Punir, une passion contemporaine

Au cours des dernières décennies, la plupart des sociétés se sont faites plus répressives, leurs lois plus sévères, leurs juges plus inflexibles. Didier Fassin, professeur de sciences sociales a publié en janvier dernier Punir, une passion contemporaine. Un travail riche et abouti.

 

«  La peine est restée, du moins en partie une œuvre de vengeance » Durkheim

 

 

Les gens de justice © Daumier Les gens de justice © Daumier

Ils sont arrivés en trombe et l’ont rattrapé par la capuche quand il a tenté de fuir. Sa table sur laquelle étaient disposés divers objets s’est renversée sur la chaussée et les passants ont continué leur chemin sans montrer la moindre indignation devant cette agression gratuite et ordinaire. Les forces de l’ordre, dans leur ennui quotidien prennent un plaisir à maltraiter les plus démunis. Comment expliquer que l’acharnement policier sur les pauvres soit si bien toléré socialement ? Qu’est-ce que punir ? Pourquoi punit-on ? Qui choisit-on de punir ? Dans son essai intitulé Punir, une passion contemporaine, Didier Fassin invite à repenser la place du châtiment dans le monde contemporain.

La passion de punir n’est ni une idée contemporaine ni une question liée à l’Hexagone seulement. Il y a certes des pays où le taux d’emprisonnement est peu élevé par rapport à d’autres où les détenus représentent un quart de la population carcérale mondiale. Les États- arrivent en tête du classement de la honte. Là bas, on enferme les Noirs en masse. Mineurs comme majeurs. Historiquement la prison sert à trois choses. Neutraliser le mal, dissuader et donner l’exemple, et réhabiliter les coupables. Cependant, la vengeance a aujourd’hui pris l’ascendant sur des raisons plus morales et éducatives. La prison devient le problème au lien d’en devenir une solution. Qu’en est-il des coûts financiers pour les familles qui doivent autant faire face aux dépenses quotidiennes qu’au « confort » d’un proche détenu ? Surtout quand on sait que ces familles appartiennent bien souvent aux couches les plus pauvres de la société. La société peut-elle encore se gaver de populisme pénal ?

Autrefois on se rassemblait autour de places publiques pour assister à la mise à mort d’un meurtrier ou d’un voleur. Aujourd’hui on passe des journées entières devant des chaines pour suivre en direct l’assaut contre des terroristes lancé par les forces spéciales. On en revient au même point. Le châtiment vise à satisfaire le plaisir de cruauté. Et la justification du crime se fonde uniquement sur le crime commis. La peine, comme disait Durkheim consiste dans une réaction passionnelle. On entend ça et là des personnes imaginer que les prisonniers mènent la belle vie derrière les barreaux. Tout cela afin de durcir les peines de prison. Mais quoiqu’on puisse dire sur les conditions de vie, au moins, la chose qu’il faut garder en tête c’est que la plupart sont confinés dans les cellules 23 heures sur 24. Il n’y a rien d’autre à ajouter. On enferme des délinquants récidivistes pour défaut de permis, des chômeurs pour consommation de cannabis. On rend leur existence encore plus précaire. Plus de la moitié des détenus retournent en prison dans les années qui suivent leur sortie. Car la prison ne dissuade personne. Elle relègue ces gens dans le dernier recoin de la société.  

Didier Fassin a mené des enquêtes auprès du tribunal de grande instance, des maisons d’arrêt, commissariats, policiers, magistrats, surveillants, éducateurs sociaux, professionnels de santé, prisonniers afin de comprendre comment les sociétés occidentales condamnent avec de plus en plus de vigueur les châtiments physiques infligés aux enfants par les parents ou les professeurs au moment même où elles développent avec frénésie les dispositifs punitifs.

Les études le montrent, il existe de fortes inégalités dans la distribution des peines de prison. En France la consommation de cannabis est à peu près similaire dans les différentes catégories sociales. Les cadres supérieurs en consomment, les étudiants, les ouvriers, les personnes sans emploi. Malheureusement le travail policier se concentre sur les quartiers et les milieux populaires. Ils se permettent des choses ici qu’ils ne se permettraient pas ailleurs. Les fouilles servent à rappeler à certains individus leur place dans la société, leur statut de citoyens de seconde zone. Et les personnes incarcérées pour consommation de cannabis viennent directement de ces quartiers.

Le châtiment, s’il favorise la réitération des infractions, s’il punit en excès de l’acte commis, s’il sanctionne en fonction du statut des coupables plus que de la gravité de l’infraction, s’il vise avant tout des catégories préalablement définies comme punissables et s’il contribue à reproduire des disparités, ne devient il pas alors ce qui menace l’ordre social ? Plus on construira des prisons pour lutter contre la surpopulation plus on devra y incarcérer des gens. Et l’insécurité dans les villes ne sera pas pour autant moins importante.

L’essai de Didier Fassin est riche de références même si on doit par endroits relire deux fois pour comprendre les phrases qui se disent dans les milieux fermés.

Punir, une passion contemporaine, Didier Fassin, ed seuil, 2017, 17 euros.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.