La Laïcité est-elle soluble dans l'intolérance?

Article publié en 2013

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. Soit, mais doit-elle les combattre ?

Voilà, résumé à l’essentiel, le débat posé par l’application du concept de laïcité à la française. Pourquoi les lois qui relèvent de la « laïcité » sont-elles presque toujours liberticides ?  En dehors des lois qui interdisent ou limitent une pratique religieuse au nom d’un prétendu trouble à l'ordre public établi par la loi, existe-t-il des lois qui autorisent la pratique d’un culte au nom de la liberté d’expression et de l’égalité devant la loi ? En un mot, la laïcité à la française est-elle forcément univoque ?

En effet, si la France s’enorgueillit aujourd’hui d’avoir « depuis plus d'un siècle, une forte tradition de laïcité », elle tente de faire oublier une autre tradition, cette fois-ci millénaire, d’intolérance religieuse, et notamment vis-à-vis des religions autre que catholique, intolérance qu’elle n’a jamais hésité à graver dans la loi.

L’histoire de France fourmille d’exemples de ces lois liberticides. De l’arrêté d’expulsion des juifs de Paris en 533 par Childebert Ier, roi de Paris à la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV qui expulse les protestants de France, en passant par la loi du 14 septembre 2010 qui interdit aux musulmanes vêtues d’un voile facial de se montrer en public sans oublier la loi du 30 Mai 2001 qui interdit les religions dites « sectaires » sans jamais les définir, l’état français n’a cessé de donner à la laïcité, avec une créativité remarquable,  une teneur largement liberticide.

Parfois, au lieu d’interdire, la loi s’est juste contentée de limiter. Ainsi, en France, il fut successivement  interdit aux juifs :

  • d’occuper un emploi dans la fonction publique, de servir dans l’armée, de devenir juges, d’exercer la profession de médecins, d’être fermiers, même d’être clowns.
  • de passer la nuit hors d’un quartier défini, de se montrer en public pendant la période de Pâques, de sortir de chez soi à la fin de la semaine sainte, pour éviter que leur vue n’excite la colère des Chrétiens
  • de partager des repas avec des chrétiens, de faire des mariages mixtes
  • de célébrer le sabbat, de construire de nouvelles synagogues, de posséder un Talmud ou tout autre manuscrit hébraïque, de faire du prosélytisme, de vendre la viande casher
  • d’élever leurs enfants

Et parfois, la loi substituait une pratique à une autre. Ainsi, il leur fut obligatoire de porter la rouelle jaune, de porter deux signes jaunes l’un dans le dos, l’autre sur la poitrine, à partir de 14 ans ou encore de porter une étoile jaune,…

Aujourd’hui, de la même manière, il est interdit aux femmes musulmanes de se montrer en public comme telles…  pour éviter que leur vue n’excite la colère des chrétiens laïcs.

Il faut toutefois reconnaître qu’en de rares occasions la loi a libéré la pratique d’un culte au nom de la liberté d’expression et de l’égalité devant la loi :

  • Ce fut notamment l’édit de tolérance de Charles IX en 1562 qui autorisa la pratique de la religion protestante. Le Parlement refusa cependant de l’enregistrer. Et, devenu adulte, ce même roi interdira le culte protestant.
  • En 1598, Henri IV, roi de France, ancien protestant, accordera la liberté de conscience et de culte aux protestants en promulguant l’Edit de Nantes. Cet édit sera révoqué par Louis XIV.
  • Et en 1787, Louis XVI accordera aux non-catholiques une existence civile. Mais en 1788, Versailles précisera que l’Edit de Tolérance n’est pas applicable aux juifs. 

Tant que les français étaient sujet du roi, seule la religion du roi de droit divin fût autorisée. En créant le citoyen français, la révolution française va permettre la liberté de culte, notamment pour les juifs.

Cette « tolérance » va durer un siècle environ. Puis une fois de plus, l’affaire Dreyfus viendra ébranler cette avancée. Et, suivant un modèle bien établi, les lois d’exceptions d’Octobre 1940 viendront graver dans le Droit français l’antisémitisme latent de la société française. Il faudra alors attendre le sacrifice ultime des juifs pour  voir cette religion reconnue et protégée par le Droit français.

La loi de séparation de l’Eglise et L’Etat, en 1905, établira les bases de la société laïque. Cependant cette loi ne s’appliquera pas aux 5 millions de musulmans que comptait la France à l’époque. Selon le modèle établi, il faudra attendre le sacrifice ultime de milliers de musulmans qui défendront la nation française lors de la première guerre mondiale pour voir une reconnaissance officielle de l’Etat français. Et puis, toujours selon le même modèle, environ un siècle plus tard, l’affaire du foulard viendra ébranler cette avancée. Et des lois d’exception en mars 2004 et septembre 2010 viendront graver dans le Droit français l’islamophobie latente de la société française.

Il faut bien comprendre qu’en définitive, il ne s’agit pas seulement d’interdire ou limiter à une minorité la pratique d’un culte. Il s’agit d’abord et surtout d’interdire à la majorité toute réflexion sur le sujet. Au départ, il s’agissait de protéger le culte catholique dont le dogme est sujet à caution. Aujourd’hui il s’agit de protéger le culte laïc dont le dogme est tout aussi sujet à caution.

Dès lors, la question laïque devient : Est-il légal d’interdire le libre  exercice d’un culte ? Et l’actualité nous donne la réponse à cette question lapidaire : oui en droit français, non au regard du droit international. C’est d’ailleurs cette seule dichotomie qui fait débat aujourd’hui : Comment faire perdurer cette longue tradition française d’intolérance religieuse sans s’opposer aux lois permissives et tolérantes d’un monde globalisé ? Surtout quand ces lois s’imposent aux nôtres !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.