Nous ne sommes pas immunisés contre le virus de la haine

La Nouvelle Zélande a elle aussi connu une terrible tragédie. Le 15 mars 2019, un extrémiste assassinera 51 personnes à Christchurch et en blessera 40 autres. Jacinda Arden, triomphalement réélue le week-end dernier Premier Ministre, prononcera alors un discours, devenu culte. Comme dans le célèbre discours de Jens Stoltenberg, il y sera question d'empathie, d'humanité et d'unité.

 © Yamine Boudemagh © Yamine Boudemagh

"Soyons la Nation que nous désirons être" Jacinda Ardem © Yamine Boudemagh
 

(En Maori)

E rau rangatira mā, e ngā reo, e ngā mana. Tēnā koutou katoa.

(Je salue parmi nous aujourd'hui nos éminents dirigeants, nos orateurs et ceux qui détiennent l'autorité.)

Ngāi Tahu Whānui, tēnā koutou.

(Mes salutations à l'ensemble de Ngāi Tahu.)

E papaki tū ana ngā tai o maumahara ki runga o Ōtautahi.

(Les marées du souvenir coulent sur Christchurch aujourd'hui.)

Haere mai tātou me te aroha, me te rangimārie, ki te whānau nei, e ora mārire ai anō rātau, e ora mārire ai anō, tātou katoa.

(Rassemblons-nous donc avec amour, en paix, pour ces familles, afin qu’elles puissent revivre vraiment, que nous puissions tous revivre vraiment.)

 

(En anglais)

Nous nous sommes réunis ici, 14 jours après nos heures les plus sombres. Dans les jours qui ont suivi l'attaque terroriste du 15 mars, nous nous sommes souvent retrouvés sans paroles.

Quels mots pour exprimer correctement la douleur et la souffrance de 50 hommes, femmes et enfants disparus et de tant de blessés ?

Quels mots saisissent l'angoisse de notre communauté musulmane, cible de haine et de violence ?

Quels mots pour exprimer la douleur d'une ville qui a autant souffert ?

Je pensais qu'il n'y en avait pas.

Et puis je suis venue ici et j'ai été accueillie par cette simple salutation : 

As-Salaamu alaïkum. 

Que la paix soit sur vous.

 

C'étaient des mots simples, répétés par les responsables communautaires,  témoins impuissants de la disparition de leurs amis et de leurs proches. 

Des mots simples, murmurés par les blessés depuis leur lit d'hôpital. 

Des mots simples, prononcés par les familles des victimes et tous ceux que j'ai rencontrés, victimes de cette attaque.

As-Salaamu alaïkum. 

Que la paix soit sur vous.

 

C'étaient des paroles prononcées par une communauté qui, face à la haine et à la violence, avait parfaitement le droit d'exprimer sa colère, mais qui a préféré nous accueillir pour que nous puissions tous pleurer avec eux. 

Et donc nous disons à ceux qui ont le plus perdu :

Nous n'avons peut-être pas toujours eu les mots.

Nous avons peut-être déposé des fleurs, interprété le haka, chanté des chansons ou plus simplement nous vous avons pris dans nos bras.

Mais même quand nous n'avions pas de mots, nous entendions toujours les vôtres, et ils nous ont laissés humbles et ils nous ont laissés unis.

 

Au cours des deux dernières semaines, nous avons entendu les histoires de personnes touchées par cette attaque terroriste. C'étaient des histoires de bravoure. C'étaient les histoires de ceux qui sont nés ici, ont grandi ici ou qui ont élu domicile en Nouvelle-Zélande; qui avaient cherché refuge ou recherché une vie meilleure pour eux-mêmes ou leurs familles.

Ces histoires, elles font désormais partie de notre mémoire collective. Elles resteront avec nous pour toujours. Elles sont nous.

Mais cette mémoire collective nous donne une responsabilité. Une responsabilité d'être le pays que nous souhaitons qu’il soit. Un pays diversifié, un pays accueillant, un pays gentil et compatissant. Ces valeurs représentent le meilleur de nous-mêmes.

Mais même le plus dangereux des virus peut exister dans des endroits où il n’est pas le bienvenu. Le racisme existe, mais il n'est pas le bienvenu ici. Une attaque contre la liberté de quiconque d'entre nous de pratiquer sa foi ou sa religion n'est pas la bienvenue ici. La violence et l'extrémisme sous toutes ses formes ne sont pas les bienvenus ici. Et au cours des deux dernières semaines, nous l'avons démontré, vous l'avez démontré dans vos actions.

Des milliers qui ont assisté aux veillées funèbres à l’homme de 95 ans qui a pris quatre bus pour assister à un rassemblement parce que la tristesse de voir la douleur et la souffrance des autres l’empêchait de dormir. Notre défi maintenant est de faire de ce qu’il y a de meilleur en nous une réalité quotidienne.

Parce que nous ne sommes pas immunisés contre les virus de la haine, de la peur, des autres. Nous ne l'avons jamais été. Mais nous pouvons être la nation qui découvre le remède.

Et le message que j’adresse à chacun d’entre nous, au moment de nous quitter, est que nous avons tous du travail à faire, mais ne laissons pas ce travail, cette lutte contre la haine, au seul gouvernement. 

Nous détenons chacun le pouvoir de combattre cette haine, dans nos paroles, dans nos actions et dans nos actes quotidiens par de la gentillesse. C’est ce que nous devons retenir du 15 mars. Pour être la nation que nous croyons être.

À la communauté internationale qui s'est jointe à nous aujourd'hui, qui a tendu la main à la Nouvelle-Zélande et à notre communauté musulmane, à tous ceux qui se sont réunis ici aujourd'hui, nous disons merci.

Et nous vous demandons maintenant de nous unir pour éradiquer ensemble la violence et le terrorisme. Le monde s’est gangréné dans un cercle vicieux d'extrémisme engendrant de l’extrémisme; ce cercle vicieux doit s’arrêter.

Nous ne pouvons affronter ces problèmes seuls, aucun de nous ne le peut. Mais la réponse à ces problèmes réside dans un concept simple qui n’est pas lié aux frontières nationales, qui n’est pas basé sur l’ethnicité, les types de pouvoir ou même les systèmes de gouvernement. La réponse réside dans notre humanité.

Mais pour l’instant, l’heure est à la commémoration de ceux qui nous ont quittés. Nous nous souviendrons des premiers intervenants qui ont tant donné d'eux-mêmes pour sauver les autres.

Souvenons-nous des larmes de notre nation, et de notre nouvelle résolution.

Souvenons-nous que nôtre maison ne peut prétendre à la perfection. Mais nous pouvons nous efforcer d'être fidèles aux paroles inscrites dans notre hymne national :

Hommes de toutes croyances et races,

 

Nous sommes rassemblés devant Toi,

Te demandant de bénir cet endroit

 

Dieu défend notre terre libre

De la dissension, l'envie, la haine

Et de la corruption, garde notre état

Rend notre pays bon et grand

Dieu défend la Nouvelle-Zélande

Ko tātou tātou

As-Salaamu alaïkum

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.