Jeune Afrique, un journal pour un continent

Le 17 octobre 1960 Béchir Ben Yahmed fait paraître à Tunis le numéro un d’Afrique Action. Ce nouveau titre a un antécédent, l’Action publié à Tunis de 1955 à 1958. En 2000, il devient Jeune Afrique/ l’Intelligent. Pour comprendre l’histoire et la longévité de ce journal il faut lire Jeune Afrique, 50 ans, une histoire de l’Afrique publié aux éditions de La Martinière.

 

Le matin avant d’aller au collège je laissais mon père penché sur la radio. Il écoutait les émissions matinales sur la radio Africa numéro 1 tournant le bouton avec frénésie pour capter la fréquence toujours capricieuse. Mon frère pendant ce temps s’en allait suivre ses cours à l’Université Paris 8. Le soir à la maison, je me souviens des numéros du magazine Jeune Afrique qu’il laissait en évidence. Il ne les jetait pas quand il les finissait. Trop cher. Trop précieux. Ces journaux sont encore çà et là dans les cartons qui n’ont jamais été ouverts à force de déménagements. J’ai grandi, je l’achète parfois sur un coup de tête dans les grandes gares avant de sauter dans un train.   

Fondé en 1960 par Béchir Ben Yahmed, Jeune Afrique conserve, un demi-siècle plus tard, une place et une influence intacte en Afrique francophone, au nord comme au sud du Sahara. Pour les 50 ans, les éditions de La Martinière ont publié un ouvrage retraçant l’histoire de ce magazine de langue française dont les lecteurs sont éparpillés dans une vingtaine de pays. Couvertures emblématiques, textes historiques, témoignages d’anciens collaborateurs, interviews de chefs d’État, ce livre retrace l’histoire, des indépendances à nos jours.

 

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Dans cet album de près de trois-cents pages on retrouve les mots de ceux qui ont collaboré de près ou de loin à la réputation de Jeune Afrique. On peut lire non sans émotion la dernière lettre de Patrice Lumumba à sa femme, l’hommage de Frantz Fanon à l’ex premier ministre congolais sauvagement assassiné le 17 janvier 1961. L’hommage de l’auteur Tierno Monénembo à son mentor Ahmadou Kourouma au lendemain de la mort de celui qui a régénéré le roman africain avec seulement quatre romans en trente ans.

Tous les russes sont sortis du manteau de Gogol ? Eh bien, tous les Africains sont sortis du boubou de Kourouma.

Jeune Afrique a été témoin du meilleur comme du pire. Comme ce corps (celui de Jonas Savimbi) criblé de balles près de la frontière zambienne qui a fait la une en 2002. Ou Léopold Sédar Senghor qui affirme «  Oui, je suis historique. Non pas par mes mérites, mais par les circonstances ». Je me suis d’ailleurs soudain souvenu que le 20 décembre dernier, on célébrait les seize ans de sa mort. Le président sénégalais quatre fois réélu a bien préparé sa succession en la personne d’Abdou Diouf.  Alors que ses amis Bourguiba et Houphouët comparaient sa démission à une désertion. Eux qui ont si mal vieilli…

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Les écrivains, Kateb Yacine, Assia Djebar, Amin Maalouf et d’autres, ont prêté leur plume au journal, côtoyé les personnages politiques, mangé à leur table. L’album ressemble parfois à un album de photo de famille. Et comme dans toute histoire de famille, il y a des rivalités, des tensions, des rancunes bien enfouies, des réconciliations. Houphouët-Boigny a interdit le journal dans son pays avant de revenir sur sa décision des années plus tard.

La réalisation de ce livre a été un calvaire pour Jean-Louis Gouraud et Dominique Mataillet. Il a fallu lire les archives, des centaines, des milliers d’articles plusieurs fois. L’ouvrage est riche et cohérent mais trop politique, il ne s’attarde pas assez sur les personnages qui ne prétendent pas en faire mais qui sont des acteurs importants du continent. Autre bémol, ce papier noir sur certaines photos qui laisse des traces dégueulasses quand on y passe les doigts.

Jeune Afrique, 50 ans, une histoire de l’Afrique, éd de La Martinière. 39 euros, 287 pages.

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