Personne ne peut prendre James Baldwin

Par Paul Aymé. Chassés de la lumière * de James Baldwin est, comme l’indique la 4eme de couverture du livre, « une traversée des années 1960, de leurs luttes et de leurs espoirs ; c’est aussi la fresque amère d’une Amérique blanche agrippée à ses privilèges ».

Chassés de la lumière, James Baldwin Chassés de la lumière, James Baldwin
Par Paul Aymé. Chassés de la lumière * de James Baldwin est, comme l’indique la 4eme de couverture du livre, « une traversée des années 1960, de leurs luttes et de leurs espoirs ; c’est aussi la fresque amère d’une Amérique blanche agrippée à ses privilèges ».

Le texte est constitué de deux parties et d'un épilogue. Dans la note sur l'édition, il est expliqué que les titres des deux parties, Take me to the Water  et To be baptized, « font référence au baptême baptiste, tout en évoquant les paroles d'une chanson de Nina Simone - Take me to the water / To be baptized : « Plongez-moi dans l'eau » / « Pour être baptisé ». »

L'écriture de Baldwin est un feu crépitant, dont la force et la mélodie épaisse, grasse, terrestre et haute, ne sont pas sans rappeler celles de Nina Simone. Comme elle, Baldwin est d’une audace absolue, d’un altruisme frontal, sans compromis, à hauteur de l’exigence en cours : le temps de l’écoute, le temps de la lecture.

Chassés de la lumière est, par chance, un texte difficile à classer. Baldwin déroule un fil autobiographique ; mais ce fil s'épaissit, bifurque, se dédouble. Comme le précise l’importante postface, « il s’agit à bien des égards aussi bien d’un récit autobiographique que d’un pamphlet-manifeste en soutien aux Black Panthers (…) ou encore d’un essai littéraire ». Les évènements gagnent le cours du fleuve, ils trouvent le courant : la mort de Martin Luther King, un débat avec Malcolm X, l’emprisonnement d’un proche, la guerre du Vietnam, le mouvement hippie.

L’attention que Baldwin porte au lecteur n’est jamais racoleuse ; mais elle déborde, de sa précision, de sa liberté de ton, d’une rayonnante lucidité, d’un style clair, vif, sans accroc. C'est une présence à la fois glaçante et chaleureuse, fière et honteuse, sérieuse, organique et sans détour. Baldwin souligne lui-même, lors d’un entretien paru dans la revue The Art of Fiction en 1984, ce qui fait la cohérence et la modernité de ce style littéraire : « Je ne sais pas ce que c’est que la technique. Tout ce que je sais, c’est que vous devez faire en sorte que le lecteur, lui la voie. »

La pensée de Baldwin fouille là où le silence de l’époque (1967-1971) a fait son trou. Elle construit un présent collectif rappelé à l’ordre de sa responsabilité. Ce présent devenu mémoire, lire Chassés de la lumière équivaut à remonter le temps, puis retourner vers le futur pour comprendre notre société dans sa complexité. Car Baldwin redonne à son temps sa complexité, et enseigne au lecteur d’aujourd’hui comment envisager les autres points de vue que celui où il se tient. Traversant le passé (et traversant ainsi, illusions, espoirs, naïvetés, indépendances, prises de positions, distances à prendre, jours à tenir, patience à surmonter, requêtes à adresser), le présent revient concerné.

Le registre autobiographique permet, à chaque propos que Baldwin tient, d’être relié à l’endroit où il a pris racine. L’expérience de Baldwin (ce qu'il vit, ce qu'il comprend, ce dont il est témoin, ce qu'il exige de lui-même) ne fait pourtant pas de lui le centre du récit. Au contraire. Le centre est toujours décentré, par l’imprévu tragique, par la peur, par la rencontre, par l’histoire de famille, par le pays découvert, par le visage de l’inconnu croisé. Avec transparence et générosité, Baldwin laisse passer à travers lui, pour que ce qui le touche soit autant en lui qu’hors de lui, à vue du lecteur. Baldwin devient tour à tour la longue-vue, la caisse de résonnance, l’optique indispensable. L’écriture est comme le corps, elle marque sous les coups. Alors, la traversée individuelle peut être le prisme du temps collectif, et précisément, de toutes ses singularités (sœurs, frères, mères, pères, anciens amis, compagnons de route, inconnus et inconnues, amants, pasteurs, militants et militantes, écrivains, artisans, ouvriers).

Cela ne signifie pas que Baldwin ne donne pas son avis. De cette époque dans lequel lui, et tous ces autres, vivent, il fait un commentaire précis, radical. Il devient force de proposition. Il soutient. Et malgré cette violence sociale, raciale, politique, sexuelle, violence directe ou hypocrite, que Baldwin révèle, sonde, analyse, combat, son écriture est d’une profonde beauté. Sa conscience est la soeur amère de celles qui n'ont pas eu de porte-voix. Son sens du symbole, de la frappe sèche, élève : Un homme noir qui verrait le monde, comme John Wayne, par exemple, ne serait pas un patriote excentrique mais un fou fourieux.

Transfuge au ventre noué à chacun de ses trajets, Baldwin passe d’un espace à l’autre : ces allers-retours à eux seuls ébrèchent l’architecture protégée de l’Amérique blanche – l’auteur essayant de panser, entre chaque voyage, et pour un temps indéterminé, les déchirures de ceux qui vivent des drames et y répondent en luttant. 

 

 

* Ypsilon Éditeur, collection contre-attaque, trad. par Magali Berger, postface de Félix Boggio Éwanjé-Épée & Stella Magliani-Belkacem, NO NAME IN THE STREET, 1972, 2015 pour la traduction française.

 

 

 

 

 

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