Et si, pour combattre son adversaire, la Gauche avait fini par lui ressembler ? Et si, en tentant de contrer la logique identitaire de l'extrême-droite, une partie de la gauche avait fini par adopter les mêmes prémisses, se piégeant elle-même dans un combat perdu d'avance ?
Les réseaux sociaux ont scellé la victoire du réflexe sur la réflexion. Un fait divers devient loi, une émotion devient programme. L’intelligence politique se mesure désormais à la vitesse d’indignation. Les plateaux télé remplacent l’agora; le like remplace le raisonnement.
La politique devient spectacle de soi. L’Assemblée nationale se transforme en scène où chaque député doit pleurer, s’indigner ou s’emporter pour prouver sa sincérité. La République devient un concours de ressenti. Et puisque le faire n’est plus visible, ne se filme pas, il s’efface. On préfère l’image à la réalité, la posture au projet.
Ce règne de l’instantanéité a des effets corrosifs. Là où la raison exigeait de juger un homme pour son acte, on juge désormais un groupe pour sa nature.
Craignant d'être perçue comme froide ou technocratique, la Gauche s'est pliée à cette logique. Elle a troqué la réflexion pour la réaction, validant ainsi l’émotion, souvent liée à l’identité, comme principal moteur de l'action publique.
Le Miroir Identitaire
Face à une extrême droite qui prospère sur la peur, la Gauche a cru devoir répondre par la compassion. Là où Marine Le Pen parle “d’insécurité culturelle”, certains à gauche répondent “souffrance sociale”. Le lexique change, la mécanique demeure.
La distinction est fondamentale pour une République :
Juge-t-on un individu sur ce qu'il fait
(ses actes, son respect du contrat citoyen, sa contribution)
ou sur ce qu'il est
(son origine, sa culture, sa religion) ?
La première approche fonde la justice et l'égalité des droits; la seconde ouvre la porte à l'arbitraire et à la discrimination.
Une partie significative de la Gauche française a progressivement abandonné le terrain de la raison et du faire pour adopter la logique de l'identité, le terrain de prédilection de l'extrême-droite.
Le Parti Socialiste, lui, tombe dans le piège de la méritocratie identitaire; l'immigré n'est accepté que s'il est exemplaire, créant un système à deux vitesses entre les héritiers qui ont le droit d'être médiocres et les locataires qui doivent prouver leur valeur chaque jour.
Jean-Luc Mélenchon, de son côté, substitue à l’identité figée de la droite une identité en mouvement : la créolisation. Le mot, emprunté à Édouard Glissant, devait dépasser les appartenances. Mais il finit par sanctuariser la biologie du mélange plutôt que de célébrer l’universalité des actes. L’obsession de la pureté devient obsession du métissage. Dans les deux cas, la France se regarde dans le miroir de l’être, jamais dans celui du faire.
En abandonnant le critère du faire, celui des actes, de l’adhésion aux lois, de l’effort collectif, la Gauche a déserté le seul terrain où la raison pouvait encore triompher.
Quand la République passe du contrat social au fan club
L'universalisme républicain a été conçu comme un puissant outil de neutralisation; devant la loi, les appartenances particulières s'effacent au profit du statut de citoyen. Pourtant, certains courants de gauche, notamment ceux incarnés par le Printemps Républicain, ont transformé ce principe en une identité culturelle fermée.
La République n'est plus un contrat social ouvert à tous ceux qui en respectent les règles, mais un fan club avec un droit d'entrée culturel. Pour être un bon citoyen, il ne suffit plus de respecter la loi; il faut partager des codes, des références, voire des habitudes culturelles spécifiques. La laïcité, principe de coexistence, devient alors un outil pour exiger la conformité culturelle. L'universalisme, pensé pour inclure, est dévoyé pour exclure.
D'ailleurs, c’est une identité très pratique; elle permet d'être raciste sans en utiliser les mots. On transforme un principe d'ouverture en une forteresse mentale. On a inventé le racisme de principe.
L'Impasse de la Gauche Écologiste
Les Écologistes n’échappent pas à cette dérive. Marine Tondelier incarne une écologie de la compassion, fondée sur la morale plus que sur la sociologie. Face à ceux qui parlent de leur ressenti, elle oppose des valeurs. Face à la peur, elle répond par la foi en la bonté de l’Autre.
Pourquoi la compassion ne peut pas vaincre la peur ?
Face à des sujets passionnels comme l'immigration, le discours des Écologistes est presque exclusivement moral, axé sur la compassion, l'empathie et le devoir d’accueil. Or, leur faille stratégique est de vouloir opposer des valeurs morales à une émotion primitive, la peur.
C'est un combat perdu d’avance. Face à l'émotion de la gentillesse, l'émotion de la peur gagne toujours car elle est liée à l'instinct de survie.
Les Écologistes se rendent inaudibles pour ceux dont les préoccupations sont matérielles, contribuant ainsi directement au divorce.
Comment la Gauche a Perdu le Peuple
Une partie de la gauche a progressivement remplacé l'analyse sociale par une religiosité civile, un discours moralisateur qui transforme la politique en une quête de pureté et de repentance. La Gauche qui parlait jadis de salaires et de production parle aujourd’hui de symboles et de pureté.
Le vocabulaire s’est fait sacré : intersectionnalité, déconstruction, inclusivité. La figure de l'instituteur républicain, qui parlait de droits, de devoirs et de conditions matérielles, a été remplacée par celle du prédicateur, qui manie un jargon sacré fonctionnant comme un latin médiéval; il sert à distinguer les clercs des pécheurs.
La conséquence est un divorce profond avec les classes populaires.
Préoccupées par le faire, l'emploi, la sécurité, l'accès aux services publics, les classes dites populaires se sentent jugées et méprisées par une gauche focalisée sur le dire. Elles ont l'impression d'être face à un professeur sévère qui leur rend des copies barbouillées de rouge.
Ce divorce n'est pas un malentendu; c'est la conséquence du passage d'un projet de partage des richesses (le faire) à un projet de partage des identités (l'être). La Gauche propose un projet de repentance individuelle là où l'extrême-droite offre un projet de communion autour du drapeau et du sol. Entre une gauche qui vous demande de vous excuser d'être ce que vous êtes et une droite qui vous dit d'en être fier, le choix émotionnel est vite fait.
Les classes populaires, sommées de se repentir de leurs privilèges culturels, se tournent alors vers ceux qui leur parlent simplement, fût-ce pour leur mentir.
La droite exploite la peur, la gauche distribue les absolutions. Ce glissement du contrat social vers la religion civile explique la désertion électorale; le peuple ne veut pas être jugé, il veut être entendu.
Comment faire entendre la raison à ceux qui n’y entrent plus par elle ?
Peut-être faut-il, paradoxalement, emprunter le canal de l’émotion pour ouvrir la porte à la raison. Le débat sur l’immigration en est le laboratoire.
Face à la peur, on ne convainc pas par les chiffres, mais par le récit. On valide d’abord le ressenti pour le désamorcer, puis on ramène doucement la discussion sur les actes.
Le principe du “Oui, et…”, hérité de l’improvisation théâtrale, devient ici arme politique; on suit la logique de l’autre jusqu’à l’absurde pour la lui faire reconnaître. L’objectif n’est plus de triompher, mais de rétablir le terrain du faire.
Dès qu’un interlocuteur dit “Ils sont…”, il faut ramener le débat à “Ils font…”. La République n’a jamais jugé les essences, seulement les actions. C’est le seul terrain où l’égalité est possible.
On ne sort pas quelqu’un d’une position par la logique s’il n’y est pas entré par la logique.
Il s’agit de ramener le débat du qui vers le quoi.
Retrouver la République des actes
Entre une Gauche qui absout et une droite qui condamne, il manque une voix, celle qui agit. La République, ce n’est ni la pureté ni la peur, c’est la loi commune appliquée aux actes de chacun.
Retrouver le verbe d’action, c’est redonner sens à la politique. Une nation qui ne juge que l’être devient une secte, et une nation qui ne juge que le faire redevient une République.
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