La mystérieuse affaire Jeffrey Epstein

Traduction libre d'un article du Chicago Reader : "The mysterious case of Jeffrey Epstein" paru le 1er août 2019. Leonard C. Goodman, avocat en Droit Pénal à Chicago est co-propriétaire du média indépendant, the Chicago Reader.

Compte tenu de ses relations avec l'élite mondiale,

ne vous attendez pas, dans cette affaire, à comprendre ni à obtenir justice.

Alexander Acosta (à gauche), Procureur des États-Unis pour le district sud de la Floride, qui deviendra plus tard Ministre du Travail du Président Trump, raconte qu'il a appris que Jeffrey Epstein était au-dessus de sa classe salariale. © Avec la permission de la Maison Blanche et du Shérif du Comté de Palm Beach Alexander Acosta (à gauche), Procureur des États-Unis pour le district sud de la Floride, qui deviendra plus tard Ministre du Travail du Président Trump, raconte qu'il a appris que Jeffrey Epstein était au-dessus de sa classe salariale. © Avec la permission de la Maison Blanche et du Shérif du Comté de Palm Beach

L'affaire Jeffrey Epstein récèle de bien étranges mystères. Jeffrey Epstein, un "Professionnel de la Finance", âgé de 66 ans, a été arrêté le 6 juillet dans le cadre d'une inculpation fédérale pour proxénétisme et sollicitation de mineures, des dizaines de filles dont certaines âgées de 14 ans. L'affaire date de 2002, et pour des raisons dont je vais parler dans un moment, ne vous attendez pas à la comprendre.

L'homme qui valait 500 millions de dollars

Le premier de ces mystères est de savoir comment Epstein, un ancien professeur de mathématiques à Brooklyn, a accumulé une fortune estimée à un demi-milliard de dollars; cette fortune comprend des hôtels particuliers à Palm Beach et Manhattan, une île privée dans les Caraïbes, et un jet privé surnommé le "Lolita Express", dans lequel il aurait accueilli de nombreuses personnalités, dont

  • l'ancien président Bill Clinton,
  • l'ancien Conseiller à la Sécurité Nationale, Sandy Berger,
  • l'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak,
  • l'ancien président colombien Andrés Pastrana
  • ou encore le Prince Andrew, duc d'York, fils de la Reine d'angleterre.

Le New York Times décrit Epstein comme "un gestionnaire d'un fond de placement spéculatif". Cependant, la société d'Epstein, la firme financière Financial Trust Co., n'a pas de site Web, n'a enregistré aucune transaction auprès de la Securities and Exchange Commission, l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers; ce qui suggère fortement que Jeffrey Epstein n'a jamais géré de portefeuille financier, comme il l'a longtemps affirmé.

Le deuxième mystère réside dans la non-intervention des forces de l'ordre

Si les charges contre Epstein sont vraies, et il en a admis au moins quelques unes lors de l'accord conclu en 2008 avec les autorités judicières du Comté de Palm Beach, en Floride, comment a-t-il pu poursuivre ses activités illégales pendant tant d'années sans ingérence significative des forces de l'ordre ? Les accusations portées actuellement par le gouvernement fédéral contre Epstein semblent constituer une réponse directe au succès d'une récente série d'articles de la journaliste Julie K. Brown du Miami Herald qui critiquaient le traitement de l'affaire Epstein par le gouvernement fédéral.

Selon Brown, le gouvernement fédéral connaissait les activités d'Epstein depuis plus de dix ans et avaient identifié 36 victimes mineures d'abus sexuels. Un acte d'accusation fédéral de 53 pages pour proxénétisme a été établi, mais il fut mis de côté en faveur d'un accord de non-poursuite judiciaire (NPA : Non-Prosecution Agreement) très inhabituel, qui mit un terme à l'enquête sur Epstein et son puissant réseau d'amis. Cet accord avait été approuvé par Alexander Acosta, procureur fédéral à Miami, qui devint plus tard Ministre du Travail du président Trump. Interrogé sur l’accord Epstein par l’équipe de préparation du gouvernement Trump, Acosta a expliqué qu’il lui avait été demandé de laisser tomber et qu’Epstein était au-dessus de sa classe salariale (sic): "On m’a dit que Epstein appartenait aux Services Secrets et qu’il fallait le laisser tranquille."

Qu'un riche et puissant criminel obtienne un blanc-seing du gouvernement fédéral n'a rien d'étonnant. Le système judiciaire américain est souvent brutal et sans appel. Une personne ordinaire qui prend une photo pornographique d'un mineur - définie par la loi fédérale comme toute personne âgée de 17 ans ou moins - se voit obligatoirement infliger une peine de 15 ans d'emprisonnement dans une prison fédérale. Cependant, contrairement à ce que vous avez pu voir à la télévision, ces peines sévères sont rarement données aux personnes riches et influentes. Près de 70% des prisonniers aux Etats-Unis sont noirs ou hispaniques, et seulement un tiers des accusés devant un tribunal fédéral a les moyens d'engager son propre avocat.

Pour citer un exemple éloquent, au cours des années 2000, les banquiers de Wall Street ont commis une fraude massive.

Ils ont réussi à évincer des familles endettées de leurs propres maisons, en les escroquant avec des hypothèques aux taux d'intérêts exponentiels et ils ont transformé ces hypothèques sans valeur en actions qu'ils ont revendues à des investisseurs, sans les informer de la valeur réelle de ces titres. Ils ont ainsi provoqué l'effondrement du marché boursier en 2008. Pourtant, pas un seul de ces banquiers n'a été poursuivi pour fraude hypothécaire. Au lieu de cela, les présidents Bush et Obama ont renfloué les banques de ces escrocs. Ensuite, pour créer l'illusion que notre gouvernement se préoccupait de la fraude hypothécaire, les procureurs fédéraux se sont lancés à la poursuite des intermédiaires les plus bas dans la hiérarchie bancaire, emprisonnant de très nombreux employés, agents de crédit et petits porteurs. J'ai dû défendre au moins une demi-douzaine de ces personnes, toutes pauvres et politiquement impuissantes. Dans chaque cas, les procureurs fédéraux ont exigé une importante peine d’emprisonnement et des indemnités de dédommagement au profit des banques criminelles.

La chose la plus surprenante concernant l'accord entre Epstein et les autorités judiciaires n’est pas qu’il l’ait empêché d’être emprisonné dans une prison fédérale, mais plutôt que le gouvernement fédéral est allé plus loin, en accordant l’immunité de poursuites à «tout complice potentiel d’Epstein». Ce type d'accord est inouï et assez choquant. Le système de justice fédéral repose sur des poursuites pour complicité dans lesquelles des peines réduites ou une immunité de poursuites sont réservées à ceux qui sont disposés à témoigner contre leurs amis et associés. Demandez à tous ceux qui ont grandi dans les logements sociaux de Chicago d’expliquer comment les procureurs fédéraux traitent habituellement ce type d'affaires.

Cela nous amène au troisième mystère qui entoure l'affaire Epstein:

Qui sont ses complices et pourquoi ont-ils obtenu l'immunité ?

Acosta nous a fourni un élément de réponse important : Il a avoué avoir été approché pour laisser tomber les poursuites parce qu'Epstein "appartenait aux Services Secrets". Les résidences d'Epstein seraient équipées de caméras et de microphones cachés dans les chambres à coucher, qu'Epstein aurait utilisées pour enregistrer l'agression sexuelle de filles mineures par ses invités de marque.

Epstein était-il impliqué dans un chantage sexuel exploitant des enfants et visant d'importants politiciens ainsi que des personnalités médiatiques ? Si oui, quelle a été la participation de nos services secrets ? Les réponses à ces questions pourraient aider à expliquer la richesse d'Epstein et le très inhabituel accord de non-poursuites judiciaires, qui a immunisé ses complices. Mais les réponses pourraient également être très gênantes pour les politiciens impliqués, de tous bords politiques.

L'une des missions essentielles du Parlement consiste à superviser les Services Secrets qui disposent d'un pouvoir énorme, opèrent dans l'ombre et ont une réputation horrible d'abus de pouvoirs. En février, le sénateur  du Nebraska, Benjamin Sasse, membre de la Commission des Lois du Sénat, a demandé une enquête sur les agissements d'Acosta dans cette affaire, affirmant que "les victimes du réseau pédophile d'Epstein méritent cette enquête - de même que le peuple américain". Les sénateurs démocrates ont également demandé une enquête sur la question de savoir si Acosta sétait rendu coupable de faute professionnelle dans le traitement de l'affaire Epstein.

Acosta a démissionné de son poste au gouvernement le 12 juillet. Un Parlementaire osera-t-il aller au-delà d'Acosta et enquêter sur le rôle des responsables américains de nos Services Secrets ? William Hayden a été directeur de la CIA en 2007 et est actuellement analyste pour CNN. Robert Mueller était le directeur du FBI en 2007. Est-ce que l'un ou l'autre de ces hommes sera interrogé sur le scandale Epstein ? Compte tenu de la récente performance du Parlement en matière de supervision de hauts responsables, ne vous attendez pas à voir élucider la mystérieuse affaire Jeffrey Epstein.

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