Dis-moi quelle langue tu parles, je te dirai qui tu es

Des millions d’individus, pour leur accent, leur façon de parler ou leur vocabulaire, sont méprisés, rejetés ou discriminés. Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’Université Rennes 2 met en lumière ces comportements dans un livre intitulé «Discriminations : combattre la glottophobie», publié aux éditions Textuel.

Tapez «  Franck Ribéry » dans la barre de recherche Google et on vous orientera sans doute vers des articles et des vidéos où l’on voit le joueur de foot déclamer un français « approximatif et préhistorique » La langue du joueur du Bayern Munich fait rire internautes et  journalistes. Tout le monde se paie sa gueule. Mais  en s’arrêtant deux secondes on se rend compte que ces moqueries disent deux choses. D’abord que les gens originaires du nord  sont plus ciblés que les autres. Ensuite que le français qu’ils parlent n’est pas correct, voire anormal, tout sauf la langue de Molière. En sociolinguistique cela s’appelle de la glottophobie.

Des millions d’individus, pour leur accent, leur façon de parler ou leur vocabulaire, sont méprisés, rejetés ou discriminés. Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’Université Rennes 2 met en lumière ces comportements dans un livre bien référencé intitulé Discriminations : combattre la glottophobie publié aux éditions Textuel. Exemples  à l’appui, il démonte les mécanismes de la glottophobie.

On connait la longue tradition française en matière d’interventionnisme linguistique en hexagone et dans les colonies. Demandez à vos grands-parents bretons, normands, basques, comment ils ont réagi quand on leur a interdit de parler leur langue. Quand le gouvernement, puis l’Ecole leur ont signifié que leurs langues étaient inférieures, sauvages. Glottophobie donc mais aussi domination. Par l’imposition d’une langue (celle des dominants) qui répond à des règles arbitraires. L’Ecole se chargera ensuite de légitimer cette domination. Les Lois aussi. Après ça, vient la phase inéluctable où l’on finit par trouver les choses normales. Où l’on estime qu’il y aurait une bonne et unique façon de parler français et donc des mauvaises. Où l’on se moque d’un individu pour le choix de ses mots, pour ses «  fautes » de français, pour son accent, son parler de banlieue. Qu’il y aurait une langue unique qui lierait les millions de locuteurs sans distinction de classe.En réalité il existe autant de français qu’il y a de francophones dans le monde. Allez au Burkina Faso, à l’ile de la Réunion, à Aulnay-Sous-Bois, à Bastia et vous comprendrez qu’il n’existe pas une seule et unique façon de parler français. Car la langue bouge, s’enrichit, varie au contact des autres langues.

Le constat de Philippe Blanchet est alarmant mais juste. Il aide à contester cette hiérarchisation linguistique  en revendiquant la légitimité et la dignité d’autres formes linguistiques. Combien d’heures de diction ont pris les présentateurs du JT  pour gommer leur accent ? A-t-on déjà entendu un présentateur avec l’accent du terroir au JT de 13h sur TF1 ? Pourquoi les intellectuels et politiques français s’acharnent autant pour préserver une langue vivante qui pour certains serait (on ne sait pourquoi) la plus sublime et la plus à même d’illustrer la complexité du monde ? Pourquoi lorsqu’il s’agit d’Afrique on parle de dialectes et pas de langues ?  

Dans La place  Annie Ernaux écrit:

« Puisque la maîtresse me "reprenait", plus tard j'ai voulu reprendre mon père, lui annoncer que "se parterrer" ou "quart moins d'onze heures" n'existaient pas. Il est entré dans une violente colère. Une autre fois : «  Comment voulez-vous que je me fasse pas reprendre, si vous parlez mal tout le temps ! «  Je pleurais. Il était malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de rancœur et de chicanes douloureuses, bien plus que l’argent. »

Annie Ernaux a fait prendre conscience à ses lecteurs que la honte se partage. A l’école, je faisais partie de ces enfants dont le nom et le prénom étaient toujours écorchés. Les enseignants cherchaient à « franciser » mon nom et celui de mes camarades qui étaient comme moi. On me trouvait des surnoms, je souriais. A l’Université, des camarades corrigeaient mes « fautes de français ».  «  Non, ça ne se dit pas, dis plutôt… » comme si la langue que je parlais à la maison, celle avec laquelle j’échangeais aves les potes du quartier n’avait plus sa place. Et chaque fois je luttais pour ne pas faire rejaillir au visage des camarades un autre type de violence, plus visible, plus physique.

Il existe dans la vie des livres qui ébranlent  les certitudes des lecteurs. Des livres qu’il aurait été préférable de ne pas lire tant ils disent des choses sur vous et votre relation aux autres.  Surtout quand ces choses relèvent de l’inconscient. Le livre de Philippe Blanchet suscite en moi l’idée qu’il faut toujours questionner surtout les choses et les comportements les plus anodins. Questionner le pouvoir et la domination.

Lisez Philippe Blanchet !

Discriminations : combattre la glottophobie, Philippe Blanchet, éd textuel, 191 pages, 14,90euros.

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