Après Léonora Miano Y'a rien

La frontière évoque la relation. Elle dit que les peuples se sont rencontrés, quelquefois dans la violence, la haine, le mépris, et qu'en dépit de cela, ils ont enfanté du sens. Les six textes réunis dans Habiter la frontière de Léonora Miano sont ceux de conférences prononcées dans des universités, chacun abordant des thématiques chères à l’auteure. Une lecture indispensable.

 

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Selon Wikipédia « Un intellectuel est une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l’esprit qui s'engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs qui n'assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires pratiques et qui dispose d'une forme d’autorité. L'intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel » Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie».

Heureusement, ce n’est ni les encyclopédies ni les organisations qui décident ou octroient le statut d’intellectuel. Chacun a le droit de s’attribuer ses figures intellectuelles. Il est d’usage dans les sciences humaines de chercher un héritier à celles et ceux qui ont été des maitres dans leur discipline. C’est pareil dans les autres disciplines, du football à la musique. En ce qui me concerne, Leonora Miano vient d’entrer dans mon panthéon. Elle  est le genre d’amie qui assure la sécurité des siens.

Il y a deux semaines je suis entré dans une librairie que je ne nommerai pas de peur que l’histoire qui va suivre ne lui porte préjudice. Au hasard des rayons je suis tombé sur Habiter la frontière de Léonora Miano. La couverture était belle, le titre aussi.  A la caisse la libraire et moi avons discuté de Ta Nehisi Coates et des violences policières et j’ai cru comprendre dans ses propos qu’elle faisait partie de ces gens qui minimisaient les violences en France en comparaison aux Etats-Unis. Bien sûr, je ne crois pas qu’elle ait lu tous les livres de la librairie et je suis quasiment sûr que celui-là elle ne l’avait pas lu. Elle ne pouvait se douter qu’elle venait de me vendre un livre avec lequel je pouvais désormais me défendre et renverser les propos qu’elle avait tenus quelques minutes plus tôt.

Habiter la frontière c’est un compagnon, il protège, il rassure. Les textes réunis dans ce livre sont ceux de conférences prononcées dans des universités étasuniennes et une en Bretagne qui ont été rendues accessibles au lectorat français grâce aux éditions de L’Arche. Le livre réunit six conférences, chacune abordant des thématiques chères à l’auteure.

Le 2 Mai dernier, Léonora Miano n’était pas inscrite sur la liste de la «  Messe noire » organisée par Alain Mabanckou au collège de France, à laquelle furent conviés, entre autres, François Vergès, Pap N’diaye ou Achille Mbembe. Léonora Miano était peut-être présente dans la salle mais on ne l’a pas entendu faire de discours. Si Alain Mabanckou n’a pas pensé à elle c’est une erreur de sa part mais comment aurait-il pu ? La deuxième hypothèse c’est qu’elle ait sciemment refusé l’invitation. Je comprends. Une personnalité aussi forte, aussi brillante que Leonora Miano ne peut pas se laisser enfermer. Si elle accepte de rentrer c’est pour tout casser, sinon ça ne sert à rien. Le dramaturge Dieudonné Niangouna ne s’est pas trompé quand il comparait le travail de l’écrivain à du Kung-Fu. Avant lui, Bourdieu parlait de la sociologie comme un sport de combat. Léonora Miano boxe comme jamais. Elle règle des comptes. Sauf qu’au moins, elle prévient avant de donner des coups. Elle ne ment pas comme un arracheur de dent. Si tu n’es pas prêt, pardon, faut quitter ici.

Je me souviens maintenant de son intervention dans la très regrettée émission Ce soir ou jamais où elle s’est retrouvée face à Elizabeth Levy. Je me souviens du ton de Léonora Miano qui n’est pas passée par quatre chemins pour pousser la journaliste dans ses derniers retranchements. Elizabeth Levy l’avait bien cherché, tant pis. A une époque où le politiquement correct semble être la norme, la parole publique doit servir à bousculer parfois, à donner des coups pour se défendre.

Léonora Miano sait parler de son travail et est très sensible à celui des autres. Elle raconte comment la frontière s’inscrit dans le travail littéraire. Les frontières étant des espaces qui se chevauchent et non pas des zones de ruptures, l’esthétique nait de ces espaces. «  Il y a toujours dans le soubassement de la phrase, une multitude d’autres langues. Celles dans lesquelles je ne pense pas mais que je ressens. J’écris dans l’écho des cultures qui m’habitent : africaine, européenne, africaine américaine, caribéenne. Tout cela vient naturellement se loger dans le texte. Mon esthétique est donc frontalière. Elle utilise la langue française, mais ses références, les images qu’elle déploie sur la page, appartiennent à d’autres sphères »

 

« Je vous l’ai dit au début de ma communication : l’Afrique n’est pas dans les livres »

Dans la conférence Lire enfin les écrivains subsahariens, donnée à University of Nebraska, l’auteure de Tels des astres éteints, réalise un important travail de déconstruction des valeurs et des analyses universitaires. Pour elle, les universitaires «  se bornent à rechercher à travers nos livres une grille de lecture de l’Afrique subsaharienne » à l’aide de présupposés lacaniens ou foucaldiens. Or, il n’y a pas d’Afrique hors de l’imaginaire européen. Chercher à tout prix à regarder les productions africaines sous le prisme de l’anthropologie et de la sociologie ne fera pas avancer la cause. L’Afrique, dans ses frontières et ses nations est une construction européenne. Les fantasmes nés de la colonisation et de la domination occidentale ont dessiné des caractéristiques infondées « L’Afrique, pour le monde, est une espèce de creux dans lequel chacun projette ses fantasmes, voire des délires, parfois sans en avoir conscience. Depuis qu’on la fréquente, il semble qu’on ne l’ait toujours pas rencontrée »

 

« La localisation de mon pays natal ne peut suffire à définir les formes artistiques que je produis »

Existe-t-il une littérature africaine ? C’est une question à laquelle on a souvent essayé de répondre, sans succès. Miano invite donc les lecteurs à lire enfin les auteurs subsahariens en se penchant davantage sur la structuration des textes, aux motifs spécifiques crées par chaque auteur, à la caractérisation, à l’intertexte. Lire pour de vrai et cesser de projeter dans les livres ce qu’on aimerait y voir. Mal lire les textes produits par les auteurs subsahariens c’est par exemple quand des spécialistes de la littérature africaine intentent devant des étudiants de l’ENS un procès à Sony Labou Tansi sur ses «  fautes » de français. «  Dormir une femme » comme écrit l’auteur congolais n’est pas une erreur pour Miano mais un «  choix esthétique » un acte volontaire d’assujettissement de la langue française à la pensée bantoue.

 

« Résumons la chose en disant que : entre les zoos humains où des subsahariens furent exposés au XXé siécle et la période actuelle où des sociologues nous expliquent que les immigrés venus du Sahel seraient réfractaires à l’intégration en raison de leur culture perçue comme problématique, ce mépris n’a fait que changer de vocabulaire »

Si elle se trouvait dans une salle de classe ou dans un amphithéâtre, Léonora Miano serait le genre de personne assise au fond qui pose les questions qui fâchent et qui font pâlir l’enseignant. Il y a une qualité à laquelle je suis sensible dans les écrits, c’est l’insolence. Mon amie, elle, dirait Elle elle parle trop mal avec sa bouche. Sa bouche là c’est du piment.  Parler mal pour parler bien, droit, sans détour.

«  La manière dont  Marianne se raconte à elle-même et se présente au monde, efface une partie des couleurs dans lesquelles elle ne serait pas » Cette phrase, prononcée  à l’Université du Temps Libre de Guer dans une conférence intitulée Passé sous silence : Les enfants cachés de Marianne,  introduit la question de la présence noire en France. Qu’on ne s’y méprenne : des noirs vivaient en France bien avant les tirailleurs. Des musiciens, des combattants inconnus du grand public et absents des manuels d’Histoire même si quelques rues portent leurs noms. Les peuples se sont rencontrés et ont enfanté du sens. La France ne doit peut-être rien aux afrodescendants mais doit reconnaitre qu’elle a elle aussi été touchée. Elle s’est nourrie, pas seulement des richesses matérielles mais des richesses culturelles et intellectuelles qui ont induit de profondes mutations. Ce constat ne devrait pas nourrir le mythe mais plutôt donner des idées aux écrivains et cinéastes qui ne voient le noir que comme l’éternel immigré sans-papiers. Des appellations comme issus de l’immigration ou outremers ne permettent pas de souligner l’apport de ces populations à la culture et à la prospérité du pays. Raconter la présence historique des Noirs en France pourrait permettre aux enfants de la France de trouver leur place dans le pays.

On désire ardemment voir émerger une figure intellectuelle noire majeure en France. Le souci n’est pas que ces figures n’existent pas mais qu’il faut attendre que ces intellectuels soient morts ou américains comme si des figures plus contemporaines ne disaient pas tout aussi bien les choses. Je crois qu’il faut cesser de regarder en arrière ou de l’autre côté de l’Atlantique. Léonora Miano est avec nous.

Habiter la frontière, Léonora Miano, ed de l'Arche. 16euros. 141 pages.

 

 

 

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