Pourquoi les racistes ne font plus d’enfants ?

La récente altercation entre le ministre de l’Intérieur italien, d’extrême-droite, et le ministre des Affaires Étrangères luxembourgeois, socialiste, a mis en lumière un des aspects les moins connus du nationalisme : Le nationalisme, qu’il soit socialiste ou non, a toujours pour corollaire l’incontinence sexuelle.

Luxembourg's Jean Asselborn cusses out Italy's Matteo Salvini © Alana Mastrangelo

A la question

Monsieur et Madame Dalors ont un fils.

Comment s’appelle-t-il ?

Jean Asselborn s’est empressé de répondre : Homère

Peut-être un peu vite !

La réponse dépend en fait de la nationalité de Monsieur et Madame Dalors.

S’ils sont français, Jean Asselborn a tort.

Et notre futur académicien, Eric Zemmour pourrait le lui confirmer. Monsieur et Madame Dalors, dans le souci de ne pas « insulter la France », n’auraient certainement jamais appelé leur fils Homère. Il lui aurait préféré « un prénom du calendrier ».

S’ils sont luxembourgeois, Jean Asselborn a encore tort.

Ministre des affaires étrangères du Grand-Duché de Luxembourg, Jean Asselbon ne peut pas ne pas savoir que 62.6 % des enfants nés au Luxembourg ont une mère étrangère. Et compte tenu de la tendance actuelle au Luxembourg, l’enfant se serait alors certainement prénommé Gabriel, Leo, Ben ou encore Luca.

S’ils sont italiens, Jean Asselborn a toujours tort.

Dans ce cas, monsieur et madame Dalors n’auraient tout simplement pas d’enfants.

Selon ISTAT, l’agence nationale italienne des statistiques, la population de l’Italie diminuera de sept millions au cours des cinquante prochaines années. Actuellement estimée à environ 60,7 millions, la population italienne devrait chuter à 58,6 millions au cours des 30 prochaines années, et à 53,7 millions d'ici 2065.

Sans le recours à l’immigration, l’agence prévoient même une chute jusqu’à 46,1 millions.

Le Sud sera probablement le plus touché. La population du centre-nord le plus prospère ne devrait diminuer qu'à partir de 2045. Actuellement, 66% des habitants vivent dans le centre-nord et 34% dans le sud et les régions insulaires. D'ici 2065, ce ratio devrait passer à 71 / 29.

Le cas de Sellia, petit village médiéval en Calabre dans la province de Catanzaro, est un exemple édifiant. Davide Zicchinella, le maire de Sellia, a signé un décret stipulant qu’il est désormais « interdit de tomber malade » dans le village. L’objectif est de tenter de sauver la ville de l'extinction, en incitant les résidents à prendre soin de leur santé. En 1960, la ville comptait 1 300 habitants, mais il n'en reste aujourd'hui que 537 et 60% des résidents ont plus de 65 ans. C'est l'une des nombreuses communes italiennes appelées à disparaître.

Mais quels sont les facteurs à l'origine de ces prévisions alarmantes ?

L'Italie a le taux de natalité le plus bas au monde, avec seulement huit bébés nés pour 1000 habitants en 2015. Le faible taux de natalité en Italie, qui a atteint un nouveau record cette année, ne suffira pas à compenser les décès annuels. Les derniers indicateurs montrent 1 673 décès par jour, contre seulement 1 353 naissances.

Le vieillissement de la population est lui aussi en cause. L'âge moyen des Italiens était de 44,9 ans, en 2016. Les personnes âgées de plus de 65 ans représentent 22,3% de la population totale. L'Italie compte 17 000 centenaires.

Istat établit d’ailleurs le taux de fertilité en Italie à 1,34 enfant par femme, chiffre inférieur à celui de l’an dernier ; il est de 1,95 enfants par femme chez les non-nationaux.

Au total, 474 000 bébés sont nés en Italie en 2016, un record et moins de la moitié du niveau des années soixante.

Les mamans vieillissent ; le nombre de femmes de plus de 40 ans enceintes a doublé entre 2002 et 2012. En moyenne, les femmes italiennes donnent naissance à leur premier enfant à 31 ans et sept mois.

Pourtant, beaucoup d'Italiennes prévoient d'avoir des enfants. Elles déclaraient en 2012 vouloir en moyenne 2,3 enfants. 75% des mères italiennes d’un enfant affirment en vouloir un second voire un troisième.

Alors pourquoi ne le font-elles pas ?

Pour commencer, le taux de chômage des jeunes femmes reste élevé. Beaucoup d’italiens de plus de 20 ans habitent encore chez leurs parents.

Même lorsqu’elles ont un travail, la peur de le perdre suite à une grossesse est une réalité. Une italienne sur quatre perd son emploi dans l'année suivant l'accouchement. Et 42,8% de celles qui ont conservé leur emploi avouent avoir du mal à concilier vie professionnelle et vie familiale.

En 2014, le FMI avait déjà épinglé l'Italie comme le pays européen le moins actif en faveur du travail des femmes. Seule, une femme sur deux occupe un emploi en Italie, le chiffre est encore plus faible dans le sud.

Outre les problèmes financiers, l’absence d’options en matière de garde d’enfants se révèle un problème majeur, pallié seulement par la solidarité familiale. Une famille italienne sur deux a recours régulièrement aux grands-parents pour s’occuper des enfants ; 20% d'entre elles quasi quotidiennement.

Les écoles maternelles publiques sont souvent surpeuplées, en particulier dans les villes ; la seule option reste le recours à de coûteuses écoles privées. Si 50% des mères italiennes déclarent ne pas en avoir les moyens, 24% de celles qui en auraient les moyens affirment ne pas trouver de place disponible pour leur enfant.

Le nationalisme est-il la solution ? 

L’infertilité n’est pas la priorité de l’agenda politique des italiens ; l’immigration non plus d’ailleurs. C’est pourtant l’extrême-droite, portée encore par les médias, qui a réussi à convaincre les électeurs italiens. Vice-premier ministre, et ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini est devenu l’homme fort du gouvernement, voire de l’Europe selon Time magazine.

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L’Italie est le miroir de l’Europe. Il serait judicieux de prêter un peu plus d’attention à son histoire. Tout comme l’Europe, tout comme l’Allemagne, l’histoire de l’Italie est faite de particularismes régionaux. Rien n’est plus éloigné du nationalisme que la mentalité italienne. Il a donc fallu une influence étrangère, en l’occurrence la France jacobine, pour instiller l’idée d’un état unifié en Italie. Et pour créer une identité nationale, le nationalisme reste le moyen le plus efficace pour annihiler les dernières résistances. C’est d’ailleurs la raison de la résurgence des nationalismes en Europe, seule moyen de consolider l’idée européenne si étrangère aux peuples qui la composent.

Et pour consolider ce nationalisme, il est nécessaire de fabriquer un ennemi extérieur. C’est ce que n’avait pas compris la Ligue du Nord. En substituant le migrant africain au paysan du sud de l’Italie, Matteo Salvini a révolutionné le parti et l’a rendu plus efficace.

Devenu le fer de lance de la lutte contre les migrants, Mattéo Salvini a seulement oublié que l’Italie fût historiquement le pays des migrants. Les migrants africains reproduisent en fait un modèle édifié par les parents et grands-parents de ceux qui ont massivement voté pour Matteo Salvini.

L'Italie a en effet connu une émigration massive de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1960, avec près de 750 000 Italiens émigrant chaque année de 1898 à 1914. On pense qu'il s'agit de la plus grande migration de masse des temps modernes, avec 25 millions d'émigrés italiens.

Aujourd'hui, plus de 5 millions d’italiens vivent à l'étranger. Et, comme par un fait exprès, plus de 5 millions d'étrangers résident en Italie aujourd’hui.

Alors espérer, comme l’affirme Mattéo Salvini, que le nationalisme puisse être le mouvement idéologique pour redonner aux italiens l’envie de faire des enfants, c’est oublier l’histoire.  C’est oublier l’échec des politiques natalistes des gouvernements fascistes.

De 1925 à 1938, le gouvernement fasciste mit tout en œuvre pour relancer la fécondité ; il proposa

  • une augmentation des prestations sociales,
  • des allégements fiscaux,
  • de meilleurs soins de santé
  • et même des médailles pour les mères de cinq enfants.

Le régime fasciste fit la promotion de la virilité, la famille, la maternité afin de maintenir la grandeur nationale.  Rien n'y fit.

Malgré toutes les tentatives enthousiastes d’enrayer le déclin de la natalité, Mussolini dût avouer son échec en 1938.

L’échec de Mussolini avait trois causes fondamentales :

  • Le manque d’intérêt des italiens pour cette cause nationale
  • L’absence de média de masse aptes à atteindre les classes populaires
  • Le manque de moyens financiers pour financer cette politique 

Salvini semble maîtriser parfaitement les médias, et notamment les réseaux sociaux mais le manque d’intérêt et de moyens persistent. 

Et si l’idée lui venait de créer, comme l’avait fait Mussolini, un impôt pour les seuls célibataires afin de financer cette politique, il gagnerait à regarder les statistiques de l’ISAT concernant le mariage : Leur nombre est en constante régression, environ – 4,5% chaque année. Ce déclin est relativement enrayé par l’apport de l’immigration. Aujourd’hui un mariage sur 8 implique un conjoint étranger.  

Rappel à toutes fins utiles : Salvini a fait de la lutte contre l’immigration, son nouveau cheval de bataille.  

C’est justement là que le bât blesse : L’immigration a toujours été, hier comme aujourd’hui, le meilleur moyen de relancer et la fécondité et l’économie. Or la lutte contre l’immigration est l'argument politique préféré de ceux qui ne participent ni à l’une ni à l’autre.

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