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Quand on l'a vu entrer dans l'amphithéâtre Marguerite de Navarre au Collége de France, d'aucuns avaient pu imaginer ce que cet homme qu'on avait vu s'échauffer quelques minutes plus tôt dans les couloirs allait produire. Les voisins murmuraient les noms de Laferrière, de Mabanckou, d'Achille Mbembe , impatients de les entendre. Dans cette liste d'intervenants, Dieudonné Niangouna faisait presque figure d'outsider, celui qu'on n'attendait pas tout à fait. Puis il s'est levé et s'est avancé vers le pupitre duquel dépassait sa tête coiffée d'un chapeau . Pendant près de dix minutes il a boxé la situation comme il aime si bien le dire. Boxé la langue de l'Autre, boxé avec les mots les têtes de ceux gentiment assis dans la salle de l'institution parisienne. Du Kung-fu ! Il ne faut jamais jamais jamais être d'accord. Il faut rester en colére. Les mots s'échappent dans un flux incessant, on suit on écoute mais prendre des notes devient impossible, ça va trop vite, c'est puissant, ça reste là dans l'instant-présent, c'est en train de se passer. A la fin de son intervention, je me suis demandé si en dix minutes Dieudonné Niangouna n'était pas parvenu à faire de l'ombre à Dany Laferrière, Achille Mbembe et Alain Mabanckou. Le dernier n'en croyait pas ses oreilles. Il est complétement malade, il me plait, disais-je à la jolie demoiselle assise à côté de moi.
Hier il a récidivé. Après l'aréne des Bouffes du Nord lors de l'édition 2015 du festival, le tryptique s'est invité à la Maison de la Poésie pour un monologue halluciné. Dans le poéme Howl pour Carl Salomon, Allen Ginsberg parle des grands esprits de sa génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, ceux qui parlent sans discontinuer pendant 70 heures, du parc à la piaule au bar à l'asile au musée au pont de Brooklyn. Dieudonné Niangouna fait sans aucun doute partie de ceux qui parlent sans discontinuer, ceux qui ont faim de mots et qui frappent la langue de l'Autre pour lui imprimer la marque de la sienne. Pendant deux heures, l'artiste associé du Festival d'Avignon 2012 s'est livré à une lecture vertigineuse, sans laisser entrer le silence. On comprend seulement en le voyant ce qu'il entend quand il parle de boxer la situation.
La force de cet homme passe par le verbe, par la gestuelle énérvée de celui qui ne sait plus où classer la colère, les rêves et la rage de tous les gars qu'on a injurié sur la terre. Un poéte ? Un homme politique? Un destructeur? Un boxeur? Ne cherchez pas, Dieudonné Niangouna est tout ça à la fois. La syntaxe est déconstuite à la manière d'un Sony Labou Tansi. Vouloir diriger le monde c'est malade. C'est maladie. Les mots tombent, il ne les retient pas, il ouvre de grands yeux blancs et s'adresse directement aux débiles de sciences po piégés dans leurs statistiques, à l'ONU, aux suprémacistes, à la syphilisation, aux banquiers-prêtres, aux pédés, aux non-croyants, à Dieu. Il régle ses comptes et les spectateurs de la Maison de la Poésie se font tout petits au fond de leur siège, font comme si les mots ne leur étaient pas adressés. Bienvenue aux enfers, c'est la première fois qu'on descend. A qui s'adresse-t-il donc? A vous, à moi, à nous voyons pour qu'une fois pour toutes chacun cesse de jouer le rôle du rêve de l'Autre. Les rêves n'appartiennent à personne, ils nous traverssent, il faudrait être con pour dire J'ai un rêve.
Après tout à quoi bon commenter les mots d'un poéte? Car une fois la formule accouchée, il n'y a plus à revenir dessus. On n'écrit pas par delà les mots du poéte, on les laisse entrer dans le coeur et le corps. La parole vient de la foudre.