Sur les chaînes d'information continue, une petite musique aime à se faire entendre : immigration égale délinquance et délinquance égale immigration.
On feint d'oublier que deux millions et demi de nos compatriotes vivent hors de France. Ils sont donc les immigrés des autres nations. Et selon la musique des chaînes d'information continue, ils seraient donc la délinquance des autres nations.
Absurde, ridicule.
Et les chaînes d'information continue auront beau protester que l'équation "immigration = délinquance" ne concernent que les étrangers, il n'en reste pas moins que les francais de métropole aime à regarder leurs compatriotes établis hors de France comme s'ils étaient des immigrés.
Ils n'y peuvent rien. C'est intrinsèquement lié à l'essence même de la notion de citoyen francais... depuis qu'il n'est plus sujet du roi et qu'il est devenu sujet de droit.
En fait, c'est dû à l'histoire de France, des Émigrés de la Révolution à l'Expat d'aujourd'hui en passant par le colon et le rapatrié d'Algérie.
On vous explique :
De l'aristocrate en fuite au cadre expatrié, la République n'a jamais vraiment su quoi faire de ceux qui partent. Entre fascination et défiance, la perception des français établis hors de France raconte l'histoire d'une nation qui se cherche à travers ses absents.
Il y a quelque chose de profondément français dans notre rapport aux départs. Pas les vacances, non ça, on sait faire. Mais le vrai départ, celui où l'on refait sa vie ailleurs, où l'on garde son passeport mais change de fuseau horaire pour de bon. Là, ça coince. La France a toujours eu avec ses expatriés une relation compliquée, faite de fierté et de suspicion, d'admiration et de reproche silencieux. Comme si partir, c'était forcément trahir un peu.
Quand l'exil devient un crime d’État
Remontons au début. 1789, la Révolution explose, et avec elle une conception radicalement neuve de la citoyenneté. Être français ne se définit plus par la naissance ou le sang versé pour le roi, mais par l'adhésion au projet républicain. Et malheur à ceux qui doutent. Quand les aristocrates et les prêtres réfractaires prennent la route de l'exil vers Coblence, Londres ou la Suisse, la jeune République ne leur pardonne rien. Partir, ce n'est pas s’absenter, c'est déserter.
Les lois tombent comme des couperet. En novembre 1793, on dresse la « liste générale des émigrés », véritable inventaire de l'infidélité nationale. Les biens ? Confisqués. Les familles ? Punies. Les émigrés deviennent des parias, radiés du corps social, accusés de comploter contre la patrie depuis leurs salons étrangers. La République naissante se construit contre eux, comme si la pureté démocratique exigeait l'exclusion des tièdes et des nostalgiques.
Mais derrière la fureur idéologique, il y a aussi une logique économique implacable. En saisissant les terres des « traîtres », on finance la Révolution, on redistribue les richesses, on invente une justice sociale fondée sur la dépossession. L'émigré ne perd pas seulement son statut, il devient une ressource que l'État exploite pour se consolider. La trahison, en somme, ça rapporte.
Quand les exilés reprennent la plume
Pourtant, dans les salons de Londres et les pensions suisses, une autre histoire s'écrit. Celle de la mélancolie, de la perte d'un monde disparu. Les émigrés ne se vivent pas en traîtres, mais en témoins d'un effondrement. Dans leurs lettres et leurs romans, ils racontent moins la conspiration que le déchirement. Sénac de Meilhan, Madame de Staël, leurs textes donnent chair à l'exil, lui rendent sa dimension humaine que la loi lui avait retirée.
Et lorsque la Restauration arrive, en 1815, elle comprend qu'il faut refermer la plaie. En 1825, la fameuse « loi du milliard » indemnise les anciens émigrés. Ce n'est pas qu'un geste financier, c'est une reconnaissance de culpabilité nationale, un pardon mutuel qui clôt vingt ans de haine. L'émigré cesse d'être un proscrit pour devenir une victime de l'Histoire. Le regard change.
De la fuite à la conquête, le grand retournement
Avec le siècle suivant, tout s'inverse. La France impériale ne craint plus les départs, elle les encourage, les célèbre même. Le colon devient l'antithèse de l'émigré. Loin de fuir, il étend la nation, il porte la civilisation française jusqu'aux confins du monde. Les manuels scolaires exaltent son courage, les journaux font de lui un héros moderne. On ne parle plus de trahison, mais de rayonnement.
Les grandes villes portuaires comme Le Havre se disputent le titre de « port colonial ». La France se pense désormais en empire, et ses citoyens installés aux colonies deviennent des agents de cette grandeur retrouvée. Après la défaite de Sedan, le pays a besoin de renouer avec la fierté; le projet colonial offre cet exutoire. Le colon, c'est le Français qui gagne ailleurs ce que la métropole a perdu ici.
Mais cette glorification a ses zones d'ombre. Car le colon reste, lui aussi, sous contrôle. Il doit incarner la France, la représenter, ne jamais s'en détacher vraiment. Son autonomie n'est qu'apparente. Et lorsque la décolonisation sonne le glas de l'empire, le retour massif des «rapatriés» d'Algérie révèle la nature conditionnelle de cette reconnaissance; tant que l'aventure coloniale triomphait, le colon était un héros; une fois l'empire effondré, il redevient un problème, un fardeau à intégrer.
Entre atout stratégique et suspect fiscal
Nous voilà au présent. L'expatrié moderne, cadre, entrepreneur, chercheur, n'a plus grand-chose à voir avec le colon triomphant ni avec l'émigré honni. Il circule dans un monde globalisé, incarne la mobilité des élites, contribue au « rayonnement français » cher aux discours officiels. Les institutions le valorisent; création du Conseil supérieur des Français de l'étranger en 1948, puis de l'Assemblée des Français de l'Étranger, représentation parlementaire... L'État organise, structure, reconnaît.
Mais le soupçon, lui, n'a pas disparu. Il a juste changé de registre. On ne craint plus que l'expatrié conspire contre la République, on redoute qu'il échappe à l'impôt. Les débats sur l'exil fiscal des ultra-riches, les propositions d'« impôt universel » pour les Français fortunés résidant dans des paradis fiscaux, tout cela témoigne d'une vieille peur, celle de la déloyauté. Au XXIᵉ siècle, la fidélité se mesure en euros versés au fisc. Dans un pays où 57 % des foyers fiscaux ne paient pas l'impôt sur le revenu, on vient reprocher aux expatriés de ne pas contribuer. Le paria a muté du politique au fiscal, mais la logique reste la même.
Le privilège blanc de l’expatriation
Il faut ajouter une dimension que l'on évoque trop peu; l’expatrié contemporain n'est pas n'importe quel migrant. Les sociologues le montrent; le terme même d'« expatrié » est racialisé. On l'applique aux migrants blancs, euro-américains, ceux dont la mobilité est perçue comme un choix, un privilège, une aventure. Les autres, on les appelle immigrés. Cette distinction révèle que la « blanchité » fonctionne comme un passeport invisible, autorisant une mobilité enviée, une installation confortable dans le Sud global mais surtout postcolonial.
L'expatrié peut se sentir chez lui partout, là où d'autres migrants doivent sans cesse justifier leur présence. Ce privilège migratoire, articulé au passeport français, reproduit à l'échelle mondiale des hiérarchies héritées de l'époque coloniale. La France valorise ses expatriés tant qu'ils incarnent une certaine idée de la réussite : Blanche, diplômée, mobile. Mais dès qu'on gratte, la suspicion refait surface.
Une nation qui se définit par ses absents
Au fond, toute cette histoire raconte la même chose, la difficulté française à penser la citoyenneté au-delà du territoire.
De la Révolution à la mondialisation, la France se contemple dans le miroir de ceux qui partent. L'émigré, le colon, l’expatrié, autant de figures successives qui révèlent ce que la nation attend de ses enfants. La fidélité, d'abord. La gloire, ensuite. La contribution économique, enfin.
Là où d'autres pays, Israël, l'Irlande, le Liban ou même l’Italie, ont fait de leur diaspora une force tranquille, la France continue d'y voir un paradoxe angoissant.
Comment être français sans vivre en France ?
Comment aimer la République et habiter la Thaïlande ou Myanmar ?
Ces questions, posées dans la fureur jacobine de 1793, résonnent aujourd'hui dans les forums d'expatriés, dans les débats sur la double nationalité, dans les amendements fiscaux rejetés mais sans cesse re-proposés.
La France se cherche encore. Entre la blessure de l'absence et la fierté d'un rayonnement mondial, elle hésite.
Peut-être faudrait-il accepter, enfin, que le dehors fait partie d'elle. Que sa force ne se mesure pas seulement à ses frontières, mais aussi à cette capacité de rester français ailleurs, autrement. Que l'attachement ne se prouve pas par la présence, mais par ce fil ténu, invisible, que tissent ceux qui partent sans rompre.
Du proscrit révolutionnaire au cadre de Bangkok ou de Yangoon, l'histoire est la même, celle d'une nation qui se définit autant par ceux qui restent que par ceux qui s'en vont.
Une nation qui, depuis deux siècles, oscille entre la peur et le désir de cet ailleurs; un ailleurs qui la définit autant qu'il l'inquiète.