Le monopole légitime de la violence et la création de valeur
Le sociologie britannique Michael Mann, s'inspirant de Max Weber, identifie quatre piliers sur lesquels repose l’État :
- Une structure institutionnelle distincte,
- Un ancrage territorial,
- Le monopole de la création des règles contraignantes,
- et surtout le monopole de la violence physique légitime.
Ce dernier point, souvent passé sous silence dans les discours publics, est pourtant fondamental. Car c’est à travers ce monopole que l’État affirme son autonomie et, parfois, sa tendance à l’expansion.
L’État, dans son versant plus feutré, produit aussi de la valeur économique. Prenons Rome, par exemple : Son impérialisme ne se limitait pas aux armes. En imposant sa monnaie, en garantissant des mesures uniformes, en protégeant les contrats via son droit, Rome transformait la guerre en commerce. Une sorte d’”économie légionnaire”, où la légion était le bras armé du marché.
Le dilemme insoluble entre Despotisme et Infrastructure
Michael Mann propose une distinction éclairante entre pouvoir despotique et pouvoir infrastructurel.
Le premier permet aux élites d’imposer leurs décisions sans se soucier des contre-pouvoirs.
Le second désigne la capacité de l’État à organiser la société en profondeur : Bureaucratie, routes, fiscalité, éducation.
Étrangement, ces deux formes de pouvoir s’opposent souvent. Plus un État gouverne sans partage, moins il parvient à bien gérer.
Cela peut sembler paradoxal, mais c’est un constat récurrent :
Les États les plus autoritaires finissent toujours par être les moins efficaces sur le terrain.
La logique territoriale et ses dérives
Malgré la mondialisation, les flux numériques et les discours post-frontières, l’État reste farouchement territorial. Ce n’est pas un hasard; l’ancrage géographique est dans son ADN. Et cette territorialité alimente une “logique belliciste”, parfois subtile, parfois brutale.
L'histoire nous enseigne que cette dynamique territoriale peut conduire aux pires excès.
L'exemple japonais du XXe siècle est particulièrement éclairant; face aux modèles impérialistes européens, le Japon n’a pas tant remis en question l’impérialisme que cherché à en maîtriser les codes. Cette logique d'imitation et de survie « autonome » a nourri un “impérialisme défensif” avec les conséquences dramatiques que nous connaissons : Une expansion militaire justifiée par une logique de survie et d’imitation.
La face sombre de la modernité démocratique
Pour Michael Mann, la démocratie elle-même peut produire de la violence. Sa thèse sur la « face sombre de la démocratie » montre que le nettoyage ethnique moderne découle souvent de l'idéal démocratique lui-même. En cherchant à représenter "le peuple" comme une entité organique, unifiée, la démocratie peut exclure, voire éliminer ceux qui ne correspondent pas à ce modèle.
Ce phénomène se renforce lors des transitions démocratiques, où l'effondrement des anciennes structures de classe favorise l'émergence d'une conception « organique » du peuple. Michael Mann considère l'institutionnalisation des conflits de classe comme “le principal acquis politique de l'Occident moderne”. Lorsque les anciennes structures de classe s’effondrent, les tensions se cristallisent ailleurs, souvent autour de l’ethnicité. Mann insiste d’ailleurs sur le rôle stabilisateur des conflits de classe dans les sociétés occidentales modernes.
La lutte des classes protège de la haine identitaire.
L'exemple de la Californie de 1850 est saisissant; cette constitution, incarnant « la forme la plus avancée de démocratie de l'époque » avec le suffrage universel masculin blanc, coïncida avec la réduction de 80% de la population indienne en une décennie. Ces « démocraties de colons » illustrent comment les idéaux démocratiques peuvent fleurir « au-dessus des tombes des indigènes ».
Vers une conscience critique du fait étatique
Faut-il pour autant désespérer de l'État ?
Certainement pas. Mais il nous faut développer une conscience critique de ses mécanismes. L'État démocratique, avec ses contre-pouvoirs et ses institutions de contrôle, représente notre meilleure protection contre les dérives du pouvoir autonome. Encore faut-il que ces garde-fous fonctionnent effectivement et que les citoyens demeurent vigilants.
Michael Mann nous enseigne également que l'équilibre entre les quatre sources du pouvoir social, idéologique, économique, militaire, politique, est crucial :
- Le pouvoir idéologique unit les populations autour de valeurs partagées,
- le pouvoir économique contrôle la production et la distribution des richesses,
- le pouvoir militaire organise la violence physique,
- et le pouvoir politique régule institutionnellement les relations sociales sur un territoire donné.
Lorsque le pouvoir militaire prend une place disproportionnée, comme ce fut le cas dans l'Allemagne nazie ou le Japon impérial, les conséquences peuvent être catastrophiques.
Un enjeu démocratique contemporain
Aujourd’hui, alors que l’État-providence s’étend et que les crises s’enchaînent (sanitaires, climatiques, sécuritaires), la tentation est grande de renforcer l’exécutif au nom de l’urgence. Mais chaque pas vers l’exception risque d’éroder le droit commun :
- Contourner le Parlement pour aller plus vite,
- Surveiller la population "pour la protéger",
- Invoquer la "raison d’État" contre la liberté individuelle.
Des mesures exceptionnelles qui, à force de répétition, deviennent la norme.
La leçon de Michael Mann est claire :
L'État n'est jamais un simple instrument.
L’État n’est jamais neutre. Il développe ses propres logiques, ses propres intérêts, sa propre autonomie. Un peu comme l’intelligence artificielle aujourd’hui.
Reconnaître cette réalité n'est pas faire preuve de pessimisme, mais de lucidité démocratique. C'est se donner les moyens de mieux encadrer ce pouvoir pour qu'il demeure au service de l'émancipation des citoyens plutôt que de sa propre perpétuation.