Bouba Touré est l'homme des combats

Bouba Touré est originaire du Mali, du village de Tafacirea (Gadiaga) au bord du fleuve Sénégal. Il a 17 ans quand il prend le bateau pour venir travailler en France en 1965. Notre case est à Saint-Denis 93 est son premier roman.

 

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Le mois-dernier ma collègue est venue me voir pour me recommander une lecture. Au travail, je vois tous les jours défiler des centaines de livres. Ni moi si elle ne sait comment ce livre a fait son chemin pour se retrouver entre nos mains. Le titre Notre case est à Saint-Denis 93 m’a interpelé. Saint-Denis est la ville dans laquelle j’ai grandi, celle où je travaille et ensuite parce que le foyer dont il est question, je le connais très bien, pour l’avoir maintes fois traversé dans mon adolescence. J’ai attendu que ma collègue finisse de le lire, et quand je l’ai eu entre les mains et après les premières pages je me suis d’abord demandé si j’allais venir à bout des 326 pages.  Heureusement, ma crainte de lire un récit versant trop dans l’anthropologie et l’explicatif a vite disparu.

D’abord il y a Banta, Moussa, Souly, Hamidou, Samba et les autres. Leurs journées s’organisent du foyer à l’usine, de l’usine aux bars PMU. Au tabac, c’est Madame Yvonne qui les aide avec leurs bulletins. Et quand elle leur annonce «  il n’y a rien » ils  la traitent de raciste. Ensuite il y a ceux  plus téméraires qui ajoutent les cours du soir à leur emploi du temps très chargé.

Ce récit, écrit à la troisième personne est celui de Bouba Touré, arrivé en France par bateau dans le milieu des années soixante, alors qu’il n’a que dix-sept ans. Au début quand on le présente à « la maison des bouteilles » Banta s’offre corps et âme. Après tout il est venu pour ça, l’argent, persuadé qu’il pourra tenir la cadence, six jours sur sept. Sa future épouse et les siens  attendent au village les mandats cash à la fin du mois. C’est ce qui écrit dans les lettres. Mais progressivement Banta se rend compte qu’entre gagner sa vie et la perdre, la ligne est très fine. Les cours du soir, les rencontres avec les citoyens du pays donneront naissance à ce témoignage riche et affectueux.

Un lecteur non-averti pourrait voir dans ce récit, celui d’une ascension sociale, d’une preuve du bon fonctionnement du système français. Or il n’en est rien. Banta, quand il rencontre des Blancs, aux cours du soir ou quand on l’invite à diner (pour qu’il leur raconte comment c’est là-bas en Afrique) leur parle entre quatre yeux, en toute impertinence. Si Sophie décide d’aller faire de l’humanitaire en Afrique, c’est qu’inconsciemment elle est habitée par l’idée que les Africains sont incapables de se prendre en charge sans l’aide des occidentaux. Faut-il porter le boubou ou la cravate ? Le premier fera qu’on s’éloignera de vous par gêne ou par honte. La seconde fera dire aux gens «  Il est en voie de toubabisation » Bouba Touré est capable de faire d’un petit détail comme le nœud de cravate, un objet d’aliénation culturelle.

Les Africains qui s’attachent le cou sont-ils domestiqués par les Blancs ? se demande Banta. Peut-être. Se libéreront-ils un jour de cette corde ? Est-ce une simple corde ou est-elle plus dure que celle qui attache les chèvres ?

Notre case est à Saint-Denis 93 ne vaut pas seulement comme document biographique. Bouba Touré tisse sa trame narrative là où l’oubli a laissé ses trous. La langue qui l’accompagne est acide et pimentée, quoique conventionnelle à certains endroits. 1986 c’est l’année où l’auteur a achevé son roman. Il a fallu trente ans pour le publier grâce aux éditions Xerographes dont le bastion se trouve dans le quartier de la Goutte-d’or. Ma plus grande crainte est celle de voir disparaitre Banta et les autres avant qu’on puisse sauver cette mémoire. Notre case est à Saint-Denis 93 doit entrer dans le patrimoine culturel dionysien.

Notre case est à Saint-Denis 93, Bouba Touré, ed Xérographes, 2015, 12 euros.

 

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