Histoire de professeurs

C’est l’histoire d’une rencontre. Un moment précis. Un moment de gratitude; celle qu'élève, j'ai éprouvée pour un professeur. C’est une histoire vraie. Nous sommes en 1975, à Bar-le-Duc dans la Meuse.

ecole-saint-louis

J’ai longtemps cru que l’école était un endroit pour faire rire les copains.

Entre élèves, on s’entendait bien. On ne faisait pas de différences. Si ce n’est la répartition des rôles : Toi, tu seras Premier de la classe et lui Cancre. Moi, j’oscillerai entre les deux. 

J’éprouvais les plus grandes difficultés scolaires. Les professeurs tentaient de me démontrer l’importance des mathématiques, de la littérature et grammaire françaises et de la langue allemande pour ma vie d’élève de sixième. Or, je n’avais réellement aucune difficulté à obtenir des bonnes notes dans ces matières. Alors évidemment, elles ne m’intéressaient pas.

Non, ma plus grande difficulté consistait à faire rire les copains.

Certes, j’étais doué mais il fallait tout de même se renouveler tous les jours. Et ce n’est pas évident de faire rire toute une classe de plus de trente élèves, d’origine sociale et géographique différentes. La gageure n’était pas simple, et supposait de véritables grains d’éllébore. 

Evidement, lorsque je réussissais, les professeurs me rappelaient à l’ordre.  A l‘époque, c’était viril. Chaque rappel à l’ordre s’accompagnait de coups. Et tout le monde trouvait cela normal. L’éducation était devenue nationale. C’était un progrès; auparavant, elle était Instruction Publique.

Tous les professeurs ne frappaient pas. En primaire, c'était le privilège du directeur. Au collège, ce rôle était dévolu au surveillant général.

Le surveillant général m’aimait particulièrement. J’étais son préféré. C’est l’avantage d’avoir un nom et une religion exotiques. Tous les jours, il m’invitait dans son bureau et me rouait de coups avec une règle en fer.

Je n’étais pas le seul à subir ce traitement. Alors ce n’était pas traumatisant.

J’avais un ami qui, bien que portant le nom d’un des quatre évangélistes, subissait le même sort. La seule différence est que moi, j’avais le droit, en plus de la punition corporelle, à un cours de géopolitique sur le monde arabe.

Quand Mathieu faisait des bêtises, il était un élève qui faisait des bêtises. Quand moi, je faisais des bêtises, j’étais un arabe. 

A l’époque, être musulman ne posait aucun problème

L’Islam provoquait plutôt une curiosité : « Ah, vous faites comme ça chez vous ? ».

Par contre, être arabe était grave. J’avais eu l’outrecuidance d’avoir augmenté les prix du pétrole et provoqué une crise financière; oui, moi, le natif de Bar-le-Duc.

L’avantage de ce traitement de faveur est de m’avoir donné très tôt une conscience politique. J’exigeais de mes parents l'achat de "La Grande Aventure du Pétrole" de Pierre Guillemot et Michel Jaeger, en deux volumes, aux éditions François Beauval, livres reliés en cuir qui ne pouvait s’acheter que par correspondance, à une époque où ni internet ni Amazon n’existaient. Et j’insistais aussi pour me faire offrir les vingt-trois volumes de l’encyclopédie Larousse.

Leur lecture assidue, et aussi un jeu de société appelé "Richesse du Monde" m’ont rendu très tôt intarissable sur la géopolitique et la convoitise des ressources naturelles… qui feront la richesse du monde… occidental.

richesses-du-monde-1

A tel point qu’en cinquième, la professeure d’histoire-géographie me laissera faire tout le cours sur la civilisation arabo-musulmane. 

Si j’évoque aujourd’hui ce traitement de faveur, c’est qu’il fut à l’origine d’une autre grande découverte :

Les velléités du métier de professeur

Jusque là, le monde se divisait en deux : le monde réel et le monde de l’école.

Dans le premier, on s’efforçait de vivre et pour certains de survivre. Dans le second, on faisait semblant. 

A l’école, le monde était intelligible. Si l’on y comprenait rien, tout était expliqué. Là, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles puisque nos professeurs en avaient la clé. Rien n’échappait à leur entendement. 

En fait, nous apprenions, à notre corps défendant, que le monde était fait de grands qui savent et de petits qui ne savent pas. Une sorte de lutte des classes où les professeurs étaient les dominants et nous les dominés. Nous devions nous montrer dignes d’être la force de travail et eux étaient la force.

Le surveillant général était aussi professeur de mathématique. Avec lui, on apprit que l’axiome était de Thalès, le théorème de Pythagore et qu’une règle en fer ne servait pas qu’à mesurer.

Tout le monde trouvait ce type d’éducation comme allant de soi. On ne se posait pas encore la question de savoir s’il s’agissait d’une méthode globale ou syllabique. C’était la méthode du surveillant général. Et les autres professeurs, qui, eux, ne nous frappaient jamais, ne trouvaient rien à redire.

Tous ? Non !

Et ce fut là ma grande découverte, celle qui allait changer ma vision de l’éducation.

Nous étions en cours de français lorsque le surveillant général frappa à la porte;  notre professeur était demandé au téléphone. A l’époque, il n’y avait pour les professeurs qu’un seul téléphone fixe qu’ils devaient se partager.

A peine le professeur sorti, je prenais sa place et continuais le cours; accentuant chacun de ses traits, j'étais sa caricature vivante pour le plus grand plaisir du reste de la classe.

Ce professeur était facile à imiter. Il avait la démarche et les intonations de Louis Jouvet. Et je n’eus aucun mal à amuser mes camarades.

Leurs rires goguenards m'encourageaient. Leurs yeux brillaient aux éclats. J'étais dans mon véritable élément, l'esprit qui toujours rit. J'accentuais un peu plus la caricature. Devant cette classe chargée de sourires complices, j'éprouvais ma tendre différence. J'étais heureux. Je n'étais plus seul. J'appréciais ces spectateurs bienveillants et leurs cris de joie. Ce faisant, je tournais le dos à la porte d’entrée de la salle de classe.

Erreur fatale !

Je ne vis pas revenir notre professeur. 

Il resta un moment à me regarder, sans se faire remarquer. L’étincelle dans les yeux de mes camarades disparut subitement. Je compris que nous n’étions plus seuls.

Après un long moment de silence embarrassé, notre professeur me demandait de sortir. C’était une sorte de carton jaune. Je devais rester dans le couloir, derrière la porte, quelques minutes avant d’être autorisé à retourner en classe.

Manque de chance, durant ces quelques minutes, le surveillant général passait justement par le couloir. Il frappa à la porte et informait notre professeur qu’il m’emmenait dans son bureau.

Chacun comprenait ce que cela signifiait. J’allais pouvoir vérifier chacun des centimètres de sa règle en fer.

Et là, à mon plus grand étonnement, se produisit un miracle. Mon professeur refusa et me demanda de réintégrer la classe.

Honteux et confus, le surveillant général jura, mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus. Pour ma part, j’ouvris un large bec et laissa tomber ma joie.

Le professeur s’en rendit compte et me fit une remarque désobligeante. Je n’en prenais pas ombrage. Il venait de me protéger des assauts du monde extérieur. Il m’avait sauvé d’un châtiment corporel certain. Il avait gagné à vie le droit de me faire toutes les remarques désobligeantes.

A partir de ce jour, je revisitais ma cosmogonie marxiste de l’education nationale. Le professeur n‘était plus l’ennemi. En tous les cas, pas celui-là.

Je comprenais qu’il existait des bons professeurs et des mauvais. Et que l’on pouvait apprendre des deux. 

Je découvrais surtout, derrière le professeur, un homme capable d’empathie et d’humanité.

Dès lors, une réelle connivence naquit entre lui et moi. Elle perdurera toute le reste de l'année scolaire. C’était un excellent professeur de français. Et j’essayais d’être à la hauteur de ce qu’il attendait de moi. 

Je pris la résolution de travailler plus sérieusement durant son cours. Et je réservais mes talents de comique troupier aux autres professeurs. 

Beaucoup plus tard, j’apprendrai qu’à une époque, lui aussi avait eu un nom et une religion exotiques. Et que le surveillant général n’était alors pas forcément allemand.

Il s’appelait Monsieur Kornmann. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.