Présidence et Vème République : La recherche de l’équilibre

En France, la Présidence de la République est une rencontre entre une Fonction et un Individu. Une Fonction établie comme le stade suprême de l’Autorité et un Individu, stade ultime de l'accomplissement de l’homme politique.

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Créée par et pour le Général de Gaulle, la Présidence version Vème République a du mal à se dépêtrer de son empreinte, aujourd’hui encore, 46 ans après sa mort.

Il ne s’agit pas ici d’émettre une critique politique de l’action du Général de Gaulle. Il s’agit d’examiner comment l’électeur de la Vème république a réagi à cette nouvelle forme d’autorité.

Et si l’on devait noter la présidence gaullienne sur une échelle de 1 à 10, De Gaulle recevrait la note maximale tant pour la Fonction (F) que pour l’Individu (I).

De Gaulle : F = 10, I = 10.

Au départ toute militaire, l’autorité de la Présidence de la République n’hésitait pas à puiser sa légitimité dans un lien direct avec l’électeur. On se souvient du célèbre « aidez-moi ! » lors du Putsch d’Alger en 1961 où le leader suprême demande au peuple de le sauver d’une mort certaine.

De Gaulle réussit à combiner les trois valeurs du leadership telles que définies par Max Weber dans Economies et Société (1922):

  • L’Autorité rationnelle, « la légitimité de l’autorité est transformée en la légalité de la règle générale, celle-ci étant élaborée consciemment et par rapport à des buts, et décrétée et publiée selon des règles formelles » ;
  • L’Autorité traditionnelle qui repose sur une relation personnalisée du pouvoir et où l’éthique du leader rencontre celle de ses électeurs ;
  • L’Autorité charismatique à laquelle les électeurs se soumettent en vertu de leur croyance en la capacité exceptionnelle de leur leader.

Le problème récurrent du leader charismatique réside dans sa succession. Et celle du général De Gaulle n’échappera pas à cette fatalité. Incapables de trouver un successeur capable de la même autorité et du même charisme que le Général, les français s’en remirent à la tradition.

En 1969, les électeurs ont eu le choix entre deux types de tradition, l’une liée à la fonction et l’autre à l’individu :

  • Alain Poher était le candidat désigné par la Constitution pour succéder au président en tant que Président du Sénat.
  • Georges Pompidou, était le candidat désigné par le Général lui-même pour lui succéder et son Premier Ministre.

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Les français vont préférer à la légitimité statutaire une légitimité liée à la personne. Et ils vont élire Président celui qui avait eu si longtemps la confiance du général, son Premier Ministre.

Dirigée non plus par un Président mais par un Premier Ministre, la France va perdre en autorité. Avec Pompidou, l’Individu n'est plus à la hauteur de la Fonction. Si l’individu possédait des qualités humaines évidentes, il lui manquait l’autoritarisme et la brillance du Général.

Pompidou : F = 8, I = 6

Cette préférence pour l’individu plutôt qu’à la fonction va permettre l’accession de Giscard au pouvoir. Dès lors que la fonction présidentielle n'est plus en danger, les français vont s’intéresser à la personne même du Président.

giscard
D’abord méfiant, Giscard va durant sa campagne électorale se réclamer de la plus pure tradition, la tradition monarchique. La généalogie de sa femme lui permettait de prétendre descendre de Louis XV.

Une fois élu Président, Giscard rangera au placard cet encombrant symbole, qu’il songera à exhiber durant les vœux de fin d’année. A droite, la femme n’a jamais réussi à s’élever au-delà de l’accessoire politique.

Dans son désir de désacraliser la fonction, il refusera de porter l’énorme médaille présidentielle qui faisait le charme de ses prédécesseurs. Il conduira lui-même sa Renault 16 de fonction et ira jusqu’à inviter à déjeuner à l’Elysée des éboueurs qui n’en demandaient pas tant.

Giscard ne comptait briller que par ses qualités personnelles et notamment son esprit brillant et vif. Avec Giscard, l’individu égalait la fonction.

Giscard : F = 8, I = 8

Déçus par cette trop grande personnalisation du pouvoir, les français s’orientèrent vers la tradition républicaine. C’est ce qui explique le choix en 1981 de François Mitterrand, symbole de la IVème République.

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Avec Mitterrand, la Fonction reprendrait l’ascendant sur l’Individu. Et cette ascendance lui permettra de durer 14 ans, un record sous la Vème République. Mitterrand paraissait individuellement moins brillant que son prédécesseur mais son expérience des fonctions régaliennes lui permit de redonner à la fonction ses lettres de noblesses. Et aujourd’hui, Mitterrand incarne l’idéal de l’homme d’état pour tous ceux qui sont nés après la mort du Général. Malheureusement, ses ennuis de santé éclipseront sa personnalité durant son deuxième mandat.

Mitterrand I : F= 7, I = 6 ; Mitterrand II : F=9, I=8

Mitterrand avait relevé au plus haut point l’Institution présidentielle malmenée par Pompidou et Giscard. Alors les français pensaient renouveler l’opération avec Chirac. Compte tenu de ses nombreux mandats de ministre, Chirac apparaissait effectivement comme le Mitterrand de la Vème.

chirac
Ce fut l’erreur de Chirac de ne pas comprendre ce pour quoi il avait été élu. Ayant perdu ses soutiens traditionnels lors de l’épopée balladurienne, Chirac négligera totalement cet aspect de la fonction.

C’est une autre leçon de la Vème République. Un Président de la République est certes un leader… mais un leader d’une équipe de managers. Or Chirac se retrouvait seul, abandonné par son propre parti.

C’est ce qui explique l’épisode malheureux de 2002, où l’escroc fût préféré au facho... et où la fonction présidentielle perdra tout son crédit. Ne restera que l’individu dont les qualités ne brillaient plus.

Chirac I : F = 7, I = 7 ; Chirac II : F = 4, I = 6

Alors ce sont ces qualités de leader que les français rechercheront lors de l’élection de 2007. Ils avaient besoin de croire en l’homme providentiel. Et cet homme fut Sarkozy.

sarkozy

L’illusion était pourtant grossière. Mais les français avaient tellement envie de croire. Et leur désillusion sera à la hauteur de cette déception. Ni l’institution présidentielle ni les qualités individuelles de celui qui était censé l’incarner ne permirent de relever la Fonction.

Sarkozy : F = 4, I = 7

Alors en 2007, quand un candidat s’écria « Moi, Président », les français pensèrent tenir enfin celui qui allait redonner un peu de hauteur à la fonction. Méprise considérable, préjugé funeste !

hollande
À peine élu, Hollande décidait de normaliser une fonction qu’une majorité de français continue de vénérer. C’est ce malentendu qui explique l’animosité que suscite la présidence Hollande. Un individu normal dans une fonction normale ne correspond pas à l’image que les français se font de l’institution présidentielle créée par le Général de Gaulle.

Hollande : F = 5, I = 5

Au fond, c’est de cela dont il s’agit lors de l’élection présidentielle, une rencontre entre une Fonction et un Individu. Les idées politiques sont secondaires ; ce qui ne veut pas dire qu’elles ne comptent pas.

Le prochain président, quel qu’il soit, aura pour tâche de reconstruire ce socle présidentiel qui a tant souffert sous les deux dernières présidences.

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Plus qu’une personnalité forte, les électeurs français, fidèles à cette recherche d’équilibre entre la fonction et l’individu, vont plébisciter un candidat qui incarne l’institution présidentielle.

La Droite possède en Villepin l’incarnation parfaite de ce que recherchent les Français pour incarner l’institution présidentielle mais il lui manque une équipe et un parti.

Fillon a l’équipe, il a le parti mais il n’a pas l’étoffe. A l’instar d’un Pompidou dont il ne partage sinon que les sourcils, il reste un premier ministre orphelin de son mentor; c’est un mauvais choix appelé à échouer. Et beaucoup à droite commencent à pressentir les limites de la candidature Fillon. 

En France, l’élection présidentielle est une affaire d’homme, pas encore de femme. Et l’affaire d’un homme suivi par d’autres hommes. Pour cette raison, l’extrême-droite n’a aucune chance en France. D’une part, Marine souffre de son sexe. Mais surtout, depuis l’exclusion du Père, il manque au FN une capacité à exhiber une équipe d’hommes derrière un leader charismatique.

A gauche, seul Mélenchon semble incarner cette présence pour restaurer la fonction présidentielle. Mais à lui aussi, il manque une équipe et un parti... l’expérience peut-être aussi.

S’il a la carrière d’un Pompidou, la personnalité de Macron se rapproche plutôt de celle d’un Giscard. Pourrait-il connaître la même réussite ? Pour s'emparer de l'Elysée, Giscard a bénéficié de la trahison de Chirac. Aujourd’hui qui jouera le rôle du traître en apportant à Macron le parti et l’équipe qui lui font tant défaut ?

C’est là tout l’enjeu des Primaires Socialistes.

Pour l’instant, elles n’ont accouché au mieux que d’un ministre de l’Education, un ministre de l’Economie et d’un ministre de l’Intérieur. Un parti, une équipe mais pas de leader.

Contrairement à une idée reçue, le choix du Président sous la Vème République ne porte pas sur sa capacité à réduire les déficits publics et à créer de l’emploi. Ces aptitudes sont le fait de Ministres, gestionnaires ou Managers.

Le Président, lui, est par essence un Leader. Et c’est sur ce critère unique, le leadership, que les électeurs fondent leur choix du futur Président.

La dichotomie entre leader et manager est un phénomène connu en gestion des ressources humaines :

Un Manager a des subalternes lorsqu’un leader a des adeptes.

  • La légitimité d’un manager naît de son autorité, celle du Leader de son Charisme.
  • Un manager focalise sur la tâche à accomplir, un Leader sur les hommes qui vont accomplir cette tâche. L’humain d’abord !
  • Un manager recherche sa zone de confort (il évite les conflits et minimise la prise de risque) ; un Leader recherche l’innovation, la prise de risques.

La Primaire socialiste n'a révélé que de pales gestionnaires de la fonction présidentielle :

Peillon doit se villepiniser s’il veut incarner cette fonction. Il en a les moyens intellectuels mais il semble qu’il soit déjà trop tard pour lui.

Valls fait l’erreur de tout miser sur l’autorité or l’autorité est la marque du manager, pas celle du Leader. Erreur qui fut fatale à Sarkozy et qui pourrait l'être à Fillon.

Étonnamment, la stratégie de Hamon devrait se révéler la plus efficace... une fois compris que Benoît Hamon ne vise pas le leadership de la fonction présidentielle mais celui du Parti Socialiste.

Reste l’énigme Montebourg.

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