Poème sur le désastre du journalisme

Examen de cet axiome : Toute catastrophe doit être rapportée, décrite, amplifiée et décriée… surtout lorsque les victimes sont européennes. Quant aux autres, il est préférable de les minimiser.

Ô malheureux mortels ! Ô terre déplorable !

Ô de tous les mortels assemblage effroyable !

D’inutiles douleurs éternel entretien !

Le 1er novembre 1755, un tremblement de terre suivi d’un tsunami détruira Lisbonne, et les villes côtières d’Afrique du Nord, d’Agadir à Alger. Evidemment l’histoire européenne ne retiendra que les morts de Lisbonne.

Conteur, philosophe, Voltaire se révéla aussi journaliste et rapporta cet événement dans un célèbre poème. Ce poème a depuis été maintes fois analysé et commenté, notamment sur ses qualités littéraires et la réflexion qu’il a induit sur la providence. Rarement, cependant, il en fut relevé la modernité journalistique. Ce poème suit en effet tous les canons du journalisme de catastrophe :

  1. Décrire la douleur plutôt que l'évènement
  2. Évoquer l’horreur toujours
  3. Insister sur le pathétique
  4. Amplifier la réalité
  5. Enfin dénoncer un coupable

Certes, les journalistes de BFMTV ou de Valeurs actuelles n’utilisent plus guère l’hémistiche, la diérèse ni l’anaphore, l’assonance ou l’allitération. Peut-être encore l’hypotypose. Mais la trame reste la même :

Se placer d’abord dans le registre émotionnel

Insister sur les « ruines », les « lambeaux », les « cendres », les « marbres rompus » et les « membres dispersés »

Préciser toujours les femmes et les enfants parmi les victimes

Augmenter tant que faire se peut le nombre de victimes, surtout si le chiffre est invérifiable sur le moment. En cas d’hésitation, utiliser le conditionnel, qui reste à jamais le mode préféré du journaliste de catastrophe

Réfuter toute cause naturelle et dénoncer la cupidité de l’homme

 

Parler de Gênes plutôt que du Laos

Hundreds missing after Laos dam collapses © TRT World Now

Plus de 150 000 personnes meurent tous les jours dans le monde. Les journalistes de catastrophe n’ont que l’embarras du choix pour s’étaler dans le pathos. Alors comment choisir ?

Comme en 1755, où il fut plus question de Lisbonne que d’Isfahan, la règle ultime dans le journalisme de catastrophe est de ne mentionner que les catastrophes qui concernent nos semblables : les blancs, les français, etc…

Le modèle suprême pour tout journaliste de catastrophe, qui se respecte, reste le sketch des Monty Python sur les informations pour perroquets :

Bonsoir.

Voici les nouvelles pour les perroquets.

Aucun perroquet n'a été impliqué dans un accident sur la M1 aujourd'hui (…).

Un porte-parole des perroquets a déclaré qu'il était heureux qu'aucun perroquet ne soit impliqué. 

Outre la proximité, l’avantage de préférer reporter la catastrophe de Gênes plutôt que celle du Laos consiste dans la recherche du coupable.

Dans le cas du Laos, le responsable dénoncé sera le sous-développement. Et le débat n’est plus possible. 

A l’époque de Voltaire, le responsable dénoncé était la Providence divine. Et la question était seulement de savoir si cette Providence était juste ou non. La question divisa les philosophes. 

Aujourd’hui, la Providence s’appelle la Commission Européenne. Gênes devient du pain bénit pour celle et ceux qui veulent remettre en cause cette Providence. Et le même débat divise les faiseurs d’opinion médiatico-politiques :  Whatever (European) is, is right!

Ensuite, le métier de journaliste de catastrophe ne consiste pas à reporter l’information. Le métier de journaliste de catastrophe consiste à fournir du temps de cerveau disponible aux annonceurs qui le font vivre.

Il s’adresse donc à une cible précise :  En l’occurrence, le consommateur des produits vantés dans les annonces qui font vivre le journalisme.

Le consommateur (lecteur ou spectateur) doit donc se sentir concerné, même par des catastrophes qui ont lieu dans des pays où il n’a jamais été et où il n’ira jamais.  

Et la motivation principale d’achat est toujours le besoin de se rassurer. Or, un client rassuré n’achète plus rien. D’où le besoin constant d’instiller la peur dans le comportement du consommateur.  

Marketing induit du journalisme de catastrophe 

Depuis la pyramide de Maslow, nous connaissons l’échelle des besoins.  

maslow-5

A la base de la pyramide se situent les besoins basiques. Ce sont les besoins qui naissent du sentiment d’insécurité. Ce sont ceux qui fournissent les consommateurs les plus avides (Nourriture, vêtements, logement).

Il s’agit donc de maintenir le consommateur dans ce sentiment d’insécurité, seul propice à développer son désir d’achat.  

Et le désastre du journalisme tient uniquement et simplement dans sa dépendance aux annonceurs.

Aujourd’hui, aucun poète ni philosophe n'a les moyens de le dénoncer. Ils vivent, eux aussi, aux dépens des mêmes commanditaires.

 

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