Un étrange article du Monde

Le Monde a mis en ligne un article assez étrange : « Attaque du Louvre : La garde à vue de l’assaillant levée en raison de son état de santé ». Etrange car d’abord on n’y apprend rien sur l’attentat. Etrange par les messages qu’il essaie de faire passer.

Le terroriste et les deux machettes Le terroriste et les deux machettes

L’article, non signé, a été mis en ligne le 7 février à 12 heures 10 puis mis à jour le 8 février à 6 heures 39. Pourtant, la mise à jour ne nous apprend rien de plus.

L’information principale de l’article du Monde est la levée de la garde à vue d’Abdallah El-Hamahmy, l’auteur présumé de l’attaque du Louvre. Information qui a certainement son importance.

Blessé par 5 balles, Abdallah El-Hamahmy est soigné à l’hôpital européen Georges Pompidou. Son état est grave. Quel intérêt de mettre en garde à vue un suspect en état d’hospitalisation ?

Puisqu’il s’agit d’un attentat terroriste, la garde à vue peut durer jusqu’à 6 jours.

Comme l’article ne nous dit rien, on suppose que la décision de mettre le suspect en garde à vue était une décision administrative. Et la levée de cette mesure a dû relever d’une décision judiciaire ; il aurait été intéressant d’écrire un article sur cette différence d’approche. Mais là encore, ce ne fut pas la décision du journaliste.

Pire, la source judiciaire est citée au mot près, entre guillemets, et la citation est mise en exergue mais son anonymat est préservé. Bigre, l’information doit être d’importance pour que le procureur ne veuille être cité : la garde à vue est levée mais ne le répétez pas !

Ensuite viennent les contradictions : Nous apprenons, dans le troisième paragraphe, que le suspect a refusé de parler à la police… ce qui contredit le premier paragraphe qui précisait que le suspect « a commencé à répondre aux questions des enquêteurs ». Là, l’article relève du cas pratique à exhiber dans les écoles de journalisme.

La dernière partie de l’article révèle les tweets envoyés par le terroriste présumé la veille de l’attaque. Ils dénoncent une allégeance à ISIS. Le jour même, « quelques minutes avant l’attaque » nous précise l’article, il aurait tweeté cette phrase lourde de sens « Pas de négociation possible, pas de compromis, permanence et pas de retour ».  

Cette phrase sonne comme le credo des extrémistes israéliens qui refusent toute négociation sur le retour des palestiniens.

L’article nous signale qu’elle serait en fait un propos de l’ex-numéro 2 d’ISIS, il y a 5 ans. Et le journaliste ne va pas développer cette information. De quelles négociations peut-il s’agir ? De quel retour ? Le seul retour dont il est question d’après l’auteur de l’article est « le grand retour du terrorisme » en Irak (sic).

Et donc la question demeure :

abdallah-el-hamahmy
Pourquoi un égyptien, responsable des ventes vivant à Sharjah, ville de la banlieue de Dubaï dans les Emirats Arabes Unis et tout juste père d’un enfant de 7 mois, viendrait attaquer le Musée du Louvre à Paris en reprenant une citation du chef des forces spéciales d’ISIS, mort en août dernier ?

Autre question : Comment un étranger peut acheter deux machettes dans un magasin d’armement en France en plein état d’urgence ?

Mais aucune de ces questions ne semblent intéresser le(s) auteur(s) de l’article du Monde.

L’article se termine en précisant que le terroriste présumé n’a pas de lien avec la branche égyptienne d’ISIS, dont le centre des opérations se trouverait dans le Sinaï, autre terre promise s’il en est.

En fait le but de l’article n’est pas d’informer mais d’achever de nous convaincre que nous sommes bien en présence d’un « djihadiste » : il aurait tweeté la veille de l’attaque « des versets du Coran » qualifiés de « profession de foi qui le ferait enter au paradis ».

 Quels étaient donc ces deux « versets du Coran » si « troublants » d’après l’article ?

  • « Seigneur (…) Fais-moi mourir en parfaite soumission et fais-moi rejoindre les vertueux »
  • « Certes, Allah a acheté des croyants, leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. Ils combattent dans le sentier d’Allah : ils tuent et ils se font tuer. »

La  première citation est en fait une version tronquée. Le verset 101 de la sourate 12 n’est pas un verset guerrier, bien au contraire. C’est la prière d’un homme de bien qui a réussi dans la vie et aspire à mourir apaisé et en homme heureux :

            « Seigneur, tu m’as accordé le pouvoir et tu m’as appris l’interprétation des évènements. Ô Créateur des cieux et de la terre, tu es mon protecteur dans ce monde et dans l’autre ; fais-moi mourir musulman et place-moi au nombre des vertueux. » (Qur’an 12-101)

            Ce choix de verset de la part d’un prétendu « djihadiste » est d’autant plus étrange que l’homme qui s’exprime est le prophète Joseph, fils d’ISraël.« Troublant » nous dit l’article.

Le choix du second verset est encore plus « troublant ». Là encore, il s’agit d’une version tronquée.

Par contre, le choix de la sourate 9, dite du « repentir » est plus cohérent. Cette sourate comme celle qui la précède traite du comportement religieux en temps de guerre.

Ce qui est étrange dans le choix du verset 111 est qu’il scelle un passage du Qur’an qui concerne les hypocrites. Après avoir décrit les quatre types d’hypocrites, il leur est donné l’exemple du croyant, qui, en temps de guerre, ne craint ni pour sa personne ni pour ses biens.

Et ce qui est « troublant » est que la partie manquante du verset est celle où il est dit que ce verset concerne les juifs, les chrétiens et les musulmans à égalité. 

« Certes, Dieu a promis aux croyants le paradis pour leurs personnes et pour leurs biens. Lorsqu’ils combattent pour la cause de Dieu, qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, cette promesse a force de loi qu’elle ait été faite sur la Torah, l’Evangile ou le Qur’an. Et quelle promesse est plus sûre qu’une promesse divine ? Alors réjouissez-vous du marché que vous avez conclu. C’est là une grande victoire. » (Qur’an 9-111)

Traduttore, Traditore !

Certes les traductions sont souvent sujettes à caution.

Et cette vision comptable de la religion où un croyant négocie directement avec Dieu son passage au paradis semble une pratique assez éloignée de la doxa musulmane.

Alors quel était le message censé être transmis par cet article ? Et de quels marchandages avec le rédacteur en chef était-il la promesse ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.