.

La juxtaposition des termes fortement connotés  "terroristes" et "islamistes" permet toutes les inepties. Elle ne suppose aucune contradiction, aucun débat. 

Vous pouvez le tester, cela fonctionne toujours.

Terroristes islamistes, c'est la même mécanique que le mode de reproduction des scarabées en Laponie du Sud.

En effet, dans le nord de la Suède, les scarabées vivent en autarcie. Et au moment de leur reproduction, un groupe se forme qui interdit toute interaction avec un élément étranger. Le processus de reproduction se veut pur.  il sélectionne une femelle scarabée qui sera la reproductrice de 72 scarabées mâles sélectionnés eux aussi pour leur généalogie. Pour protéger la femelle reproductrice, un cercle se forme autour d'elle. Et si un scarabée n'arrive pas à suivre la cadence imposée par le leader, il est physiquement éliminé par le premier cercle. Au bout d'un certain temps, les scarabées les plus faibles comprennent d'eux-mêmes qu'ils n'appartiennent pas au groupe et s'éloignent du cercle de reproduction. Ils vont alors chercher à se suicider en se livrant d'eux-mêmes à des prédateurs qui, après avoir joué avec eux, les élimineront. Ces prédateurs sont appelés les carabes.

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Le paragraphe qui précède est un amoncellement d'inepties que je viens juste d'inventer. Pourtant sa lecture ne suscitera aucun rejet de la part du lecteur. Pourquoi ? Parcequ'il commence par la juxtaposition de deux mots fortement connotés qui ne supposent aucun débat, aucune réflexion : "Terroristes" et "Islamistes"

C'est là, l'objectif de cette expression qui est bien plus efficace qu'un point Godwin.  

Le point Godwin sert à indiquer qu'un débat est clos. Toute argumentation au-delà du point Godwin est stérile. Les interlocuteurs resteront sur leur position sans pouvoir convaincre l'autre. Ils sont chacun arrivés au bout de leur argumentation. Toute référence au nazisme comme métaphore du mal suprême est la preuve d'une absence totale d'arguments pertinents dans le débat.

L'expression "terroristes islamistes" permet de se passer totalement du débat tout en donnant l'impression de l'alimenter. Appelons le, en toute modestie, le point Yamine. 

Ici, le point Yamine permet de faire croire que l'on parle d'un sujet de manière équilibrée, structurée et argumentée lors bien même que l'on ne fait qu'alimenter la connotation négative de l'expression sans jamais l'analyser ni la justifier. 

Et c'est pour cette raison que cette expression est tellement prisée par les "journalistes locaux". Ils espèrent que ces termes très vendeurs les sortiront de la précarité. C'est la dernière étape avant la faillite économique du journal. Elle est pourtant déjà une faillite intellectuelle.  

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