Paul Beatty ou la sale littérature

Les éditions Cambourakis ont publié en 2015 Moi contre les États-Unis d'Amérique de Paul Beatty. Un roman satyrique, provocateur et intelligent.

     Imaginez qu’un jeune noir américain décide un beau jour de rétablir la ségrégation aux Etats-Unis afin de générer le Ku Klu Influx. Imaginez ensuite qu’un second se porte volontaire  pour être l’esclave du premier. C’est bête, mais Paul Beatty l’a imaginé dans un dernier ouvrage impertinent intitulé Moi contre les Etats-Unis d’Amérique (The Sellout en version originale). Qui suis-je ? Et comment être moi ? Ce sont les deux questions que se pose Bonbon, le personnage principal. D’abord quand son père meurt sous les balles de la police, ensuite lorsque sa ville natale disparait de la carte. Ces deux disparitions, (ajoutez à cela ses projets expérimentaux loufoques), lui vaudront d’être trainé devant la Cour suprême. On n’en attendait pas moins d’un garçon élevé dans le strict respect de la théorie du développement cognitif de Piaget

S’il s’agissait de rap, Hominy, celui qui aime recevoir des coups de fouet, porterait un tee-shirt « c’était mieux avant ». Paul Beatty aurait le titre de MC (maitre de cérémonie) et un flow de batard. Un flow très noir. Car l’auteur d’American Prophet kick.

« Maintenant, je comprends, il n’y a qu’une situation dans laquelle les Noirs ne se sentent pas coupables : Quand ils ont mal agi. Car dans ce cas, fini la dissonance cognitive née du fait d’être noir et innocent. Et la perspective de la prison arrive en un sens comme un soulagement, voter républicain est un soulagement, épouser un blanc est – quoique de manière temporaire, un soulagement »

En rap, cela s’appelle une punchline, une phrase coup de poing. Demandez au rappeur Lino et il vous dira sans doute que c’est de la sale littérature.

Paul Beatty est  à la littérature américaine ce que le rappeur Despo Rutti (dans ses éclaires de génie) est au rap français. Un auteur insolent et génial qui flirt sans cesse avec les limites de l’acceptable. C’est noir, c’est féroce mais on rit souvent.

«  La conclusion sautait aux yeux lorsqu’ils étaient contraints de s’asseoir à côté de quelqu’un, les passagers violaient l’espace des femmes en premier et des Noirs en dernier. Personne ne choisissait de poser son cul à côté d’un Noir de sexe masculin, pas même les autres Noirs, à moins d’y être forcé »

Il ne s’agira pas dans ce billet de répertorier tout l’humour de Paul Beatty car l’humour et l’ironie féroce perdent en intensité quand ils sont rapportés  par un autre.

Ce qu’il y a de prodigieux dans ce roman c’est la combinaison parfaite entre les efforts légitimes des personnages pour regagner leur dignité et les solutions qu’ils emploient pour arriver à leurs fins. Le collectif Dum Dum Donut Intellectuals, fondé par le père du héros organise fréquemment des réunions longues et vaines. Au point que Bonbon se demande qui de ces réunions ou des préjugés et de la discrimination dure le plus longtemps. Fonder ou ressusciter une ville nécessite de lui trouver un jumelage. Avec son acolyte et esclave, ils ont toutes les peines du monde à en trouver, après les refus de Kinshasa (au motif qu’il y a trop de Noirs à Dickens) et de Tchernobyl qui craint que son nom soit associé à une ville couverte de déchets. Je n’avais plus autant ri depuis la lecture de Fuck America d’Edgar Hilsenrath. Un bon règlement de compte pour les trous du cul qui croient au système et à la constitution. God bless America.

 

Moi contre les Etats-Unis d’Amérique, Paul Beatty, éd Cambourakis, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru, 328 pages.

 

 

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